Transformer  la matière, le métal, le bois, la toile ou le verre, mariage de savoir-faire ancestraux et de technologie moderne. L’artisanat d’art, c’est redonner du temps au temps, c’est la passion du geste, pour inventer la beauté. Alors que se déroulent les journées européennes des métiers d'art du 1er au 7 avril 2019, nous allons à la rencontre de ces créateurs, de ces restaurateurs qui vouent leur vie aux objets d'art.
 

Le bois : créer ou réparer l’œuvre du temps


Le bois, ce sont des essences, des veines, des nœuds, une matière chaude, anarchique, qui bouge, se transforme au fil des ans. Un matériau dont Jean-Yves Le Bot, penché sur une petite travailleuse, ayant appartenu à Georges Sand, a toujours su que c’était celui-là qu’il voulait travailler. Il a choisi de consacrer sa vie à réparer l’œuvre du temps. Il est ébéniste restaurateur à Saint-Jean-la-Poterie, aux confins du Morbihan et de l’Ille-et-Vilaine et collabore notamment avec les musées nationaux. Cette fois c’est le musée de Nohant qui lui a confié ce petit meuble à la laque japonisante. « Ce sont des objets émouvants, confie l’artisan, le meuble en lui-même n’est pas exceptionnel, mais c’est tout le vécu véhiculé, qui est intéressant. »
 
La petite travailleuse, offerte par Georges Sand à sa belle fille. Un meuble destiné à ranger le nécessaire à couture. / © Jean-Michel Piron - France 3 Bretagne
La petite travailleuse, offerte par Georges Sand à sa belle fille. Un meuble destiné à ranger le nécessaire à couture. / © Jean-Michel Piron - France 3 Bretagne


Plus au nord, à Bazouges–la-Pérouse, Yann Jallu, ébéniste a monté une entreprise, spécialisée dans la marqueterie, avec sa femme Sandra, Américaine, rencontrée alors qu'ils travaillaient ensemble à NewYork. Entourés d’une quinzaine de salariés, ils créent et fabriquent des meubles de style art déco, en utilisant des matériaux aussi divers que des minéraux, gypse, mica, pyrite... des peaux, comme le parchemin ou le galuchat, ou des essences de bois exotiques, mais aussi et c'est leur spécificité, la marqueterie de paille. « Une technique datant de l’Antiquité, nous rappelle l’artisan, et remise au goût du jour, à partir de paille de seigle colorée, aplatie, et mise en place brin par brin ». Un travail long, fastidieux, exigeant à la fois un regard sur le détail et sur la globalité du décor. Ce mobilier sur-mesure, consoles, tables de chevet, armoires, commodes, très haut de gamme, est destiné à des résidences privées, des yachts ou des boutiques de luxe… et presque exclusivement hors de nos frontières. En plein essor, l'entreprise Jallu reste assez unique dans le paysage.
 
Le travail de la marqueterie de paille / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
Le travail de la marqueterie de paille / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
 
Reportage dans l'entreprise Jallu à Bazouges-la-Pérouse (35) Interviews : Yann Jallu, ébéniste créateur - Clément Barberon, marqueteur - Invité : Jean-Yves le Bot, ébéniste restaurateur
Archives : le déchargement de grumes de bois exotique en provenance d'Afrique dans le port de Saint-Malo en juillet 1966.
Une série de Krystel Veillard, Jean-Michel Piron, Ludovic Decarsin, Tanguy Descamps et Jean Le Quiniou


 

Le verre : « il faut le convaincre »


Le jeu des transparences, de la lumière passant au travers, la fragilité, la légèreté, le verre, est une matière particulière, qui quand elle est travaillée, possède presque quelque chose de vivant. « Il faut aller dans son sens, explique Julie Johnson, souffleuse de verre à Paimpol, le verre ne fait pas toujours ce qu’on veut, mais il faut essayer de le ramener dans la bonne direction. Il faut le convaincre, on ne le force pas, on travaille avec »  ajoutant, avec tout le charme de son accent britannique, « au départ avec le verre chaud, on ne comprend pas grand-chose. Il faut des années pour arriver à faire ce qu’on imagine ». Depuis 2007, elle est associée à un autre souffleur Eric Lemarié pour faire vivre Verglass, leur très jolie boutique-atelier installée sur une des places du port des Côtes d’Armor.
 
