TEMOIGNAGES. En Bretagne, un centre s'occupe des auteurs de violences conjugales

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Écrit par Nicolas Corbard
En Bretagne, les plaintes pour des violences conjugales ont augmenté de 38% l'année dernière
En Bretagne, les plaintes pour des violences conjugales ont augmenté de 38% l'année dernière © PHOTOPQR/LA MONTAGNE/MAXPPP

Un nouveau Centre de prise en charge des auteurs de violences conjugales va ouvrir ses portes en septembre 2021 en Bretagne. En janvier dernier, un premier centre a été créé dans le Morbihan, à Lorient. Reportage auprès des auteurs de violences conjugales dont la parole est rare. 

La voix est calme, posée, un peu fatiguée après une nuit de travail à l’usine. Seuls les mouvements saccadés de ses pieds trahissent sa nervosité. Mickaël (nom d’emprunt), la petite trentaine, s’entretient avec Christelle Pellen, la psychologue clinicienne de Sauvegarde 56, dans les locaux de l’association à Lorient.

Ça a commencé par des petits soucis avec ma femme. Après, ça se dégrade, ça se dégrade. Il y a eu le manque de communication et puis ça a été jusqu’aux violences physiques. Au bout d’un moment, ma femme a déposé plainte et je me suis retrouvé au commissariat en garde-à-vue.

Mickaël, en attente de jugement pour des violences conjugales

A la sortie du commissariat, Mickaël se retrouve seul, sans affaire, sans argent, dans la rue. Là, pourtant, une personne l’attend. C’est Anita Guheneuf, la responsable du service judiciaire, son « ange gardien » comme il l’appelle.

Je me suis dit "qu’est-ce qu’il se passe ? Avec tout ce que j’ai fait, il y a encore des gens qui veulent m’aider, qui veulent me soutenir ?" Il y a un ange gardien qui sort de nulle part. Il vous tend la main, pour vous donner une seconde chance. 

Mickaël

 

 

S’occuper des auteurs pour protéger les victimes

Anita Guheneuf se rend au domicile de Mickaël pour lui récupérer quelques vêtements, une brosse à dent, de l’argent. Puis, elle l’amène à l’hôtel en attendant de lui proposer un hébergement dans l’un des six appartements de l’association. Car l’urgence, après le dépôt de plainte, c’est de trouver une solution de logement pour l’auteur de violences.

"Quand on sait que l’éviction du domicile conjugal va être prononcé et quand on sait que la personne n’a pas de solution dans la sphère familiale, personnelle et professionnelle, il importe de trouver un logement car ça permet d’apaiser la personne, de faciliter la mise en place de la mesure de contrôle judiciaire. Sinon, il y a trop de possibilité pour la personne de retourner à son domicile et d’entrer en contact avec la victime" explique Anita Guheneuf.

Travailler avec les auteurs de violences conjugales c’est un autre moyen de protéger les victimes, et peut-être d’empêcher des violences futures. L’idée de créer un Centre de prise en charge des auteurs de violences conjugales est issu du Grenelle des violences conjugales qui a rendu ses conclusions en 2019. Chaque année en France, près de 300 000 personnes sont victimes de violences au sein du couple, 80 % d’entre elles sont des femmes.

Au 1er janvier 2021, la ministre  déléguée à l’Égalité entre les femmes et les hommes, à la Diversité et à l’Égalité des chances, Elisabeth Moreno a créé 18 Centres de prise en charge des auteurs de violences conjugales (CPCA) sur le territoire national.

A Lorient, l’association Sauvegarde 56 a été choisie pour piloter ce dispositif, dans le Morbihan et l’Ille-et-Vilaine. C’est le seul centre dans tout le grand-ouest. Comme Mickaël, une trentaine de personnes a intégré le CPCA.

Ils sont adressés à l’association, le plus souvent, via l’autorité judiciaire, avant ou après un procès. Mais, de plus en plus, certains rejoignent volontairement le centre. Ces auteurs ne sont pas en état de récidive, ils font l’objet d’une première plainte.

"L’intérêt de cette structure est de permettre de prendre en charge des auteurs de violences conjugales au-delà du temps judiciaire. La création de ce centre a permis de bénéficier de moyens matériels en créant trois places supplémentaires d’hébergements d’urgence, mais aussi d’avoir des moyens humains grâce au renfort d’une travailleuse sociale, et d’une psychologue qui assure notamment la liaison avec les institutions psychiatriques ou en addictologies dont peuvent avoir besoin les auteurs" justifie Jean-Michel Guillo, directeur de la prévention et de l’insertion à Sauvegarde 56.
 

"J'ai l'impression de payer en permanence"

Ce centre n’est pas un endroit physique mais un dispositif qui se veut souple, itinérant et qui est adapté en fonction des besoins de chaque individu. Christelle Pellen, la psychologue et coordinatrice du CPCA sillonne ainsi le département du Morbihan.

