Exploiter ou non les fonds marins ? Au cœur des débats en Jamaïque, un chercheur brestois vous explique les enjeux

Exploiter les ressources minières au fond de nos océans ou préserver à tout prix les écosystèmes fragiles qu'ils hébergent ? C'est tout l'enjeu des négociations qui se déroulent actuellement en Jamaïque au sein de l'AIFM, l'Autorité internationale des fonds marins. Des débats cruciaux pour la protection de nos océans auxquels assiste Pierre-Yves Cadalen, jeune chercheur breton.

L'avenir de nos fonds marins se joue en ce moment à Kingston, en Jamaïque. C'est là qu'est basée l'AIFM, l'Autorité internationale des fonds marins (ISA en anglais), une institution internationale, sorte de gendarme des grandes profondeurs océaniques.

Créée en 1994 par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, son rôle est de réglementer l'exploration et l'exploitation des ressources minérales situées en haute mer, c'est-à-dire qu'elles n’appartiennent à aucun état, mais font partie du Patrimoine mondial de l’humanité.

Car les fonds de nos océans regorgent par endroits de métaux comme le cuivre, l'or, le cobalt, des métaux indispensables à la construction d'éoliennes ou de batterie et donc nécessaires pour assurer la transition écologique.

Une moissonneuse-batteuse sous-marine

Ces minerais sous-marins étaient difficilement accessibles jusqu'ici, mais ils attirent de plus en plus les convoitises de l'industrie minière : l’année dernière, au cours des premiers essais du genre, 14 tonnes de minerais ont déjà été récoltées au fond du Pacifique par une sorte d'immense moissonneuse sous-marine.

Et en ce moment, à Kingston, en Jamaïque, 168 pays négocient l’écriture du premier code minier concernant les fonds marins.

Chercheur en sciences politiques et relations internationales de l'Université de Bretagne occidentale (AMURE, UBO), le Brestois Pierre-Yves Cadalen y participe au sein d'une délégation de chercheurs (DOSI Deep-Ocean Stewarship Initiative).

Quel est votre rôle au sein de ces négociations ?

J'ai vraiment un statut d'observateur, comme les ONG. Je fais partie d'une délégation scientifique qui apporte le regard de la science au débat. En tant que chercheurs en relations internationales, avec mon collègue Tiago Pirez Da Cruz (Centre Emile Durkheim, Bordeaux), nous conduisons des entretiens et essayons de comprendre ce qui se passe dans les négociations.

Quel est l’objet de ces négociations ?

Je suis arrivé il y a deux semaines pour assister au Conseil de l'AIFM, c’est son organe exécutif, c’est lui qui est chargé d'élaborer les régulations en vue de l'exploitation minière. Mais il a une double mission aujourd’hui : élaborer un cadre juridique pour l’exploitation minière des ressources sous-marines et protéger l’environnement marin.

Comment se déroulent ces négociations ?

Il y a une tension fondamentale qui anime désormais les débats, une tension liée à la double mission de l’institution : réglementer l’exploitation tout en protégeant le milieu.

Résultat, aujourd’hui, on a d’un côté les États favorables à l’accélération de l’écriture du code minier et donc à l’exploitation, et de l’autre, des pays qui insistent sur la mission de protection de l’environnement marin et réclament un moratoire, comme le Costa Rica, le Vanuatu ou la France.

À LIRE : Environnement : l'extraction de minerais dans les grands fonds marins est une "aberration écologique", selon le secrétaire d'État à la Mer Hervé Berville

Pourquoi ces états réclament-ils un moratoire ?

Les connaissances scientifiques sont très lacunaires. Exploiter, cela signifie déranger des écosystèmes fragiles qu’on connaît très mal, des espèces rares qui existent depuis des millions d’années. On ne sait pas comment elles interagissent avec leur milieu, avec ces ressources minérales, avec l’ensemble de l’océan. C’est le principe de précaution qui est dès lors invoqué par ces États.

Quelles décisions ont été prises la semaine dernière à l’issue du Conseil ?

Deux décisions ont été prises, qui relèvent d'un consensus absolument minimal, car le consensus politique est aujourd’hui introuvable. Cette situation constitue une véritable mise au défi de cette institution qui normalement fonctionne au consensus : entre l'exploitation minière et le moratoire, il y a un monde. 

Pourquoi cette impasse ?

Aujourd’hui, la question de la protection des fonds marins est beaucoup plus discutée à l’AIFM, alors qu’il y a cinq ans, il n’en était quasiment pas question. C’est typique d’une époque. Quand l’AIFM a été créée dans les années 80, l’approche que l’on avait du développement durable, c’était de concilier la protection de l'environnement avec la croissance économique, avec l’exploitation des fonds. Cette approche est manifestement dépassée.

Pourquoi ces négociations sont importantes ?

L’un des arguments pour l’exploitation de ces ressources, c’est de dire que les mines terrestres vont s'épuiser. Mais on peut se poser la question du développement de l’économie circulaire, de la maîtrise de la demande des minéraux.

La question de l'exploitation des ressources sous-marines pose la question du rapport à la demande globale de ressources minières et donc de notre modèle économique sur le long terme. Implicitement, ce dont il est question dans ces débats, c'est le changement des modes de production et de consommation.

Que va-t-il se passer désormais ?

C'est l'Assemblée de l'AIFM, son organe législatif, qui va devoir faire des propositions pour sortir de cette impasse. Par exemple, le Code minier devait être élaboré sous deux ans, la date butoir est aujourd'hui dépassée. Est-ce qu'il est possible de prolonger la période de 5, 10 ou 15 ans ? Ou au contraire, est-ce qu'il faut désormais donner les permis d'exploitation aux états qui les réclament, comme le petit état insulaire de Nauru ? C'est elle qui va devoir faire ses propositions.

De nombreux états demandent que cette semaine se tienne un débat sur le moratoire.

NDLR : Pierre-Yves Cadalen est inscrit au parti La France Insoumise. Il était en lice lors des dernières élections législatives sur Brest, mais n'a pas été élu.

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