Ma France 2022 : manger local, une tendance qui peine à vraiment s'imposer à Tours

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Écrit par Thomas Hermans
Le mercredi, on peut venir acheter ses légumes directement à La Petite Fève à Fondettes.
Le mercredi, on peut venir acheter ses légumes directement à La Petite Fève à Fondettes. © Thomas Hermans/France 3 Centre-Val de Loire

À cinq mois de l'élection présidentielle, la question de la relocalisation des activités en France mobilise les débats. En Touraine, l'idée de développer les circuits courts fait son chemin, pour limiter au maximum l'importation de produits venus de l'opposé du globe.

La serre est large, et assez haute. 1 000 mètres carrés quasi neufs, endormis par l'approche de l'hiver, mais où pullulent encore quelques pousses de salade empilées le long de longues colonnes de plastique. Là, Christine Laroque fait de l'hydroponie, de l'agriculture hors-sol où tous les nutriments sont apportés aux plantes par de la circulation d'eau. L'avantage, c'est qu'on gagne une place folle en empilant les cultures.

Car, là où cette serre est située, la place vaut cher. La structure surmonte un immeuble de trois étages, en plein milieu de la zone industrielle de Tours-Nord. Au pied de l'immeuble, 1 000 mètres carrés supplémentaires de terres arables sont utilisés pour des haricots, des pois, de l'ail... tandis que d'autres légumes plus estivaux ont déjà été récoltés.

Cette micro-ferme urbaine a été mise en place par Tours Habitat, bailleur social tourangeau, dans un cadre expérimental. Les fermes urbaines, très en vogue à Paris, à Lyon ou encore à Nantes, sont encore des petites innovations à Tours, encore plus quand elles utilisent de l'hydroponie.

Voyage, voyage

Ancienne juriste dans le droit internationale, Christine Laroque est maraîchère à plein temps depuis septembre dans ces "Jardins Perchés". Elle y fait de la vente directe, à la fois aux habitants de l'immeuble, aux gens du quartier, mais aussi à quelques restaurateurs. "Tout est vendu dans un rayon de 10 minutes", assure-t-elle. Avec pour idée de montrer que la consommation en circuit court -vendre ses produits avec le moins d'intermédiaires possible entre producteur et consommateur- ça peut aussi se faire en plein milieu de Tours.

Car la thématique mobilise, en particulier sur la plateforme "Ma France 2022", en partenariat avec France Bleu, où les internautes discutent des grandes thématiques de notre société à cinq mois de l'élection présidentielle. Nous avons recueilli leurs attentes et leurs choix, pour ensuite compiler leurs témoignages. Sur le site, Jessica plaide pour la relocalisation des activités : 

Il faut relancer l’économie, en produisant sur le sol français (meubles, électronique, agriculture). Nous dépendons trop des autres.

Jessica, 36 ans, Pyrénées-Orientales

Une réalité que l'on peut constater en allant au Auchan de Tours-Nord, à deux pas des Jardins Perchés, en s'arrêtant quelques minutes au rayon fruits et légumes. Haricots verts du Kenya, gingembre du Pérou, poires du Portugal, tomates et maïs d'Espagne... Nombre des produits les plus communs viennent de (très) loin. Impossible, par exemple, de trouver des concombres français, les plus proches venant de la péninsule ibérique.

Bien-sûr, il y a aussi quelques pommes de terre de Loir-et-Cher, des poireaux venus d'Anjou. Élogieusement placés en tête de gondole, assortis d'un joli bandeau aux couleurs du drapeau national, leur prix fait rapidement déchanter les bourses les moins fournies. "La première chose que je regarde sur l'étiquette, c'est le prix", affirme Angélique, qui pousse son chariot à côté des carottes. Et "quand c'est local, c'est plus cher". Un constat implacable, à regarder les étiquettes du supermarché. "C'est incompréhensible que ce soit plus cher en venant de moins loin", s'indigne Angélique. Sauf que pour elle, il n'y a pas de débat : "Il arrive un moment où, une fois qu'on a payé les factures, on regarde ce qu'on achète." Et on prend le moins cher, forcément.

"C'est bon, c'est beau, c'est bio !"