Le souffleur de verre, Eric Lemarié et son assistant, dans l'atelier Verglass à Paimpol / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
Le souffleur de verre, Eric Lemarié et son assistant, dans l'atelier Verglass à Paimpol / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne

Le verre c’est aussi leur métier, mais pour eux, il s’agit de petits morceaux de verre colorés qui assemblés les uns aux autres et reliés par du plomb, composent des vitraux. Henri et Cassandre Helmbold, père et fille, sont penchés sur les visages des apôtres, le dessin d'un vitrail de l'église d'Arques la Bataille en Normandie, en cours de restauration. Si elle a aujourd'hui pris la tête de l'entreprise, située à Corps-Nuds au sud de Rennes, c'est lui, le fondateur, qui lui transmet le geste. Un savoir-faire devenu très rare aujourd’hui et qui nécessite pour être maîtrisé une dizaine d’années.

L'atelier de vitrail Helmbold, le seul du genre en Bretagne

Protéger, réparer, remplacer les bouts cassés, mais aussi repeindre, c'est aujourd'hui, le gros du travail de l'atelier Helmbold, le seul du genre en Bretagne. Car un peu partout sur le territoire, les vitraux des édifices religieux subissent une dégradation progressive et inéluctable. Les dessins s’effacent sur les vitraux en raison de la condensation, provoquée par le chauffage apporté dans les églises depuis les années 70. « Des édifices qui n’ont jamais été conçus pour ça », insiste le vitrailliste, qui autour de sa passion, a attiré quatre membres de sa famille, soit la moitié des effectifs de l’entreprise. « Ce qui m’a toujours surpris, et encore aujourd’hui, confie-t-il ainsi, c’est que les vitraux, ce sont des petits morceaux de verre, qui tiennent avec du plomb, qui vont durer 120, 130 ans, sans être restaurés et ça c’est magique. La technique a été créée il y a très longtemps et elle reste dans le temps. »
 
Cassandre et Henri Helmbold / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
Cassandre et Henri Helmbold / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne

 
Invitée Julie Johnson, souffleuse de verre – atelier Verglass à Paimpol (22) – Reportage aux ateliers Helmbold, vitrail et verrerie d'art à Corps Nuds(35) – Interviews : Henri et Cassandre Helmbold - Maëlle Grovalet, vitrailliste
Archives : 1965, à la Cristallerie de Fougères, créée en 1921 par l'abbé Bridel. Une fabrique de verres mais aussi plus tard de flacons pour les grands parfumeurs français. Cette entreprise phare de la région, a compté jusqu'à 200 salariés, elle a fermé ses portes en 2005.
Une série de Krystel Veillard, Jean-Michel Piron, Ludovic Decarsin, Tanguy Descamps et Jean Le Quiniou

 

Au fil de la création


Elle brode, les points se pressent les uns derrière les autres, les couleurs jouent avec le tissu, les doigts filent, l’aiguille perce la fibre encore et encore. Quelque chose comme un acte de résistance à notre société de l’immédiateté, du tout instantané. Là, le travail est long, patient, persévérant et minutieux. Le temps chez la jeune brodeuse Céline Le Belz prend son temps. On pense à Pénélope. La jeune femme raconte être « venue à la broderie petite, grâce à ma grand-mère, qui m’a montré les premiers points. Je me souviens de ce petit papillon au point de tige, tout maladroit sur un bout de toile. C’était ma première broderie pour une aventure finalement assez longue et qui se poursuit. » Elle aime les belles choses, travailler avec ses mains, fabriquer, attirée très tôt par les costumes traditionnels bretons, la magnificence des étoffes, des dentelles, des broderies et notamment de style Richelieu, celles ajourées caractéristiques des costumes du Pays de Vannes. Céline a ouvert en 2000 son atelier Brodeline à Plumelec dans le Morbihan. Un artisanat pour créer, inventer, mais aussi pour restaurer, hommage aux brodeurs des temps passés.
 
