Port du masque en lieux clos : un médecin explique pourquoi il a cosigné une tribune dans la presse

Le coronavirus se transmet-il par voie aérienne en lieux clos? Les tribunes dans la presse de médecins réclamant le port obligatoire du masque en lieux clos se multiplient. Le Premier ministre n'a pas caché que la question est à l'étude. Un médecin breton signataire nous explique ses convictions.

Yvon Le Flohic veut rendre le masque obligatoire dans les lieux clos comme les commerces
Yvon Le Flohic veut rendre le masque obligatoire dans les lieux clos comme les commerces © Yvon Le Flohic DR
Chaque jour qui passe, ce médecin de Ploufragan, dans les Côtes d’Armor, est un peu plus convaincu de l'urgence d'imposer le masque dans tous les lieux clos. Déjà en mai dernier le docteur costarmoricain Yvon Le Flohic avait lancé sur les réseaux le hashtag  #JamaisSansMonMasque et un slogan : "Je porte un masque, je me protège, je te protège".

Il vient cette fois de rédiger avec les docteurs Christian Lehmann, Stéphane Korsia-Meffre et Franck Clarot, et la sociologue Barbara Serrano, une tribune parue dans Libération adossée à une pétition sur Change.org. 


Pourquoi avoir attendu si longtemps pour vous exprimer plus en détail sur le port obligatoire du masque en lieu clos?

On voulait prendre le temps d'écrique quelque chose de consistant et d'expliquer nos arguments. On avait déjà lancé #JamaisSansMonMasque le 2 mai quand il n'y avait aucune préconisation de port de masque, que ce soit dans les transports en commun ou en population. Et au moment du déconfinement, le port du masque n'a été imposé que partiellement "

NDLR : en effet le 11 mai, à l'ouverture des commerces (sauf cafés et restaurants) le port du masque était seulement recommandé pour le personnel et les clients si la distanciation était impossible. Le 18 mai, le port du masque était rendu obligatoire pour tous les professeurs et pour les collègiens et surtout, il devenait absolument obligatoire dans tous les transports publics, mais il n'est toujours que recommandé dans les commerces.
 

C'est parce qu'en France il n'y avait pas de masque?

Il y a des pays où il n'y avait pas de masque et où on incitait les populations à en fabriquer. J'ai moi même travaillé avec le groupe de travail Stop postillons et nous avions mis en ligne le 22 mars les explications nécessaires mais ça n'a pas été assez suivi assez vite.
 

Les gestes barrières, ça ne suffit plus?

C'est complémentaire des gestes barrières et des distanciations même si c'est plutôt 1m50 ou 2m dans d'autres pays. Il y a depuis longtemps de nombreux éléments qui nous font suspecter qu'il se passe quelque chose en suspension dans l'air et que le port du masque n'est pas inutile: les pays asiatiques comme la Corée du Sud qui portent le masque massivement ont des résultats surprenants d'efficacité. Par exemple à Hong-Kong, avec 8 millions d'habitants avait seulement quatre décès après deux mois d'épidémie.

Avec le recul de trois mois d'épidémie
[en Europe], il y a des données cumulatives qui démontrent que l'on peut trouver du SARS dans l'air et qu'il peut y avoir une production d'aérosol, de micro droplets (micro gouttelettes), en lieux clos. La question, c'est de savoir s'il est contaminant, et là il y a beaucoup de confusion.
Par exemple, on trouve aussi du virus sur les surfaces mais ce ne sont souvent que des fragments de virus détectables par test RT-PCR. Or il faut une concentration suffisante de virus pour provoquer une maladie: il faut une dose infectante.

 

Et maintenant, on a la preuve d'un possible transport aérien du virus?

Maintenant on y voit plus clair depuis q'une tribune de 239 chercheurs a interpellé l'OMS sur le sujet du transport aérien du virus. L'OMS à admis le 9 juillet cette hypothèse. Et on a d'autres expériences ou constatations qui vont dans ce sens: par exemple la première mesure prise par les Japonais sur le paquebot Diamond Princess a été de brancher le renouvellement d'air sur l'extérieur et d'arrêter le recyclage. La transmission par aérosol, donc uniquement par l’air respiré dans une pièce, semble être désormais reconnue comme une voie majeure de transmission du virus en population générale.

Moi, mon opinion est faite depuis mi mars avec l'étude du cas (par le CDC d'Atlanta) de l'église de Seattle où 60 personnes ont chanté pendant 2h30. Elles avaient pourtant appliqué les mesures barrière de distanciation et de gel hydroalcoolique. Trois semaines plus tard 45 personnes étaient contaminées et il y a eu deux décès. On commence à réunir ainsi des éléments qui montrent qu'une seule personnne peut en contaminer beaucoup d'autres. Ce sont ces contaminations massives qui expliquerait la dynamique de l'épidémie par exemple dans le cluster du grand-est en France (réunion dans une église évangélique) ou dans l'étude de l'épidémie à New-York qui indique que le métro en a été l'élément moteur.


