En 1943, le Briochin Guy Allain et ses camarades de lycée sont arrêtés puis envoyés à Neugamme. Un porte-feuille, des dessins, c'est ce que les Allemands lui ont confisqués, des objets remis à sa fille en décembre 2018 grâce au travail de l'ITS. L'ITS (International tracing service/service d'archives international) basé à Arolsen en Allemagne regroupe les documents et les objets liés aux persécutions nazies. La section recherches et éclaircissement de destins retrouve les familles de déportés pour pouvoir leur transmettre ces effets personnels et faire perdurer la mémoire. 
 

Guy Allain : de Saint-Brieuc à Neugamme


Plusieurs Bretons ont été déportés pendant la Seconde guerre mondiale. L'ITS garde trace de cette captivité, dont celle de Yves Borges, jeune costarmoricain décédé à l'âge de 19 ans.

Guy Allain, un jeune Briochin vivra le même sort qu'Yves, déporté à Neugamme. Mais lui en réchappe. Un portefeuille, des dessins, des morceaux de tissus, voilà ce que l'ITS a en sa possession. Reste à trouver un ou plusieurs descendants.
 
Les affaires personnelles de Guy Allain : un portefeuille, un dessin / © ITS Archives, Bad Arolsen
Les affaires personnelles de Guy Allain : un portefeuille, un dessin / © ITS Archives, Bad Arolsen


Qui était Guy Allain ?


En 1943, Guy Allain est âgé de 17 ans. Il étudie au lycée Anatole Le Braz de Saint-Brieuc. Il fait partie du FUIP (Front Uni des Jeunes Patriotes) un groupe de résistants avec plusieurs autres de ses camarades. Avec 18 d'entre eux, il est arrêté en décembre 1943, dans le lycée. Eliane-Claire Poulmarc'h-Lefèvre indique que le motif de cette arrestation concerne le port d'arme. Un pistolet est en effet retrouvé à la suite d'une perquisition de la Gestapo, chez l'un des membres du groupe. Il appartient à un sous-officier allemand abattu quelque temps auparavant.
 
Hommage aux lycéens Anatole Le Braz de Saint-Brieuc
En 2013, cela fait 70 ans, jour pour jour : Le 10 décembre 1943, 19 élèves du lycée Anatole Le Braz de Saint Brieuc étaient arrêtés. huit d'entre eux seront déportés et trois fusillés au Mont Valérien. Les soldats allemands ont fait irruption dans les classes à 8 h le matin. Louis Le Davay était élève dans la classe. Le lycée Le Braz abritait plusieurs sections clandestines de résistants. Deux jours plus tôt, un soldat allemand avait été tué a Plérin. Jean Geffroy se souvient de ce triste moment. La rafle a été commémorée cet dans l'ex-lycée devenu collège Le Braz. L'ancien Ministre de la Justice, Robert Badinter a fait une allocution. Un reportage de S. Breton, C. Bazille, P. Ducloyer, D. Frasez

Les sanctions ne tardent pas : trois lycéens sont fusillés le 21 février 1944 au Mont Valérien. Les autres dont Guy Allain sont d'abord incarcérés à la prison de Saint-Brieuc qu'ils appellent "la fosse aux lions". En mai 1944, ils sont transférés à Compiègne puis embarquent à bord d'un convoi direction l'Allemagne et finissent par arriver à Neugamme. 
 

Guy Allain, matricule 30684


Guy Allain sera marqué du numéro 30684. Pendant sa déportation, il est exploité au profit de la firme Volkswagen. Le camp est bombardé par trois fois par les Alliés au cours du mois de juillet. En mai 1945, un an après son arrivée, Neugamme est libéré par les soldats de la 82ème division aéroportée américaine. Le jeune homme rentre en France en passant par Lille et l'hôtel Lutetia à Paris. Il retrouve enfin ses parents en Bretagne, reprend des études, se marie et devient administrateur civil.
 
Guy Allain, à l'âge de 20 ans. / © DR
Guy Allain, à l'âge de 20 ans. / © DR

 

L'ITS, un service d'archives humanitaire


L'ITS, service d’archive international concerne toutes les personne déplacées par la Seconde guerre mondiale et particulièrement les déportés, les personnes envoyées au STO (service du travail obligatoire). Il représente le plus grand service d'archives au monde depuis les années 40, avec 30 millions de documents, témoins de toute une époque. Il fait partie du patrimoine mondial de l'Unesco. 

