Témoignage. "Ça fait du bien de faire du bien". Pourquoi ces patrons hébergent des SDF la nuit dans leur entreprise

Publié le Écrit par Thierry Peigné

Xavier et Jean-Marc sont tous deux chefs d'entreprise. Ils ont un point commun, celui de s'être lancés dans l'aventure des Bureaux du Cœur. Que ce soit à Vannes ou à Rennes, ils hébergent tous les soirs un sans-abri dans leurs locaux. Ils nous expliquent pourquoi ils le font, la joie que cela leur procure et pourquoi ils militent pour que d'autres patrons franchissent le pas.

"Bien sûr que j'ai 5 minutes à vous accorder pour vous parler des Bureaux du Cœur." Lorsqu'on l'appelle ce jour-là, sans rendez-vous préalable, Xavier Villemenain se rend tout de suite disponible pour témoigner de ce projet qui lui tient à cœur. Un entretien téléphonique qui va durer plus de 30 minutes tant ce chef d'entreprise est heureux de nous expliquer le plaisir qu'il a à accueillir Hugues tous les soirs dans son bureau. 

Et si Hugues se retrouve à dormir dans ce bureau de la société Haxonéo à Vannes (Morbihan), c'est parce que les aléas de la vie ont fait qu'à 57 ans, il s'est retrouvé à la rue le 5 décembre dernier. Mais sa route a rencontré, dès le lendemain, celle de Xavier par le biais des Bureaux du Cœur.

Cette association, née à Nantes en 2021, met en relation des entreprises et des personnes sans domicile fixe. Après accord entre les deux parties, les entreprises s'engagent à héberger pour une période donnée un SDF dans leurs bureaux la nuit et le week-end.

Une recherche de sens avant tout

Depuis un mois et demi donc, tous les soirs vers 18h30, Xavier Villememain laisse son bureau à Hugues Auster. Ces deux-là se sont bien trouvés. Hugues, plus par obligation et Xavier plus par choix. Avant même qu'il choisisse les locaux de son entreprise, ce responsable commercial savait qu'il fallait une douche dans les locaux, "au cas où on en aurait besoin après avoir fait du sport" avait-il dit à l'époque à ses trois collaborateurs. Mais surtout parce qu'au fond de lui, il savait qu'elle pourrait servir à quelqu'un en difficulté que "la boîte pourrait dépanner en l'hébergeant" confie-t-il. 

On peut tous se retrouver à la rue un jour ou l'autre pour une raison quelconque. Il y a 300.000 personnes en France qui dorment dehors la nuit. Accueillir un sans-abri, ça redonne du sens à ce que vous faites

Xavier Villemeain

Responsable commercial Haxonéo à Vannes

La recherche de sens, c'est aussi ce qui a poussé Jean-Marc Tariant à se lancer il y a un peu plus de deux ans dans l'expérience des Bureaux du Cœur. Le déclic, ce patron d'une agence en conseil financier aux entreprises, l'a eu à la mort de son épouse d'un arrêt cardiaque il y a plus de deux ans.

J'avais un besoin existentiel de redonner du sens à ma vie

Jean-Marc Tariant,

Directeur de Finance et Stratégie à Cesson-Sévigné

"Après son décès, j'étais en perte de sens, explique le chef d'entreprise sexagénaire, me retrouvant seul, sans mes enfants adultes. Malgré ma belle maison, mon entreprise et aucun souci financier, j'avais un besoin existentiel de trouver un nouveau sens à ma vie."

Jean-Marc Tariant s'investit alors dans le bénévolat, mais cela ne lui suffit pas. Il apprend l'existence des Bureaux du Cœur par l'un de ses clients à l'origine du projet. Il décide alors d'en faire partie et de devenir le délégué de l'association sur Rennes.

Aujourd'hui, il a déjà accueilli dans ses locaux successivement six personnes sans domicile, d'une jeune femme sénégalaise de 21 ans à un migrant de 55 ans, pour des périodes d'une semaine à plusieurs mois. Il a également convaincu neuf autres patrons de l'agglomération à accueillir, eux aussi, des personnes sans domicile fixe.

Une rencontre et un partage de bonheur

Pour ces deux chefs d'entreprise, le plaisir de donner et de recevoir est l'un des bienfaits de cet accueil d'un SDF dans leurs bureaux.

Selon Xavier Villemain, "il y a de la joie de savoir qu'il y a une personne qui ne va pas dormir dehors, surtout avec ces froids de gueux qu'il fait en ce moment". "Et cette joie, poursuit-il, est partagée aussi par la personne accueillie, qui retrouve ainsi du lien social, qui manque tellement à ces sans-abri, pour se sentir en confiance." 

