Guerre en Ukraine. Dans les maisons de retraite, le personnel veille pour que les mauvais souvenirs des anciens ne soient pas trop douloureux

Dans les maisons de retraite, depuis le début de la guerre en Ukraine, le personnel a vu des angoisses remonter. De nombreux résidents ont connu la guerre, celle de 39-45 ou celle d’Algérie. D’autres ont des enfants ou des petits enfants militaires. Le personnel doit trouver le juste équilibre entre information et protection.

"La guerre en Ukraine et l’effet qu’elle a sur les résidents, cela me rappelle ce qui s’est passé le 11 septembre, le jour de l’attentat contre les tours jumelles à New- York," décrit Rémy Thirion, médecin-gériatre au CHU de Rennes. "J'ai su qu’il se passait quelque chose parce que les résidents n’étaient pas comme d’habitude, ils étaient agités. Moi, je travaillais, j’avais simplement aperçu quelques images. Eux, étaient devant les écrans de télévision qui repassaient les images en boucle et ils étaient très angoissés car cela les renvoyait à des images qu’ils avaient connues."

Les souvenirs oubliés ne sont jamais perdus

Comme le 11 septembre ou les attentats, la guerre en Ukraine fait remonter des traumatismes et des souvenirs, parfois enfouis depuis de longues années. C’est le miracle, ou bien le drame, de la mémoire. "Je me rappelle d’une dame qui me racontait qu’elle se souvenait très précisément du moment où son père avait été tué devant elle, par les troupes d’occupation allemandes, alors qu’elle n’était qu’une petite fille, rapporte le docteur Thirion. Je me souviens d’une autre qui me parlait du son du clairon du garde-champêtre qui annonçait le départ des hommes au moment de la guerre 14-18. Son père était parti et elle ne l’avait jamais revu."

" Ce sont des éléments qui passent par la mémoire affective, explique le médecin. Une mémoire qui n’utilise pas les mots mais qui se réveille à cause d’une sensation, d’une situation. C’est l’histoire de la  madeleine de Proust, le parfum du petit gâteau replonge le narrateur dans l’instant de ses goûters d’antan. Mais en l’occurrence, avec la guerre en Ukraine, la madeleine n’est pas sucrée mais amère et empoisonnée."

Les tirs, les bombes qui tombent, les sirènes, la peur… "Les guerres, les accidents, les deuils, ce sont des évènements qui marquent, analyse Rémy Thirion, mais malgré tout, ensuite, les gens ont fait leurs vies. Ils ont fait avec, ils sont passés à autre chose, ils ont eu des enfants, ou pas, une activité professionnelle. Mais finalement, en fin de vie,  ces choses-là remontent souvent. La perte d’un conjoint, d’un frère, d’une sœur, des amis et tout d’un coup, cette vieille douleur, cette vieille cicatrice qui avait disparu et que l’on ne voyait même plus, recommence à faire mal.  Les traumatismes font écho les uns aux autres. Une chose qui est menace à nouveau, cela réveille les vieilles histoires "

Raisonner les angoisses

Dans de nombreux Ehpad, le matin, les résidents ont des ateliers lecture où ils lisent et commentent l’actualité en petits groupes. "Ces jours-ci, les animatrices évoquent la guerre en Ukraine mais essayent de mettre de côté les informations les plus angoissantes, précise Nicolas Brule, psychologue à l’Ehpad du Clos Saint Martin à Rennes. Pour les résidents qui ont plus de 90 ans et qui ont connu les bombardements sur Rennes, Brest ou Lorient, ce conflit est douloureux. Dans l’établissement, certains résidents ont des enfants ou des petits-enfants qui sont militaires. Ils se demandent s’ils vont partir au front,  c’est une autre source d’angoisse."

"Les personnes âgées sont et restent des citoyens, il ne faut pas avoir de sujets tabous, insiste Rémy Thirion, donc il faut parler de la guerre en Ukraine. Il faut en parler parce que nous sommes tous angoissés par la situation et par la perspective qu’une bombe nucléaire nous tombe sur la figure, mais comme toujours,  précise le médecin, face à un traumatisme, il faut trouver la juste mesure, l’équilibre entre être informé, aborder les combats, les dangers, en parler parce que ça fait du bien d’en parler, et parfois couper la télé, la radio. "

"Il faut faire attention à ne pas trop diffuser notre propre inquiétude, ajoute Nicolas Brule. On essaye d’inviter les résidents à se détacher  un peu.  Nous, on a plein de choses qui nous détournent de cette actualité difficile, le travail, les enfants, mais les personnes âgées, elles, ont beaucoup moins de possibilités de penser à autre chose." Pour les aider à prendre du recul, le psychologue leur propose des séances de relaxation.

Trouver l'équilibre

"Pour les personnes âgées qui ont des troubles cognitifs, des démences de type Alzheimer, c’est encore plus difficile" continue le gériatre. "Pour pouvoir supporter les évènements, il faut pouvoir les penser. " Certain résidents de l’Ehpad de l’Hôtel Dieu, à Rennes, dans lequel le médecin intervient, voient qu’il se passe quelque chose. "Cela les renvoie à une mémoire affective douloureuse, mais ils ont du mal à élaborer. Hier, une dame m’a dit, il y a la guerre en Europe, ils vont arriver et ils vont m’emmener, tous les éléments d’inquiétude se mélangent avec une grande difficulté à penser."

"Les résidents qui souffrent de démence ont le droit de s’informer, mais ils ont aussi le droit d’être tranquilles. Donc, encore une fois, on essaye de les protéger et de ne pas les laisser trop longtemps devant des informations anxiogènes. Il faut qu'ils sachent ce qui se passe dans le monde, mais il faut aussi prendre soin d’eux. "

Dans cette autre résidence pour personnes âgées, l’animatrice a décidé de fabriquer un cœur jaune et bleu où les résidents qui lui demandent tous les jours ce qu’ils peuvent faire pour aider les ukrainiens pourront mettre des petits mots.

"Avez-vous vu Melancholia de Lars von Trier ? demande soudain le médecin. C’est un film sur la fin du monde. Une planète va venir s’écraser sur la terre. Il y a une très belle image, détaille Rémy Thirion, on voit une mère et ses enfants qui font une cabane avec des branchages tandis que la planète qui va venir percuter la terre est au-dessus d’eux. On sait que cette frêle cahute ne va sûrement pas les protéger, mais c’est ce que nous faisons tous les jours. Nous créons des dispositifs qui sont certes fragiles, qui sont certes insuffisants mais qui permettent de dire, nous sommes ensemble et nous allons affronter les réalités difficiles ensemble."