Détail d'un bustier en toile de chanvre tissée à la main. Les épis sont réalisés en broderie or ; des coquelicots en peinture à l’aiguille / © Jean-Michel Piron - France 3 Bretagne
Détail d'un bustier en toile de chanvre tissée à la main. Les épis sont réalisés en broderie or ; des coquelicots en peinture à l’aiguille / © Jean-Michel Piron - France 3 Bretagne

C'est à Saint-Servais, dans les Côtes d'Armor, non loin de Callac, que Karine N'Guyen van Tham avec son compagnon, a posé ses valises et son métier à tisser. La jeune créatrice, d'origine marseillaise, a trouvé dans ce centre Bretagne un coin de nature inspirant et stimulant. Un lieu propice à la spiritualité, où elle peut facilement convoquer un monde intérieur particulièrement riche. Dans un petit creux au milieu des feuilles de son jardin, elle conserve les pommes de pin, et les laisse arriver à maturité. Des pommes de pin, dont elle va prélèver les écailles, pour les teinter, les percer et les vernir. Ces écailles seront brodées pour former un plastron, comme une carapace, sur un vêtement de soie ou de lin. La jeune femme aime ainsi faire se cotoyer "quelque chose de très brut, avec quelque chose de fragile et de très léger"
 
Détail d'une des créations de Karine N'Guyen Van Tham, tisserande d'art / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
Détail d'une des créations de Karine N'Guyen Van Tham, tisserande d'art / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne

Pour le tissage qu'elle réalise elle-même sur un petit métier japonais, Karine utilise du lin, de la soie et parfois un peu de fil d'or. Matière précieuse pour ces créations empreintes de mysticisme. Les vêtements ainsi créés sont en effet destinés à être exposés, admirés, et non à être portés, explique Karine : "Il y a une vraie volonté de mettre en avant un vêtements sacré, destiné à contemplation, et qui raconte une histoire. C'est le vêtement d'un personnage onirique, imaginé, issu d'une mythologie personnelle. En créant ce vêtement, je donne vie à ce personnage du monde invisible" ajoute-t-elle. Armures, kimonos, parures, ses vêtements sont marqués d'une forte influence asiatique, mais aussi par l'oiseau, animal fétiche de la jeune tisserande. Des oeuvres d'art, invitation au voyage de l'esprit, comme suspendues en plein vol, hors du temps. 
 
Création textile - Karine N'Guyen Van Tham / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
Création textile - Karine N'Guyen Van Tham / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
Karine N'Guyen Van Tham est lauréate 2017 du Concours Atelier d'Art de France, elle expose ses créations à la Cour des métiers d'art à Pont-Scorff (56) du 1er août au 20 octobre 2019.
 
Reportage chez Karine N'Guen Van Tham à Saint-Servais (22) Interviews : Karine N'Guen Van Tham, tisserande d'art - Invité : Céline Le Belz, brodeuse à Plumelec (56).
Archives : 1965 du côté de Plougastel, Dinan ou Tréguier, là où se fabrique, et se vend la toile de Bretagne.
Une série de Krystel Veillard, Jean-Michel Piron, Ludovic Decarsin, Tanguy Descamps et Jean Le Quiniou

 