Et de poursuivre : "On ne veut pas les voir ces SDF. Ces personnes méritent le respect et la bienveillance. Elles ont tout simplement besoin d'être aimées et l'amour rend heureux".

Le retour sur investissement de cet accueil est incroyable. Vous rendez heureux quelqu'un et ça, ça n'a pas de prix.

Xavier Villemain

Pour Jean-Marc Tariant, même bilan positif. "Vous savez, faire du bien aux autres me fait du bien et je pense qu'il est plus facile de donner que de recevoir. Il faut en plus que je sache pourquoi je me lève le matin. Ça rend fier d'être utile et heureux individuellement et collectivement."

Je pense qu'il est plus facile de donner que de recevoir

Jean-Marc Tariant

Et les deux hommes de nous expliquer longuement comment ils échangent au quotidien avec la personne accueillie. Des échanges riches, partagés avec les autres membres de leur société, "car vous savez, ces sans-abri ont besoin de parler pour faire part d'abord de leur reconnaissance mais aussi parce qu'ils sont dans une solitude effrayante".

Un partage parfois indispensable pour se remettre dans un circuit de confiance leur permettant de retrouver du travail. Au lendemain de notre contact avec Xavier Villemain, ce dernier nous a rappelés pour nous expliquer avec joie qu'Hugues avait retrouvé le matin même un intérim de cinq semaines dans une entreprise de désossage de bâtiment.

"Ça me permet aussi de rencontrer des gens et des expériences de vie que je n'aurai jamais côtoyés autrement" ajoute de son côté Jean-Marc Tariant. 

Quelques aménagements et des règles de vie

Mais pour laisser son entreprise à la disposition d'un sans-abri la nuit, il faut franchir un pas. Pour les deux chefs d'entreprise, cela s'est traduit matériellement par mettre à la disposition de la personne un lit, de quoi cuisiner, un coin toilette et de quoi ranger quelques effets personnels. "On a dû acheter un canapé-lit et quelques ustensiles" explique Jean-Marc mais "quand on est chef d'entreprise, quand on veut, il faut se mettre en position de pouvoir".

Pour les deux patrons, il faut aussi que le projet d'accueil soit obligatoirement partagé par les autres collaborateurs de l'entreprise. Il faut qu'une confiance mutuelle s'instaure entre les membres de l'entreprise et celui ou celle qui dort dans les bureaux. "Je laisse mes affaires perso dans le bureau et mon ordinateur" explique Xavier.

Les sans-abri qui bénéficient de ces accueils de nuit remplissent certains critères et doivent se plier à plusieurs règles de vie. Souvent engagés dans un parcours de réinsertion à la recherche d'un travail et envoyés par des associations d'aide aux mal logés, ou par des collectivités ou des institutions, toutes partenaires des Bureaux du Cœur, ces SDF s'engagent à ne pas inviter d'autres personnes dans les locaux, à ne pas avoir d'animal, à ne pas consommer d’alcool ou de produits stupéfiants et à respecter les lieux, le tout en échange d'un cadre de stabilité, de sécurité et d’intimité.

En accord avec l'entreprise, ils ne peuvent arriver qu'à une heure définie le soir et doivent repartir le matin, généralement avant le retour des employés. Les entreprises sont couvertes par une assurance en cas de problème quelconque.

Inciter les entreprises à franchir le pas

Jean-Marc Tariant, qui pensait que "l'on serait très nombreux à tenter cette belle expérience", milite au quotidien auprès d'autres chefs d'entreprise pour qu'ils franchissent le pas. "Le ratio que j'ai constaté, c'est que quand on en parle à 100 patrons, il y en a 1 qui se décide". Insuffisant pour celui qui présentait encore ce lundi le dispositif au Medef local. 

Une démarche qu'engage aussi Xavier Villemain, lequel n'hésite pas à expliquer l'opération à toutes les personnes qu'il reçoit en rendez-vous dans son bureau et qui s'étonnent de voir un lit dans la pièce.

Le réseau Bureaux du Cœur regroupe 22 délégations en France et une à Lisbonne. Près de 300 personnes en difficulté ont déjà été hébergées pour des périodes généralement de 3 mois depuis sa création.

En Bretagne, des délégations sont implantées à Rennes, Vannes, Lorient et Brest, et prochainement à Saint-Brieuc et Quimper, regroupant 22 d'entreprises.

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