HISTOIRE. La voix et l'histoire d’Huguette Gallais au mémorial des martyrs, pour ne jamais oublier la déportation

Publié le Mis à jour le
Écrit par Séverine Breton .

"On n’était pas couverts, certains avaient des couvertures, d’autres n’en n’avaient pas… c'est indescriptible le camp." Les mots d’Huguette Gallais ont résonné au Mémorial des martyrs de la déportation, à Paris. La voix de la résistante de Fougères se mêle à celles de Germaine Tillion, de Simone Veil, de Stéphane Hessel, aux phrases de résistants ou de déportés juifs. Retour sur son histoire.

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Au moment où les derniers témoins des camps de concentration s’éteignent, le Mémorial des martyrs de la déportation a décidé de rassembler leurs témoignages dans un film qui sera diffusé en continu pour continuer à faire entendre leurs paroles. 

En 1940, Huguette est étudiante à l’école d’infirmières à Rennes. Elle a 19 ans quand la guerre éclate. La résistante, décédée en 2016, expliquait aux lycéens : "Celui qui a fait de la résistance, surtout au début, c’est né d’un acte spontané. Le matin, vous ne l’étiez pas et le soir, ça y était. Vous aviez rencontré quelqu’un, tout à fait inopinément, et à ce moment-là, vous étiez deux, puis trois, puis quatre."

La jeune étudiante de Fougères a rencontré quelqu'un, et est entrée dans un réseau de résistance, sous le pseudonyme de Juanita. Les premiers temps, elle est chargée d’aller se promener dans les gares. Elle recopie tout ce que les allemands ont écrit sur les wagons, cela donne de précieuses indications sur leurs chargements et leurs itinéraires.


Un jour, elle a rendez-vous avec un autre membre du groupe, un certain Touche Ferrond. Il attend Juanita au Café des Tilleuls et il voit arriver sa fille. Elle ne savait pas que c’était lui, il ne savait pas que c’était elle.

Quand il m’a vue, il a dit, 'c’est pas possible, tu y es aussi, alors on y est tous !'

Huguette Gallais

Sans le savoir, toute la famille était engagée dans le même réseau.

Une affaire de famille

René Gallais était guide et gardien du château de Fougères. Il avait combattu les allemands lors de la première guerre mondiale et ne supportait pas l’idée de voir la France tombée sous le joug nazi.

Le 16 juin 1940, un régiment fuyant devant les troupes allemandes arrive à Fougères. Les soldats français redoutent de devoir donner leurs armes aux allemands, ils commencent à les briser sur les murs du château. René Gallais interrompt leurs gestes.

Papa leur a dit, 'la guerre n’est pas finie les gars, faites pas ça, ça peut servir !'

Huguette Gallais

Quelques heures plus tard, les allemands entrent dans Fougères et visitent le château sans se douter un seul instant que l’une des tours est devenue une cache d’armes.

Le lendemain, le 18 juin 1940, René Gallais, entend l’appel d’un certain Général de Gaulle à Londres. "Il nous a dit : les enfants, nous sommes sauvés, on a un chef," racontait sa fille.

La naissance du réseau 

Mais à chacune de leurs visites dans le château, les allemands risquent de découvrir les caches d’armes. René Gallais cherche des fermes où elles pourraient être dissimulées, des commerçants qui acceptent de les transporter.

Le réseau se structure, il comprend bientôt une cinquantaine de membres. Les uns cachent des prisonniers évadés, d’autres recueillent et envoient à Londres des renseignements sur les positions des troupes allemandes, des plans des terrains d’aviation, d’autres encore fabriquent des faux-papiers.

Le château de Fougères devient la plaque-tournante du réseau. En se faisant passer pour des visiteurs, les membres du Groupe Gallais peuvent se croiser discrètement, se transmettre des plans ou des messages sans que l’occupant ne soupçonne quoi que ce soit.

L'arrestation


Mais le groupe est dénoncé. Le 9 octobre 1941, les allemands frappent à la porte. "Nous étions tous les quatre à la maison, ils ont arrêtés mes parents qui étaient au rez-de-chaussée et puis, ils ont entendu du bruit, ils ont monté les escaliers…" se souvenait Huguette. 

Les 57 membres du réseau sont regroupés à l’Hôtel des Voyageurs. Des années plus tard, dans un discours,  Albert Chodet, qui faisait la liaison entre le réseau Gallais et le réseau national "Ceux de la libération" évoquait ce triste jour : "Froidement, avec un calme impressionnant, vous jetiez des regards étonnés et naïfs sur toutes les tables du café où s’amoncelaient des rames de toute nature qui vous disaient la mort de notre réseau."


Les habitants de Fougères se rassemblent devant l’Hôtel des Voyageurs et commencent à chanter la marseillaise avant d’être dispersés par les allemands.

Les membres du réseau sont d’abord conduits à la prison d’Angers. C’est là, dans une cellule, qu’Huguette fête ses 20 ans. Puis les femmes sont envoyées à la Santé, les hommes à Fresnes. Le 8 décembre, tous partent pour la prison d’Augsbourg, en Allemagne.

La déportation 


Là-bas, les interrogatoires se suivent et se ressemblent. "Ils m’ont emmenée et ils ont fait venir monsieur Frémont de St Brice. Ils m’ont frappée devant lui pour le faire parler parce qu’il avait des enfants de mon âge. Ils n’ont rien su car ils m’ont tellement cognée que je me suis évanouie" témoignait Huguette.

