Officiellement élargi aux intérimaires en l'an 2000, pour pallier leur précarité, le Compte épargne-temps (CET) sert désormais de produit d'appel entre les agences de travail temporaire pour attirer la main d’œuvre. Et si on y regarde de plus près, son usage permet d’alléger les cotisations patronales et de générer de la trésorerie.

Créé en 1994 pour les salariés permanents et élargi aux salariés temporaires en 2000, le Compte épargne-temps, ou CET, fonctionne dans le cadre de l’intérim tel un compte bancaire qui permet d’épargner certaines sommes habituellement perçues sur les salaires. "Ce compte découlant d’un temps de travail est abondé en euros chez les intérimaires, alors que, pour le reste des salariés, c’est du temps qui est mis de côté", précise Marc*, cadre d’une grosse agence de travail temporaire.

Chaque intérimaire peut y placer ses congés payés (10 % de son salaire brut) ainsi que ses indemnités de fin de mission ou ses compléments de salaire (primes conventionnelles, primes d’intéressement et heures supplémentaires). Les sommes qu’il choisit de verser produisent ensuite des intérêts indexés sur un taux fixé à l’année, dépassant largement la moyenne des livrets d’épargne bancaire, située autour de 3 %. Une manne financière non négligeable pour le salarié temporaire.

"Modes d'emplois"
Le Français n’est plus bosseur ; tout le monde peut s’épanouir en télétravail ; l’intérimaire profite trop du système ; on peut se reconvertir comme on respire ; les femmes accèdent désormais à tous les métiers… Petit florilège d’idées reçues sur le marché du travail, que les étudiant·e·s du master “Journalisme, reportage et enquête” de Sciences Po Rennes interrogent en cinq volets. “Modes d’emplois” tente de démêler le vrai du faux, et prend le contrepied des préjugés.
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Un dispositif gourmand en allègements

Pour l’agence, officiellement, le CET permet de fidéliser l’intérimaire. "Quelqu’un qui a toujours du travail ou qui peut toujours en trouver aura tout intérêt à rester dans notre société", illustre Marc, employé dans l’une des principales agences françaises. Mais ce que les entreprises utilisatrices se gardent bien de mettre en évidence, c’est qu’elles ont aussi tout à y gagner. Comme le rappelle Laëtitia Gomez, secrétaire générale de la CGT intérim, placer cet argent permet surtout aux agences de "déclarer des salaires moins importants". "Ce n’est pas par philanthropie qu’on rémunère plus que les banques. C’est normal que ça arrange aussi l’entreprise. Il ne faut pas se leurrer : si on donne autant, ça veut dire qu’on a gagné bien plus avant", renchérit le cadre.

"Si on arrive à financer le taux d’intérêt qu’on a fixé et à optimiser notre marge brute, c’est grâce à toutes les cotisations que nous n’avons pas eu à reverser à la Caisse de sécurité sociale. Et ça, c’est l’État qui nous permet de le faire", développe Marc. Depuis la réduction Fillon entrée en vigueur en 2003, qui a réduit les cotisations patronales sur les bas salaires (qui ne dépassent pas 2 734 euros par mois), l’allègement est apprécié en fonction de la rémunération brute mensuelle de l’employé. Plus le salaire versé est faible, plus l’entreprise bénéficie d’allègements. Toutes les sommes placées sur le CET sont déduites de ce qui sera déclaré par l’agence d’intérim. Et lorsque l’employé décide de les retirer de son compte, les fonds épargnés redeviennent du salaire. Comparé à ce qui aurait été déclaré avec une rémunération mensuelle, la cotisation de l’agence est ainsi bien plus faible.

"Plus vous épargnez, plus vous êtes récompensé !"

Puisque les agences de travail temporaire ont tout à gagner, elles œuvrent à mettre leur "livret d’épargne" en valeur. Manpower, la troisième plus grosse du secteur, rappelle aux intérimaires par SMS qu'ils peuvent réaliser un placement à chaque nouvelle mission. Adecco, le mastodonte de l'intérim français (5,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2022), propose un bonus de trente euros brut atteignable au sixième mois d’ouverture du CET. Camille, intérimaire charpentier, se rappelle que son agence "avait bien insisté" auprès de lui : "J’ai un peu fait des pieds et des mains pour refuser de placer mes indemnités. Je voulais être à même de les percevoir directement. Au final, j’ai accepté d’épargner mes congés payés."

Randstad, numéro deux de l’intérim en France avec un chiffre d’affaires de 3,9 milliards d’euros en 2022, se montre enthousiaste sur son site web : "Bénéficiez d’un taux d’intérêt [annuel brut] de 7,5 %, soit un taux bien supérieur à ceux proposés par la majorité des banques." En matière d’épargne, les banques ne font pas le poids. Ergalis avance le même argumentaire sur sa page dédiée au CET "une rémunération quatre fois supérieure au livret A". Depuis 2022, cette agence appartient au groupe Actual Leader, devenu le cinquième acteur du marché. Actual définit le CET comme une participation "au développement du pouvoir d’achat des intérimaires". Plus loin, la page web précise : "Les sommes disponibles génèrent des intérêts tous les mois. Ce qui signifie que les intérêts génèrent eux-mêmes des intérêts. Plus vous épargnez, plus vous êtes récompensé !"

Qui dit mieux ?

Le CET est un véritable outil de compétitivité entre les agences d’intérim, chacune proposant des taux d’intérêts (annuels bruts) différents et des modalités plus ou moins souples. L’accord du 27 mars 2000, qui élargit le CET au personnel intérimaire, précise qu’il faut justifier d’une ancienneté de 910 heures au cours des douze derniers mois pour y avoir accès. Pourtant, chez Manpower, l’intérimaire a accès à cet avantage à partir de sa deuxième mission (qui doit être réalisée maximum six mois après). Jusqu’en 2019, il ne devait justifier que de 455 heures. Randstad, Actual ou Start people (la 6e plus grosse agence de travail temporaire) ne posent, quant à elles, aucune condition d’ancienneté.

Et dans les agences d’intérim, les taux s’envolent. Chez Adecco, avant de pouvoir bénéficier du taux d’intérêt (plafonné à 6 %), douze mois de placement sont nécessaires. Six mois seulement en ce qui concerne Manpower, qui propose un taux "exceptionnel" (à en croire son site internet) de 8 %, contre 5 % jusqu’en 2019. Moins exceptionnel qu’Actual qui, en le faisant grimper à 12 %, bat les records de tous les géants français.

Pour Lucas Tranchant, sociologue du travail et auteur d’une thèse sur les ouvriers d’entrepôts logistiques en région parisienne, l'usage du CET va au-delà de l’abaissement des cotisations patronales. Il agit tel "un dispositif de trésorerie qu’utilisent les boîtes d’intérim sur le dos des intérimaires". C’est également ce qu'avance Laëtitia Gomez, de la CGT intérim : "Les sommes sont gardées en fonds de roulement dans des comptes qui constituent une trésorerie pour les agences." Ce qui peut expliquer pourquoi certaines sociétés, comme les leaders français Adecco et Manpower, contraignent à conserver le placement un certain temps avant de bénéficier du taux d’intérêt.

Contactées à plusieurs reprises, les agences citées dans cet article n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien. Prism’emploi, l’organisation professionnelle des entreprises de travail temporaire, non plus.

*Le prénom a été modifié.

Roxanne Machecourt