Finalement, le circuit court peut être la solution. En allant directement au producteur ou au marché (qui représentent plus de la moitié de la vente en direct selon Casdar Codia, projet de recherche sur les circuits courts), on peut trouver des prix similaires aux grandes surfaces. Au marché des Halles du mercredi matin, en plein centre de Tours, les producteurs alignent leurs produits, surmontés d'étiquettes plus ou moins vendeuses. "Agriculture biologique", clament certains. "Produits de Touraine", précisent d'autres. Les légumes de la Maison Picou, eux, affiche le logo bio et leur origine : Saint-Genouph, à un quart d'heure en voiture de là.

"C'est mon leitmotiv : c'est bon, c'est beau, c'est bio et c'est local !" Derrière l'étal, Pascal Panier, employé depuis six ans, sert les clients, laissant sa barbe grise dépasser sous son masque chirurgical. "Tous nos légumes sont d'ici. Même les concombres. Dans nos latitudes, c'est plus difficile de les faire pousser, donc ils sont un peu moins beaux. Mais ils sont aussi bons !" Une cliente acquiesce avec entrain. Selon lui, "les supermarchés nous ont habitués à avoir des produits calibrés, trop beaux". Mais aussi lointains.

Le local, c'est pile ce que recherche Arnaud Vansmevoorde, reparti avec quelques légumes du stand tenu par Pascal Panier. Client "relativement régulier", il estime qu'il ne faut "pas faire venir des légumes de loin alors qu'on peut en avoir à Tours". Et puis "au supermarché, c'est à peu prêt le même prix mais c'est de la merde". Au marché, "au moins, les légumes ont le goût de légume". 

L'effet Covid a passé

À La Petite Fève aussi, cette conclusion fonctionne bien. Coincés entre le hameau de Vallières et la départementale en direction de Saumur, perchée sur la levée de la Loire, deux hectares de terre ligérienne sont exploités par Clara Dupré et son compagnon. L'une des nombreuses exploitations maraîchères du "verger de la France", comme disent les Tourangeaux. Installée depuis 2015, elle y pratique une agriculture biologique, et vend ses produits le mercredi et le samedi matin directement dans une petite grange. Elle assure avoir "des prix stables depuis 5 ans". 

Un prix forcément rémunérateur, puisque sans l'intermédiaire du supermarché et ses marges : 

Le prix le moins cher ne fait vivre personne, force la mécanisation et l'importation de loin de légumes produits par de la main d'œuvre moins chère.

Clara Dupré, maraîchère à Fondettes

Cette philosophie semble avoir gagné du terrain pendant les confinements. À en croire Ipsos, un Français sur quatre a plus consommé chez ses producteurs locaux qu'avant. Nécessité oblige ? "On a vu venir plein de gens qu'on ne connaissait pas", confirme Clara Dupré. Mais "le soufflé est retombé", assure-t-elle, ses ventes étant revenues à un niveau pré-Covid. Peut-être à cause du "manque de temps avec la fin du télétravail", peut-être parce que les vieilles habitudes ont fini par reprendre le dessus.

Des bâtons dans les roues

Alors comment faire revenir tout ce monde ? Gaëlle Lantier zieute les étals de La Petite Fève, sa petite fille à ses côtés. Cliente régulière, elle met en avant "la nécessité que tout le monde ait accès à ces produits là". Ou, tout du moins, que chacun "prenne conscience" que ces produits sont accessibles. Elle attend des autorités un meilleur accompagnement des producteurs, pour "faciliter leur distribution" et leur communication. 

Clara Dupré, elle, espère une meilleure "reconnaissance" de la part des pouvoirs publics. Elle dit bénéficier d'aides de la région, mais se heurte à l'opposition de principe de certains politiques locaux. "On nous a déjà mis des bâtons dans les roues.

Transmettre les bonnes pratiques

Face à ces difficultés générales, pourquoi alors ne pas viser ce qui n'est pas local ? "Si les produits locaux n'arrivent pas être concurrentiels, on pourrait surtaxer les produits qui viennent de loin, en fonction des kilomètres parcourus", se hasarde Gaëlle Lantier. Bien qu'hésitant à le dire, la cliente fait là une proposition revenue plusieurs fois. 

Claire Dupont se dit elle-aussi favorable à ce qu'"on taxe le transport des produits en avion, que la gradation de la taxe soit faite en fonction de la pollution émise pour arriver". Résidente de Tours depuis six ans, elle a ouvert il y a deux ans une épicerie vrac, bio et locale, place Velpeau. Elle-même a d'abord privilégié le bio au local, avant de réaliser que "faire venir des graines de tournesol de Turquie alors qu'on en a en Touraine" était contre-productif. "J'ai demandé à mes clients si ils seraient d'accord pour payer un peu plus pour du local, et ils ont dit oui, donc j'ai changé de fournisseur", explique-t-elle.