Elle suit individuellement chaque auteur, qu’elle rencontre et qu’elle a régulièrement au téléphone. Ce jour-là, elle se rend chez Vincent (prénom d’emprunt) dont la fragilité demande beaucoup d’attention. L’homme a été interné en hôpital psychiatrique suite à une tentative de suicide et a souffert longtemps d’alcoolisme.

Le quadragénaire et père de trois enfants ne s’entendait plus avec sa femme et les disputes étaient de plus en plus violentes. En décembre, celle-ci porte plainte. Vincent se retrouve en garde-à-vue et perd tout en quelques instants.

C’était un choc terrible et d’une tristesse infinie car ça signifiait la fin de tout. Moi, je ne me sens pas comme quelqu’un de violent. Je n’ai pas porté de coups. Rien du tout. C’était plus une dispute de couple qu’autre chose, une bousculade. Ça ne devrait pas se passer comme ça, je me suis excusé plein de fois mais j’ai l’impression de payer en permanence. Faut comprendre ce qui a amené à avoir le comportement violent. Il y a des mots, des paroles, des comportements qui amènent à ça, mais jamais on ne les pointe du doigt.

Vincent, auteur de violences conjugales

Ce sentiment d’être mis au ban de la société, d’être stigmatisé, d’avoir une étiquette à vie, ces auteurs de violence l’ont tous. Pour la psychologue clinicienne, il ne s’agit pas d’excuser le passage à l’acte mais de tenter de le comprendre, et de sortir d’une vision manichéenne des actes de violence qui ont souvent plusieurs causes.

"Ils arrivent ici avec quelque chose de très lourd pour eux, et ils ont ce sentiment d’être souvent stigmatisé en tant qu’homme. Comme s’ils étaient violents par nature, dans n’importe quel contexte. Notre travail c’est justement de ne pas stigmatiser les personnes, notamment sur le genre - car nous avons aussi des femmes auteures de violences - ni sur l’orientation sexuelle. Chacun est accueilli de la même manière avec pour objectif la non récidive" précise Christelle Pellen, psychologue clinicienne et coordinatrice du CPCA pour Sauvegarde 56.

Vincent a intégré le centre dès son ouverture. Même avant sa condamnation, il a toujours été volontaire pour rejoindre le dispositif. C’est pourquoi il a décidé de participer au stage de responsabilisation.

 

Désamorcer le mécanisme de la violence

Ce stage est l’un des principaux outils du CPCA. Dans ce quartier populaire de Lorient, douze auteurs sont accueillis autour d’une grande table par Christelle Pellen pendant deux jours. Munie de son marqueur, la psychologue inscrit sur son paperboard les différentes aspects de la violence au sein du couple : violences verbales, sexuelles, administratives, physiques…

Les participants sont souvent forcés par la justice d’assister à ce stage. Ce qui est surprenant, c’est la diversité des individus. Pas ici de brutes testostéronées mais des hommes de tous âges et de toutes conditions sociales. Des monsieurs Toutlemonde dont certains reconnaissent les faits, d’autres pas. La psychologue est là pour provoquer un électrochoc et leur donner les clefs pour que ces violences ne se reproduisent pas.

"Comment on se sent, corporellement, quand la tension monte ? Est-ce que vous avez noté des signes physiques ?", demande-t-elle à l’assemblée.

L’un d’entre eux parle de maux de tête, un autre du cœur qui s’emballe. Certains ont même commencé à analyser leur comportement :

Moi dans mon expérience, ce qui a déclenché une réaction physique c’est de me prendre une réaction physique de base. On est passé du verbal à une belle gifle et je me suis mis en réaction binaire en lui rendant sa gifle. Chez moi, c’est comme ça. Personne ne me touche. A partir du moment où on me frappe, je vais arrêter de réfléchir. Je suis en colère et je réponds.

David (prénom d’emprunt), auteur de violences conjugales

Christelle Pellen leur demande alors quels sont les solutions pour éviter la violence. "Le sport", propose l’un. "La respiration", enchaîne un autre. "La fuite"… Alexandre (prénom d’emprunt) répond : "oui mais quand j’ai voulu utiliser cette technique on m’a empêché de sortir de la pièce. Ce qui a fait que c’est parti très mal…"

Chaque situation est particulière, mais en partageant leurs histoires les auteurs font de l’introspection, explique Christelle Pellen : "La parole de groupe permet parfois de créer un déclic. Le but est de tendre vers la compréhension du passage à l’acte, comment on va identifier un contexte, mettre en place tout un processus pour éviter la récidive et comment on va les amener tranquillement à une meilleure compréhension d’eux-mêmes pour désamorcer le mécanisme de la violence."

L’année dernière en Bretagne, le nombre de plaintes pour des violences conjugales a augmenté de 38 %, une explosion dû notamment au confinement.

Sauvegarde 56 vient de mettre en place des groupes de paroles en petit comité. L’association a été choisie par l’Etat pour piloter un second CPCA à partir de septembre prochain dans le Finistère et les Côtes-d’Armor. Des projets ont aussi été retenus dans les Pays-de-la-Loire et en Normandie. Au total, en France, une trentaine de centres vont ainsi être opérationnels à la rentrée.

 

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