“Je me voyais déjà dans l’hémicycle affronter leurs regards”, Kamel Agag-Boudjahlat raconte pourquoi il a infiltré le Rassemblement National à Belfort

Ce père de famille de 38 ans, éducateur spécialisé à Montbéliard (Doubs) a été désigné tête de liste du RN de Marine Le Pen dans le Territoire de Belfort pour les élections régionales. Avant de se retirer lundi 3 mai. L’homme que nous avons pu rencontrer s’explique.
Kamel Agag-Boudjahlat, candidat et tête de liste RN aux départementales dans le Territoire de Belfort a fini par se retirer. Il dit avoir "infiltré" volontairement le parti de Marine Le Pen.
Kamel Agag-Boudjahlat, candidat et tête de liste RN aux départementales dans le Territoire de Belfort a fini par se retirer. Il dit avoir "infiltré" volontairement le parti de Marine Le Pen. © David Martin - France Télévisions

 “Toutes celles et ceux qui me connaissent, savent très bien que de par mon engagement, mon expérience, mes propres origines, mes valeurs et mes convictions, je ne peux pas être un vrai sympathisant du RN” lance d’emblée Kamel Agag-Boudjahlat que nous rencontrons dans son quartier de la Petite Hollande à Montbéliard. Son téléphone a été pris d’assaut depuis 48 heures par la presse régionale et nationale, l’éducateur sportif issu de l’immigration a dû fermer ses comptes sur les réseaux sociaux face à un déferlement de haine. Il a fait le buzz. Et assume. Même si, selon lui, tout ne s'est pas passé comme prévu.

Tête de liste du RN, quelques jours seulement

Vendredi 30 avril, Kamel Agag-Boudjahlat est présenté officiellement comme tête de liste dans le département du Territoire de Belfort pour le Rassemblement National. Il est présenté à la presse, Julien Odoul, tête de liste RN aux élections régionales en Bourgogne Franche-Comté est présent. “Mon objectif, c’était d’avoir un poste de conseiller régional avec le Rassemblement National. Au niveau des sondages, ils sont bien avancés, il y avait de fortes chances d’avoir ce poste là, pour moi, c’était une aubaine” raconte-t-il.

"J'attendais les dates du 20 et 27 juin avec impatience pour être élu. Je me voyais déjà dans l’hémicycle affronter leurs regards, parce que j’allais faire tomber le masque le plus rapidement possible une fois élu, pas le masque du covid, celui de la politique… la politique dans les quartiers, c’est pas du concret… Mon objectif, c’était d’être dans les décisions, par rapport aux subventions, avoir un poste, voter, donner ses opinions, aller sur le terrain, mais très vite retirer cette étiquette du RN qui ne ne correspondait pas du tout” ajoute l’éducateur, musulman modéré.

Lundi 3 mai, Kamel Agag-Boudjahlat, devenu candidat de l'extrême droite, a jeté l’éponge. Pour protéger les siens. “La haine et la violence qui sont apparus sur les réseaux sociaux… moi on peut m’insulter, venir me trouver, il n’y a pas de souci, c’est ma vie, j’ai mes opinions… mais qu’on vienne s’en prendre à ma famille, mes proches, mon entourage, ça m’a beaucoup touché et c’est pour cela que j’ai mis fin à ma stratégie tout de suite, alors que j’aurai pu avoir un poste de conseiller régional, moi Kamel Agag-Boudjahlat, boxeur issu de l’immigration qui a grandi à la Petite Hollande” résume-t-il fièrement.

Dans sa famille, on est engagé, Fatiha Agag-Boudjahlat, sa soeur est écrivain, féministe, enseignante et militante laïque. Elle a publié Nostalgériades ou elle dépeint les tiraillements de la jeunesse issue de l’immigration. Elle a cofondé le mouvement Viv(r)e la République et a pris publiquement ces dernières heures la défense de son frère, interpellant Marlène Schiappa sur les menaces faites à la famille. 

Jamais encarté ni au RN, ni dans aucun parti politique

Kamel  Agag-Boudjahlat, père de famille assume son côté fort en gueule, il est bien connu dans le quartier de la Petite Hollande en proie régulièrement à des violences. L’homme n’a jamais adhéré à aucun mouvement. En 2016, il fonde l’association citoyenneté à Montbéliard pour inciter les jeunes à aller voter.