Car là est peut-être la clé de la réussite du local : l'échange avec les consommateurs, voire peut-être une forme d'éducation, de transmission de certaines valeurs. C'était le but assumé des Jardins Perchés, que "les habitants aient un lien direct avec ce qu'ils mangent, que les enfants qui jouent se demandent pourquoi il y a des légumes là", explique Christine Laroque. En gros : sensibiliser, "conscientiser", jouer un rôle de transmetteur des bonnes pratiques.

Lycées et Élysée, même combat

Ce lundi après-midi, une dizaine d'élèves de terminale de l'Agrocampus sont venus tailler quelques pommiers des Jardins Perchés. Leur professeur, Jérôme Voyer, espère leur apprendre les vertus de la saisonnalité. "J'ai des ados qui sont des citadins purs, qui vivent en appartement, et qui ne savent pas quand on récolte une pomme." Alors prendre conscience qu'avoir dans son assiette des pommes en début de printemps n'a rien de naturel, c'est déjà un pas symbolique vers des pratiques plus vertueuses.

Pareil pour les tomates. "On a des tomates qui arrivent par avion avec du kérosène pas taxé, on marche sur la tête, s'indigne Claire Dupont. On devrait interdire les tomates en hiver, que ce soit dans une cantine d'école ou à celle de l'Élysée." Et, pourquoi pas, pousser la réflexion plus loin. La région Centre-Val de Loire ambitionne ainsi de servir 100% de nourriture locale dans les cantines de ses lycées d'ici à la fin du mandat. Exemple de ce que les collectivités peuvent faire, à différentes échelles, pour accompagner les producteurs.

En attendant, les Tourangeaux semblent s'accorder sur un point : rien ne remplacera une prise de conscience et un changement d'habitudes collectifs. La boutique vrac de Clara Dupont sert ainsi de comptoir d'échange à la gabare, monnaie locale tourangelle qui commence à prendre ses marques en Loir-et-Cher et dans le Loiret. Une gabare = un euro, et une gabare ne peut être dépensée que chez les commerçants et producteurs locaux.

Dans un cercle vertueux : "Je vais acheter des légumes locaux chez mon marchands avec des gabares, lui va se fournir chez des producteurs locaux avec ces gabares, et le producteur va faire ses courses chez un commerçant local qui prend les gabares", résume l'épicière. Ainsi, tout l'argent reste sur le territoire, et "l'exploitant local paie ses impôts ici, et ça permet des lits d'hôpitaux, des routes et des écoles". Ce qui n'est pas le cas avec des légumes espagnols. 

De la gabare plein nos armoires

La monnaie locale, c'est l'assurance que "notre argent, une fois dépensé, ne va pas à la spéculation ou quitte le territoire", explique Bruno Olivier, co-fondateur de l'association "Les Planches à gabare". Ainsi, d'après Oriane Lafuente-Sampietro, doctorante en sciences économiques à Lyon 2, 1 000 euros dépensés engendreront une richesse de 1 300 à 1 600 euros sur le territoire, tandis 1 000 unités de monnaie locale en généreront 2 000. C'est l'effet "multiplicateur local".

À en croire Bruno Olivier, entre 20 et 30 000 gabares se trouvent dans les poches des Tourangeaux après cinq années d'existence. Un chiffre qui fait pâle figure face aux 3 millions d'euskos (la monnaie locale basque) en circulation. L'association assure manquer de bénévoles, et n'a plus mis à jour son site internet depuis 2018. Mais "on espère bientôt reprendre la mer", assure le membre du bureau.

Reste à savoir si les consommateurs seront prêts à mettre un peu plus d'argent, ou à changer leurs habitudes, pour manger du local. D'où l'idée de créer une sécurité sociale alimentaire. "On pourrait prétendre à 150 euros" versés par l'État "pour son budget alimentaire, ça permettrait à des personnes de pouvoir bénéficier d'une alimentation de qualité", plaide Bruno Olivier. Car, pour beaucoup de gens, même le moins cher reste trop cher. 7 millions de personnes auraient ainsi besoin d'aide alimentaire dans le pays selon le ministère des Solidarités. Un chiffre qui serait même, selon la banque alimentaire, sous-estimé.

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