"Les paysans face au chaos climatique" le livre qui donne la parole aux agriculteurs

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Écrit par Gilles Raoult .

Dans son livre "Les paysans face aux chaos climatiques" Gilles Luneau, journaliste et grand reporter recueille la parole de différents agriculteurs de l'hexagone face à ce défi inédit pour l'humanité. Son constat est saisissant : "toutes les productions dans l'hexagone sont touchées quelles que soient leur latitude."

Gilles Luneau, journaliste, vit dans le Morbihan. Il a travaillé avec la plupart des grands titres de la presse française, auteur et co-auteur de nombreux livres. Le constat qu'il nous livre, à travers les 19 témoignages d'agriculteurs recueillis dans son livre, est sans appel :

quels que soient les types de production, élevage, céréales, polyculture, arboriculture, viticulture...et sous toutes les latitudes c'est l'agriculture dans son ensemble qui est impactée par le changement climatique. Un défi inédit dans l'histoire de l'humanité sur lequel il est urgent de se pencher pour conserver une certaine sécurité alimentaire

Gilles Luneau

"Les témoignages de ces 19 agriculteurs rencontrés sur l'ensemble du territoire français montrent à quel point le changement climatique est bien présent" nous confie Gilles Luneau. Et aucun domaine d'activité ne semble échapper à ces perturbations.

Printemps plus précoces, avec gelées et fortes pluies 

Aujourd'hui, par exemple les printemps sont plus précoces et les plantes bourgeonnent plus tôt. Mais les gelées sont toujours bien présentes (les saints de glace) et brûlent les bourgeons. Les premiers impactés sont surtout les viticulteurs et les arboriculteurs.

A cette même époque le régime des pluies, qui a lui aussi changé ces dernières années, diluviennes et plus fréquentes, est très néfaste pour les semis de printemps. L'excès d'eau entraine le pourrissement des graines, il oblige donc les agriculteurs à ressemer leurs parcelles. Ce qui entraine un surcoût pour les céréales et les cultures en général.

Les pluies diluviennes peuvent aussi créer des croutes de battance. Croûte  superficielle compacte formée par l'action des gouttes de pluie et le fractionnement des agrégats à la surface du sol. Celles-ci forment un obstacle infranchissable pour la végétation. Le paysan doit alors retravailler la terre.  

Absence d'hivers rigoureux

L'absence d’hivers rigoureux fait lui apparaître des problèmes de dormance sur les végétaux. Les végétaux pour se renforcer et favoriser la floraison ont besoin de ce repos. Or des températures trop clémentes empêchent cette dormance.  Aujourd'hui tous les producteurs sont unanimes : sans période de dormance les arbres et les végétaux se fragilisent, et l'agriculture la plus écologique est la plus menacée car elle respecte les cycles naturels.

Autre conséquence de ces hivers plus doux, l'absence de destruction de certains ravageurs. Par moins cinq degrés, œufs et insectes sont éliminés naturellement. Ces températures plus clémentes favorisent encore l'arrivée de nouveaux insectes ou ravageurs qui traversent la méditerranée et touchent les troupeaux de bétails, comme c'est le cas dans les Pyrénées avec une mouche qui attaque la cornée des bovins.  

Des pics de chaleurs estivaux

Les pics de chaleurs l'été ont aussi des conséquences sur les troupeaux de vaches. En Bretagne et partout dans l'Hexagone le lait est principalement produit par une race de vache, les Holstein, très performante. Problème cette race ne supporte pas bien les pics de température dépassant 30°. Elles refusent de sortir quand il fait trop chaud, et donc ne vont pas brouter. Un agriculteur dans le Jura a trouvé la solution, il fait brouter ses vaches la nuit et elles apprécient. Problème ces pics de chaleurs seront de plus en plus fréquents, selon les spécialistes du climat. Il faudra alors s'adapter et trouver d'autres races de vaches. Les Limousines par exemple sont moins sensibles à ces pics mais elles produisent moins de lait.