De la forge aux ouvrages d'art


"Un couteau c'est d'abord la lame", pour Pierre Chémereau installé comme coutelier à Vannes, c'est d'abord l'utilité qui fait la qualité du "plus vieil outil de l'humanité", plus que son esthétique. Et s'il est devenu coutelier c'est en lien avec son enfance à la campagne, l'outil qui permettait de faire tout un tas de choses, explique-t-il, tailler des batons, "construire des cabanes, l'objet de Robin des Bois ou de l'Indien". Pourtant l'artisan apporte un soin particulier au choix des essences de bois précieux pour ses manches, de la loupe d'eucalyptus, du bois d'iff, de l'ébène, ou encore le morta, ce bois en cours de fossilisation, que l'on trouve dans les tourbières. Un amoureux du bel objet, des matériaux, et qui au préalable, aura dessiné la forme générale de l'outil, ses proportions, puis forgé la lame à partir d'une plaque d'acier et qui ne conçoit ses créations qu'en fonction de leur usage, la mer, la chasse, la cuisine ou encore le bricolage. Un coutelier qui apprécie particulièrement que ses couteaux servent et qui ressent toujours un petit pincement eu coeur lorsqu'il sait qu'ils sont destinés à se retrouver en vitrine.
 
Un des couteaux de Pierre Chémereau / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne
Un des couteaux de Pierre Chémereau / © Krystel Veillard - France 3 Bretagne


Née au coeur de Rennes, elle vient de fêter ses 120 ans, l'entreprise de serrurerie-ferronnerie et metallerie Crézé, installée aujourd'hui à Saint-Jacques de la Landes, aux portes de la ville, est en plein travail de restauration sur le portail des Invalides à Paris, un chantier majeur, confié par le ministère de la Défense. Les grilles latérales fixes ont retrouvé de leur lustre, réparées, traitées et recouvertes d'une toute nouvelle peinture bleue, choisie par l'architecte des bâtiments de France. Un ouvrage de plus de deux siècles, posé sous le règne de Napoléon 1er. La réfection des monuments historiques constitue une part importante de l'activité de cette "entreprise du patrimoine vivant", qui compte une grosse vingtaine de personnes. Si leur plus grande difficulté est aujourd'hui de trouver des professionnels compétents, ils comptent sur les apprentis, les itinérants du Tour de France, des serruriers, ferronniers, qui doivent approfondir leur savoir-faire sur place. "Il faut des années pour former un ferronnier explique ainsi Gaël Hardy, le dirigeant de l'entreprise, il faut au moins 4 à 6 ans pour être à l'aise dans le métier"
 
La verrière des Galeries Lafayette à Rennes / © entreprise Crézé
La verrière des Galeries Lafayette à Rennes / © entreprise Crézé


Des savoirs faire qui s'enrichissent au fur et à mesure des chantiers d'envergure menés par Crézé, aussi bien à l'étranger, qu'à Paris, pour l'Opéra Garnier, ou la Place Vendôme, par exemple, mais encore à Rennes, où les réalisations sont multiples, tant en restaurations qu'en créations. Et côté interventions exceptionnelles, les ferronniers ont participé au remplacement de la lanterne du phare des Pierres Noires, au large de la pointe Saint-Mathieu au mois de septembre 2018. Opération hors norme, renouvellée pour la coupole du phare de l'île Vierge, à une jetée de pierres du Finistère nord. Un ouvrage de quelque 150 ans, en pleine restauration actuellement et dont l'objectif est qu'il reparte en pleine mer pour au moins autant de temps.
 
La coupole du phare des Pierres Noires / © Claire Louet - France 3 Bretagne
La coupole du phare des Pierres Noires / © Claire Louet - France 3 Bretagne
 
Invité : Pierre Chémereau, coutelier à Vannes (56) - Reportage dans l'entreprise Crézé à Saint-Jacques-de-la-Lande (35) - Interviews : Gaël Hardy, dirigeant de l'entreprise - Yann Fluhr, métallier - ferronnier  
Archives : 1967, chez un maréchal-ferrant, ferronnier de Landerneau dans le Finistère. 
Une série de Krystel Veillard, Jean-Michel Piron, Ludovic Decarsin, Tanguy Descamps et Jean Le Quiniou



Les journées européennes des métiers d'art se déroulent cette année du 1er et 7 avril 2019, partout en France, avec des portes ouvertes d’ateliers de professionnels et de centres de formation, des démonstrations, expositions, des ateliers et des animations originales.