Il faut aller voter, j’ai toujours dit qu’une voix, ça faisait plus de bruit qu’une voiture brûlée

Kamel Agag-Boudjahlat

Cet éducateur spécialisé, en échec scolaire à l'école, a fini par trouver sa voie, décrochant un master. Il intervient dans les quartiers, auprès des jeunes, des familles, il anime des ateliers sportifs en prison. II explique avoir voulu capter l’attention en infiltrant le Rassemblement National. Quand on lui demande si cette infiltration au sein du RN, ne lui pèse pas moralement, il argumente : “Je suis resté très lucide” en faisant cela. Il suffisait de leur parler insécurité et violence. Je n’ai pas sympathisé avec ceux qui étaient aux manettes du parti dans le Territoire de Belfort…. ils étaient un peu frustrés de me voir en tête de liste. Julien Odoul a un moment donné est suffisamment intelligent pour comprendre que par rapport à la dédiabolisation du RN, il était peut être important de mettre quelqu’un comme moi en tête de liste” dit-il.

Une dynamite dans la fédération RN du Territoire de Belfort

La candidature infiltrée de Kamel Agag-Boudjahlat va laisser des traces. Les cadres locaux se sentent trahis. Le RN du plus petit département de France va devoir retrouver une tête de liste.

Marie-Laure Duchanoy, présidente du RN du Territoire de Belfort
Marie-Laure Duchanoy, présidente du RN du Territoire de Belfort © David Martin - France Télévisions

Marie-Laure Duchanoy, présidente du RN pour le Territoire de Belfort estime que “dans le choix d’aller vers une ouverture du mouvement à des profils différents, cela ne décrédibilise pas le parti. C’est elle qui devait conduire la liste dans le Territoire de Belfort mais Julien Odoul lui a préféré Kamel Agag-Boudjahlat. “Je n’ai pas vraiment cru à la sincérité de son discours” dit-elle à propos du candidat investi au dernier moment, sans être encarté de longue date dans le parti de Marine Le Pen. “On me l’a présenté deux heures avant la conférence de presse”. 

Quelques heures après notre interview, la présidente départementale du RN, numéro 2 sur la liste des régionales, apprenait son évicition de la liste. "C'est une vendetta" assure-t-elle. Elle conserve en revanche sa candidature dans son canton aux départementales.

Au RN, Julien Odoul dit ne pas croire à la thèse de l’infiltration

Le chef de file du RN en Bourgogne-Franche-Comté interviewé par France 3 Franche-Comté précise que Kamel Agag-Boudjahlat s’était rapproché du Rassemblement National dès décembre 2020. Sa candidature a été validée selon lui par la commission nationale d’investiture. Des contacts réguliers ont eu lieu entre les deux hommes. “Il est Français d’abord, c’est qui m'intéressait, certes d’origine maghrébine. Mais en tout cas son discours, son projet, les idées qu’il a pu exprimer étaient tout à fait celles du RN dans la ligne de celles que proposent Marine Le Pen” explique Julien Odoul. “La thèse de l’infiltration, ça n’a pas de sens. A aucun moment, on peut croire que Kamel ait été infiltré… il a trouvé cette excuse pour essayer de faire taire le harcèlement, les pressions qu’il a subi” estime le patron régional du RN. “Ces pressions dans son quartier, les menaces pour lui et sa famille l’ont fait renoncer et sont allées jusqu’à le faire renier son engagement… des Français d’origine étrangère et maghrébine de confession musulmane ne sont pas libres dans notre pays en 2021 de pouvoir choisir un engagement politique, de pouvoir exprimer des opinions” défend Julien Odoul.

Vers un livre autobiographique

Kamel Agag-Boudjahlat dit avoir commencé à écrire sur son “infiltration” au sein du RN. Il veut raconter aussi son histoire d’enfant de l’immigration. L’homme qui s’est jeté dans la gueule du loup dit s’inquiéter pour l’échéance de la présidentielle de 2022. “Si on imagine, Marine Le Pen au pouvoir, avec la haine qu’ils ont de l’autre, de l’étranger…” lance-t-il. L’homme émet le vœu d’une politique où le citoyen, tout citoyen aurait sa place. "Créons un parti des quartiers” lance l’éducateur. “Il y a tellement de promesses qui n’ont pas été tenues...C'est fini le théâtre de la politique… accordons de la crédibilité à des gens de terrains comme moi, qui ont conscience des enjeux et qui peuvent participer à faire bouger les choses. Je ne parle que de moi, il y a plein de gens à qui il faut faire confiance", estime-t-il.

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