Témoignages. "C'est pire qu'en 2018. Macron ne connaît pas la vie des Français !", la colère des Gilets Jaunes réveillée par la dissolution

Publié le Mis à jour le Écrit par Séverine Breton

Comme des milliers de Français, il y a bientôt six ans, à l’automne 2018, ils ont enfilé un gilet jaune et ont occupé des ronds-points. Ils s’appellent Laurent, Tristan, Joël ou Jacline. Anonymes ou porte-paroles. Certains ont rangé leur gilet au fond d’un tiroir, d’autres l’arborent toujours. Ils suivent l’instant politique de la dissolution dans un mélange de colère et d’accablement. Nous sommes allés à leur rencontre.

Elle est l’une de celles par qui tout a débuté. Un jour de colère d’octobre 2018, elle pose son téléphone devant elle et se filme. Pendant près de quatre minutes, Jacline Mouraud, harangue le président de la République : "J’ai deux petits mots à dire au président Macron et à son gouvernement, parce que là, on atteint des sommets, on en a plein les bottes."

Un cri de colère

Elle a un visage de dame sage, les cheveux parfaitement lissés, mais son discours lui décoiffe. Elle dénonce pêle-mêle, la hausse du prix du carburant, l’idée de créer des péages à l’entrée des villes, l’opprobre jeté sur les véhicules diesel. "J’en ai plein les bottes de leurs conneries."

En quelques jours, les réseaux sociaux s’enflamment, des dizaines de groupes "En colère" voient le jour. À la fin du mois d’octobre, la vidéo de Jacline Mouraud a été vue plus de 3 millions de fois.

Le 17 novembre, sur le rond-point du Morbihan, elle voit arriver un flot de gilets jaunes. Le mouvement est lancé. Il va durer des mois. Tous les samedis, des milliers de personnes se rassemblent sur les ronds-points.

Des faits prévisibles

"Les gilets jaunes, c’étaient des personnes qui ne demandaient pas grand-chose :  manger et qu’on arrête de les emmerder", se souvient Jacline Mouraud. "En retour, on n’a eu que du mépris, il ne faut pas s’étonner que le Rassemblement national soit en tête des élections européennes."

L’ancienne leader des Gilets jaunes se désole, "tout ce qu’on avait prédit se déroule", explique-t-elle. "Ce qui s’est passé, c’est un rejet ! Jordan Bardella arrive en tête dans 94 % des départements, c’est un rejet de la classe politique, c’est la France des provinces contre la France de la métropole."

Elle qui avait rallié le parti Reconquête d’Eric Zemmour avant de le quitter avec fracas n’a voté, ni pour lui, ni pour le Rassemblement national.

 Lire : Gilets jaunes : qui est vraiment Jacline, la Bretonne par qui tout a commencé ou presque ?

Une situation économique encore plus compliquée

 "La situation s’est tellement dégradée, ils ne se rendent pas compte que les gens n’arrivent plus à bouffer ? On ne peut plus manger, on ne peut plus se déplacer, on ne peut plus se loger. Tous les ingrédients de la crise sont là !"

À Saint-Brieuc, dans les Côtes d’Armor, Tristan Lozac’h était de tous les rassemblements des gilets jaunes. Il ne regrette rien… mais cela n’a pas facilité sa carrière. Quand il postule dans une entreprise aujourd’hui, les patrons n’ont guère envie d’une "grande gueule". L’étiquette est restée collée. Alors, il enchaîne les petits boulots par ci, par là.

"On vit ce qu’on vivait en 2018, mais en pire", soupire-t-il.  "Avant j’arrivais à tenir jusqu’au 20-23 du mois, aujourd’hui, je tiens jusqu’au 15. Mais si c’était à refaire, je le referais."

La France des frigos vides

Laurent Schneider fait lui aussi partie de cette France des "frigos vides". Il est prestataire de services. "Je gagne 650 euros par mois. Il me reste 620 quand j’ai mis mon essence. J’ai 260 euros de loyer et pas droit à la CMU !" 

Il se considère toujours comme un gilet jaune. "Je ne le porte plus sur le dos mais je l’ai toujours dans la tête."

Joël Réveille lui, continue de se rendre sur les ronds-points. Tous les samedis, il retrouve ses copains à Brezillet. "On a toujours des coups de klaxon, des gens qui s’arrêtent pour discuter"

Jeune retraité, il a pris une claque lors de sa première manifestation en découvrant une France qui vivait dans le silence et dans la souffrance. "J’ai croisé des gens qui touchaient 450 euros par mois et qui n’osaient pas en parler", témoigne-t-il, "la misère des autres, c’est un peu ma misère."