Autre souci de ces étés secs, ils sont très redoutables sur les cultures d'herbes (herbe grillée)  et fatiguent les vaches. Des pics de chaleur qui ont également des conséquences dans les gros élevages industriels hors sol, comme c'est le cas en Bretagne. Un éleveur de volailles  breton, en Ille-et-Vilaine, témoigne dans ce livre : "Les mortalités sont beaucoup plus nombreuses, et ça ce n'est jamais agréable de ramasser ses bêtes mortes". La solution est de les faire sortir pour qu'elles puissent se réfugier à l'ombre. Mais les bâtiments industriels n'ont pas été conçus pour cela. Il est temps de repenser nos modes de productions, si on va vers des bâtiments plus "climatisés" on aura du mal à répercuter le surcoût sur les prix. Il faut désormais penser aux zones d'ombres et pouvoir laisser les gallinacées sortir des élevages.           

Quand je vois des collègues qui, au nom de l’adaptation, veulent abandonner le pâturage et enfermer les vaches dans des étables climatisées, je pense que c’est se cacher derrière son petit doigt. Ce type d’attitude m’inquiète, on la retrouve en volaille : l’intégrateur veut me forcer à faire 150 000 euros d’investissement pour fermer complètement les bâtiments, mettre des ventilateurs, des brumisateurs. On veut climatiser les poulaillers, mais à quel coût ! Il faudrait peut-être, pour les volailles, repartir avec de l’élevage plein air, avec moins de chargement au mètre carré.

Denis Cohan éleveur de poulets à Saint-Gilles (35)

La sécurité alimentaire est elle menacée ?

 A cette question Gilles Luneau répond sans hésiter : "oui la sécurité alimentaire est menacée par ce chaos climatique. Car au-delà des pertes de rendement et de revenus ce changement climatique impacte également l'organisation des filières industrielles." Aujourd'hui les grandes productions ne sont plus destinées à alimenter un territoire, elles circulent dans le monde entier. C'est l'exemple du soja importé du Brésil pour nourrir une partie des élevages laitiers en Bretagne et en France. Il n'y a plus de logique géographique et humaine. Vous retrouvez cela pour la production de blé dur dans le sud. Si sa culture devient difficile ce sont les pays du nord du Maghreb qui vont en pâtir, car une bonne partie de ce blé est exportée vers ces pays. Donc si le premier maillon déraille, par ricochet toute la filière en subit les conséquences.   

Plus la filière produit de gros volumes et exporte un peu partout dans le monde, comme c'est le cas aujourd'hui, plus elle est fragile. Les aléas de production empêchent de sécuriser l'approvisionnement de certains pays. Il faut absolument développer les circuits courts, pour aller vers une autonomie alimentaire.  

Si aux aléas de production vous vous trouvez face à une pandémie ou des tensions internationales, la sécurité alimentaire est bien menacée. 

Les politiques menées par l'Union Européenne et la France vont elles dans le bon sens?

C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité que nous sommes confrontés à ces problèmes. Cela ne s'était jamais produit avant. On manque d'expérience et de données pour nous éclairer. Les politiques en parlent comme si c'était facile. Mais la révolution verte avec les pesticides, les engrais et les élevages intensifs a montré ses limites.

Aujourd'hui les politiques apportent des réponses strictement technologiques  aux problèmes environnementaux.  Le réchauffement climatique et ses conséquences sont totalement absents de la prochaine PAC et chez nous, l’Etat ne joue pas son rôle, notamment pour répartir l’argent de cette PAC : il faut arrêter de subventionner les pratiques agricoles anti-climatiques. Seules les productions qui s’inscrivent dans la dynamique du vivant devraient être aidées.   

Il faut lancer un observatoire de ces nouvelles pratiques. Il y a de nombreuses expériences mais dispersées. Beaucoup de chercheurs travaillent sur le sujet mais la mise en commun des connaissances n'est pas encore d'actualité.

Une expérience intéressante?

Les agriculteurs doivent être aidés. Ils se sentent seuls face à ce défi climatique et pointent du doigt les politiques et leurs organisations professionnelles. Il faut les accompagner et réfléchir à l'échelle du territoire comme à Figeac. Fruit de la coopération agricole, les Fermes de Figeac rassemblent un collectif de 200 agriculteurs à l’échelle de la communauté de communes du Pays de Figeac. Avec ses 160 salariés et un chiffre d’affaire de 26 M€, elle a construit un modèle de développement unique en misant sur l’ancrage territorial et la mutualisation, du producteur au consommateur et où les citoyens peuvent donner leur avis. 

      

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