Le premier objectif de l'ITS : réunir les familles après la Seconde guerre mondiale. Autre ambition, plus administrative : permettre aussi aux anciens prisonniers de retrouver une trace de leur déportation, pour des indemnités, la retraite, la reconnaissance de leur déportation.

Depuis 2007, l'ITS basé en Allemagne à Arolsen est ouvert à la recherche historique et aux enjeux pédagogiques voyant ainsi son mandat élargi. 
 

Un service dédié aux objets


Six personnes (sur 250 à l’ITS) travaillent à plein temps dans un service dédié aux objets, dont Nathalie Letierce-Liebig, coordinatrice de la section recherches et éclaircissement de destins. 
 

Il s'agit d'objets personnels confisqués aux déportés, trouvés en partie par les Alliés lors de la libération des camps. Ils proviennent en majorité de Dachau, Bergen Belsen, Neungamme. Les Allemands stockaient les biens des déportés dans des dépôts appelés "Effektenkammer".
 

Ce sont des objets du quotidien, sans grande valeur, des montres, des poudriers, des alliances, des portefeuilles avec des photos de famille explique Nathalie Letierce-Liebig. 


Sa mission et celle de son équipe : remettre ces objets aux descendants. Ces derniers peuvent recevoir un colis, ou venir les chercher directement "souvent un grand moment d’émotions. On leur montre les documents originaux qui attestent de la déportation de leur proche." dit Nathalie. 

En 2018, 140 familles ont pu récupérer les affaires de l'un des membres de leur famille, dont 15 en France. 3000 effets personnels restent à distribuer.

Pour mener à bien ses recherches, Nathalie Letierce-Liebig, coordinatrice de la section recherches et éclaircissement de destins peut compter sur le travail d'associations comme "L'association des amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation" des Côtes-d'Armor. Présidée par Eliane-Claire Poulmarc'h-Lefèvre, elle a permis de retrouver la fille de Guy Allain, Brigitte.
 

"Mon père ne parlait jamais de ça"


À 66 ans, Brigitte, fille unique découvre avec émotion et surprise les objets de son père, envoyés en décembre par l'ITS. Les recherches d'Eliane Poulmarc'h Lefèvre mènent jusqu'à elle, grâce à l'acte de décès de Guy Allain (mort à 89 ans en 2015) et des coordonnées du notaire trouvés dessus. 
 

C'est assez émouvant quand même, je ne pensais pas que l'on puisse trouver des objets, aussi longtemps après


"Mon père ne parlait jamais de ça." raconte t-elle. "On savait qu'il fréquentait des gens, dans une association d'anciens déportés à Paris, dans laquelle il y avait un psychiatre qui les aidait beaucoup." Quelques souvenirs remontent quand même "à la fin de leur captivité ils avaient tué un chien à Neugamme, pour le manger. Tout le camp avait été puni pour ça"

L'homme reste marqué. À la fin de sa vie, atteint de la maladie d'Alzheimer, il se remet à parler en Allemand, "des phrases entières qui revenaient" souligne sa fille. Elle se souvient aussi que plus jeune, il avait des accès de colère. "Après sa déportation, il est parti en Suisse pendant six mois pour se soigner."
 

Ce qui me marquait le plus c'était cette arrestation de jeunes lycéens. Il me disait qu'il n'avait jamais regretté, que c'était son destin (Francis, cousin de Brigitte) 


Guy Allain parlait un peu plus à son cousin, Francis. L'homme se souvient de ses échanges avec Guy, qui portaient toujours sur l'arrestation et le retour du camp "il n'évoquait quasiment pas cette partie là".  

À propos de l'arrestation, Francis rapporte que les parents des lycéens ont aussi été arrêtés un temps, "surtout les pères, pour impressionner". Celui de Guy n'a pas fait exception. 
 
Un dessin de Guy Allain, retrouvé dans son portefeuille / © DR
Un dessin de Guy Allain, retrouvé dans son portefeuille / © DR

Les dessins ont fait sourire Francis "dessiner des petits personnages il a fait ça toute sa vie, quand il était en réunion..." 

La mémoire de Guy Allain va encore perdurer. Brigitte envisage de donner ces objets à L'Association des amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation des Côtes-d'Armor qui possède un musée. " Il vaut mieux qu'ils soient là, plutôt qu'égarés."