 

Et il décrit : "il y a des gens qui travaillent et qui demandent des avances sur leurs salaires du mois prochain. C’est s’enfoncer dans une spirale infernale. Au début, tu demandes une avance le 25 puis le 20 puis le 18… Ils vivent à crédit sur leurs salaires à venir."

Lire : Le début des Gilets jaunes c'était il y a 5 ans. "C'était la France de Monsieur tout le monde dans la rue"

Des politiques hors sol  

Tous dénoncent un président de la République qui vit sur une autre planète. "Macron ne connaît pas la vie des Français", affirme Jacline Mouraud. "Moi, quand je vais faire mes courses, les gens me parlent. L’autre jour j’ai discuté avec une dame, elle me disait qu’avant, elle achetait trois steaks hachés pour ses trois enfants, aujourd’hui, elle en achète un et elle le coupe en trois !"

"Les politiques aujourd’hui, ironise Joël Réveille, c’est "dis mois de quoi tu as besoin, je te dirais comment t’en passer " !"

En regardant le président de la République annoncer la dissolution de l’Assemblée nationale, les gilets jaunes ont eu l’impression d’assister, qui, à une "mascarade", qui,  "à un feuilleton à la Netflix". "En 2018, on a dit qu’il gouvernait seul et qu’il ne voulait pas écouter son peuple ", s’agace Tristan Lozac’h.

Le pouvoir des urnes

Mais qu’il s’agisse des Européennes ou des Législatives à venir, tous sont allés et iront déposer leur bulletin dans l’urne. "Il faut aller voter, il y a des gens qui sont morts pour ça", justifie Joël.

"Moi, je pars du principe qu’il faut aller voter parce que c’est le seul pouvoir qu’on a" explique aussi Tristan Lozac’h.  "Je ne jette pas ma carte d’électeur, ce serait leur faire trop plaisir que de ne pas m’exprimer", cingle Jacline Mouraud.  

Laurent Schneider a voté mais il comprend que beaucoup d’autres se soient abstenus, "les gens qui ne votent pas, ils ont l’impression que rien ne change et que rien ne changera jamais !" Et il en est persuadé, l’abstention va encore grossir.

Lire : Mon rond-point dans ta gueule, l’histoire des gilets jaunes en bande dessinée

Un vote sanction

Ces gilets jaunes se sont peut-être croisés, mais tous ne se connaissent pas. L’une vit dans le Morbihan, deux à Saint-Brieuc, un autre à Lamballe. Ils font pourtant la même analyse : le résultat des Européennes, c’est clair pour tous, c’est un vote sanction !

Aucun ne revendique un vote Rassemblement national. Au contraire. "Jamais, je ne pourrai voter RN, un parti qui prône la haine de l’autre", lance Laurent.

Mais Jacline Mouraud ne croit pas un seul instant que le vote Rassemblement national va baisser. "Les Français ont tellement peur, aujourd’hui, on se fait égorger pour trois francs six sous."

Le rejet des "Zélites"

Et Jacline Mouraud poursuit, "les politiciens, ils sont tous là pour la place, mais qui paye ? Le peuple français, les gens ils en ont ras le bol. L’autre parti populaire en France, c’est le Dégagisme !"

Elle parle du rejet des "Zélites", avec dans le Z qui dure, toute sa colère.

 

"Ils n’ont aucune sincérité, ils ne sont là que pour leurs places" enrage-t-elle.

Laurent et Joël partagent le même constat. "C’étaient des ennemis jurés et ils deviennent copains comme cochons. Ils essayent de se placer au lieu de se préoccuper des Français. Ils se partagent des circos. Tout le monde retourne sa veste, l’opportunisme est fédérateur."

 

Un rêve de changement

 

Ils ne voient qu’une seule issue à cette crise politique, le départ du président de la République. "S’il perd les législatives, il ne pourra plus gouverner," affirme Tristan Lozac'h.

"Pour que ça change, il faut que Macron s’en aille" analyse aussi Jacline Mouraud. "Lui, Mélenchon ou Bardella, il s’en tape le coquillard. La solution serait que l’un ou l’autre, celui qui sera en tête au soir des législatives lui dise, je n’entre pas à Matignon tant que vous êtes là."

Comme ils le réclamaient lors de l’automne et de l’hiver 2018, les gilets jaunes continuent de réclamer une réforme de la constitution avec la mise en place d’un Référendum d’Initiative Citoyenne.

 

"Il faut leur dire, ouh ouh, on est là, on existe ! explique Tristan Lozac’h. Les gens pensent qu’ils ne seront jamais écoutés, ils sont déboussolés, ils attendent qu’un nouveau mouvement apparaisse, mais beaucoup disent, si je retourne manifester, ce ne sera plus en jaune, ce sera en noir !"

"J’espère qu’ils auront la jugeote d’écouter la colère du peuple, conclut-il. Sinon, on n’est pas sorti des ronds-points !"

 

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