Comment se prémunir contre ses aérosols de virus?

À l'origine ce sont plutôt des gouttelettes de 5 microns qui par assèchement dans l'air peuvent descendre jusqu'à 0,6 micron et peuvent rester en suspension dans l'air jusqu'à deux heures selon différents facteurs. Mais c'est intéressant de constater que c'est extrêment lié aux UV : ça va de 6 minutes pour une disparition de 90% du virus si il y a des UV jusqu'à presque deux heures sans UV. C'est ce qui est encore une raison de plus pour dire que le virus est beaucoup plus à craindre en lieux clos.


Mais alors, ne faudrait-il pas porter des masques FFP2?

Non parce que le port d'un FFP2 correctement porté de façon étanche et bien sûr sans valve, est très difficile
NDLR : le FFP2 ne se justifie totalement que pour les actes médicaux auprès de gens possiblement contaminés ou les dentistes.

Le masque FFP1 suffit. Avec le masque FFP1 on évite de produire les postillons et gouttelettes contaminantes initiales et on se protège mutuellement. Si tout le monde dans un lieu clos porte un masque FFP1 même avec deux excréteurs, la probabilité de transmission va diminuer énormément. Avec ce genre de mesure on va peut-être n'éviter que 70% des contaminations mais on freine fortement la progression de l'épidémie: 1 cas posititif qui pourrait contaminer 30 personnes dans un lieu clos va provoquer (pour un R2) [NDLR: taux de reproduction du virus] 60 personnes de plus dans les 8 jours et 120 de plus dans les 15 jours. En début d'épidémie, les médecins et soignants français qui n'avaient pas de masque et recevaient des patients sans FFP1 ont testé: on a eu presqu'une cinquantaine de morts dont une quarantaine en médecine générale.
 

Peut-on rouvrir les stades, les lieux de spectacles et les cinémas?

Il faut comprendre qu'en lieux clos, un facteur très important c'est l'aération, donc un réglage du renouvellement de l'air pour les climatisations ou le chauffage. Il faut proscrire le recyclage de l'air.

Pour les stades de foot il y a l'exemple du match de Bergame qui aurait eu un impact sur la cinétique de l'épidémie en Italie. Mais si on regarde bien: avant le match il y a les transports, les bus de supporters et les files d'attentes, et après le match il y a la troisième mi-temps...
Mais le meeting de Trump à Tulsa semble démonter que même en extérieur, dans une grosse foule sans masque, l'épidémie explose. Mais on n'a pas de réponse scientifique.


Il faut avoir de la cohérence. On ne peut pas relâcher tout le monde sans masque dans toutes les situations: visite d'Ehpad sans masque, salles de théâtre, ou cinéma. En tout cas, il faudrait monitorer tous cela et mener des expérimentations locales avant de les généraliser. 

 

Faut-il craindre une deuxième vague en Bretagne?

On ne dit absolument pas qu'il y aura une deuxième vague en Bretagne. D'ailleur en Bretagne on n'a pas eu grand chose jusque-là: dix fois moins de mortalité qu'en Ile-de-France. Mais il faut porter le masque dans les magasins parce nous constatons une lente progression du nombre de cas avec des petites choses inquiétantes ici et là.

On comptait sur la disparition du virus avec le soleil de la saison estivale: la réponse est non! Et on peut comparer avec ce qui se passe à l'étranger si on regarde la Floride, le Texas ou Israel. Par exemple en Floride on passe de 500 nouveaux cas par jour à 10 000 nouveaux cas par jour. Et la Floride ça ressemble à ce qui se passe chez nous avec des gens qui viennent en vacances depuis des zones qui ont été très contaminées vers d'autres qui n'ont pas été touchées. Et des phénomènes de fiestas, des brassages internationaux aussi.
 

Les médecins attendent une réponse des responsables politiques

Déjà ce samedi 11 juillet 2020 dans le Parisien, 14 médecins réclamaient eux aussi "le port du masque obligatoire dans tous les lieux publics clos", dont Philippe Amouyel, professeur de santé publique au CHU de Lille, le créateur du Covid-Score, pour qui réduire la capacité de transmission du virus, passe par le port systématique du masque dans les espaces publics clos.

Le Premier ministre, Jean Castex durant sa visite en Guyane ce dimanche, a concédé à la presse que « la question de développer le port du masque est à l'étude », notamment dans tous les lieux clos. Gageons que les pouvoir publics, le Ministe de la santé ou Emmanuel Macron ne vont plus tarder à se prononcer.

La pétition de ce collectif de médecins est d'ores et déjà soutenue par Patrick Bouet, le président du Conseil national de l'Ordre des médecins et par un membre du Conseil Scientifique : Jean-Laurent Casanova qui préconisait le masque avant même les élections municipales.

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