Le 23 février 1943, le tribunal allemand les condamne à mort.
"Je suis allée voir un membre du jury, s’étonnait-elle en 2007, pour lui demander, 'quel genre de mort avez-vous choisi pour nous ?' C’est très drôle que j’ai fait ça, je n’en reviens toujours pas aujourd’hui. Et là, il m’a dit, 'c’est une chose qui ne regarde strictement que nous, vous verrez bien.' Je n’ai rien su !"

Le 21 septembre 1943, René Gallais et sept de ses compagnons sont rassemblés dans une seule cellule. Ils vont être guillotinés." Ils demandent à voir les journaux pour savoir où en sont les combats souriait Huguette. Jusqu’à leurs derniers instants de vie, jusqu'au bout, ils ont continué à se battre."


Les femmes sont envoyées vers les camps de la mort, Ravensbrück puis Mauthausen. "Nous étions Nacht und nebel, NN, Nuit et Brouillard, nous étions là pour disparaitre, nous étions toutes condamnées à mort."

A leur arrivée à Ravensbrück, elles sont douchées, puis envoyées nues à travers le camp pour aller ramasser des vêtements dans la neige. "C’est indescriptible, la crasse, la saleté et l’horreur qu’on a vécu " exprimait délicatement Huguette.

"Je peux vous citer celles qui étaient autour de nous, maman, Chounette, mais on ne connaissait que quelques personnes, après c’était l’immensité de cadavres ambulants."

130 000 femmes ont été déportées à Ravensbrück, 90 000 y sont mortes. Le froid, la faim, les coups, la maladie comme le typhus ou la dysenterie tuent chaque jour des dizaines de déportées. 

"On avait trouvé du charbon qui avait brulé, je l’’écrasais et je le faisais ingurgiter à maman qui était tombée malade. Elle me disait 'Arrête, arrête !' Je répondais, 'je te ramènerai vivante !' "

Le matin, quand il y avait une corvée de travail, on se présentait Chounette et moi, parce qu’on ne voulait pas que nos mamans y aillent. On protégeait nos mères.

Huguette Gallais

Le retour


Le camp de Mauthausen est libéré le 5 mai 1945. Huguette a réussi à sauver sa mère. A leur retour, elle pèse 28 et 30 kilos.


Huguette ne peut oublier.

La première douche que j’ai prise, si on peut dire, c’est en arrivant à Fougères avec l’examen du médecin. Il m’auscultait et il pleurait sur mon dos, il avait les larmes qui coulaient.

Huguette Gallais

Ni Huguette, ni Andrée n’ont jamais oublié non plus toutes celles qui sont restées au camp. Dès qu’elles l’ont pu, elles ont raconté leur histoire, parlé aux lycéens, aux collégiens, et leur ont répété des milliers de fois, "nous ne sommes pas des héroïnes, si on vous privait de liberté, vous feriez certainement comme nous."

En 1952, Andrée et Huguette Gallais reçoivent la légion d’honneur. Dans son discours, le capitaine Chodet évoque 'une jeune fille d’un courage indomptable qui pendant deux ans a tenu tête à l’ennemi, à ses interrogatoires, à ses tortures, sans qu’il puisse lui arracher un mot, avec un cran que les hommes les mieux trempés ne sont pas sûrs de pouvoir égaler en pareille circonstance. Cette jeune femme, alors presque une enfant qui a sauvé sa mère et l’a ramenée des camps après quatre ans de privations et de souffrances sans nom.'

"Ne pas témoigner serait trahir"


Huguette Gallais est décédée en 2016. Au fil des ans, les témoins de cette période disparaissent. Bientôt, ils ne seront plus.


"Notre devoir, en tant que Mémorial des martyrs de la déportation, c’est de continuer à faire entendre leurs voix et leurs mots, nous avons besoin d’entendre leurs paroles", insiste Rachel Guerroumi, responsable de la communication des hauts lieux de la mémoire.


"Nous avons sollicité de nombreuses associations, fondations et lieux de mémoire qui avaient enregistré des témoignages de déportés. Nous avons écouté des dizaines d’heures d’entretiens et choisi d’en retenir plusieurs pour dire la déportation, la persécution raciale envers les juifs, ou la répression après des actes de résistance".

Le film "Dire l’indicible. Paroles de déportés", sera diffusé en continu dans un nouvel espace consacré à la transmission et à la sauvegarde de la parole des témoins.


Simone Veil, Stéphane Hessel, Jacques Moalic, Huguette Gallais, chacun avec leur histoire raconte notre Histoire. Ils sont la diversité de ce qui a fait la résistance, la fabrication de faux papiers, la cache de personnes, la résistance intellectuelle, la résistance armée. Il y avait de multiples façons de s’opposer à l’occupation nazie.

Rachel Guerroumi en est convaincue, "chaque acte de résistance a compté, dire non et agir. Dans leur diversité et leur fragilité. C’est un maillage de personnes qui ne se connaissaient pas, mais ensemble, ils ont dit 'Non' et ils ont agi. Certains étaient très très jeunes, d’autres avaient des familles à charge. Ils nous livrent la vérité de cet indicible, leur arrestation, leur arrivée dans les camps, la vie et la résistance dans les camps, les souffrances, le retour, la transmission."


Visiter le Mémorial des martyrs de la déportation et regarder le film, "Dire l’indicible. Paroles de déportés", c’est ne pas oublier ceux qui ont donné leur vie pour la liberté, ne pas oublier ce que des hommes ont fait à d’autres hommes, et parce que le pire est toujours possible.

Après chaque intervention  dans les classes, en partant, Huguette Gallais glissait toujours à l’oreille des lycéens : "Ne baissez jamais les bras, jamais !"

 * Toutes les citations d'Huguette Gallais de cet article sont extraites des interviews qu'elle a accordé à France 3 Bretagne. 

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