"Réarmement démographique" : pourquoi les Français font-ils moins d'enfants depuis 10 ans ?

Alors que le nombre de naissance est passé sous la barre historique des 700 000 en 2022, les mesures annoncées par le président de la République pour doper les naissances ont-elles convaincu les Français ?

La France a-t-elle trop peu d'enfants ? Si notre pays, l'un des premiers à être entré dans la transition démographique au début du 19e siècle, a toujours l'un des taux de fécondité les plus élevés d'Europe, l'Élysée s'alarme. Un rapport de l'Insee du 16 janvier note que le nombre de naissance en 2023 s'est élevé à moins de 700 000, un chiffre exceptionnellement bas depuis 1945.

En représailles, le chef de l'État a appelé à un plan de "réarmement démographique", encore vague mais qui doit notamment réduire la durée du congé parental et en augmenter la compensation financière.

Ne dites plus "je t'aime"

L'idée a éveillé, sur les réseaux sociaux, un mélange d'inquiétudes liée à la reprise d'éléments de langage de l'extrême-droite, comme la fameuse "régénération" de la nation, et d'amusement gêné quant au sous-entendu que les Français ne feraient pas assez d'effort pour concevoir des bébés.

Alors, pourquoi les Français font-ils de moins en moins d'enfants ? Il y a bien sûr ceux qui n'en veulent pas. Mais il y a aussi ceux qui en voudraient, et qui y renoncent. "On n'a pas d'enfant, par choix, on n'a pas envie", lâche Josselin, 32 ans, habitant à Tours avec sa compagne. Comme lui, de nombreuses personnes en âge de procréer s'abstiennent ou retardent l'arrivée d'enfants.

Les raisons sont multiples : "ça coûte cher, on n'a pas forcément les moyens, d'autant que la conjoncture économique n'est pas très favorable", poursuit le trentenaire. Sans compter la conjoncture "sociale et écologique" : élever un enfant dans un monde à +3°C, bouleversé par le changement climatique, est une perspective un rien inquiétante, et renoncer à concevoir représente, pour certains couple, une manière comme une autre d'épargner la planète.

"Et puis il y a le côté égoïste, on a envie de partir en vacances, de profiter un peu !" Mais si, dit-il, la situation s'améliorait dans cinq ou dix ans, il n'est pas impossible que le sujet revienne sur le table.

"On leur offrira quel avenir ?"

Même son de cloche pour Gabrielle, 28 ans également tourangelle. Son compagnon et elle ne veulent pas non plus d'enfants. "Ça coûte cher, et on leur offrira quel avenir ?" s'interroge le couple, qui enchaîne les CDD et reste confronté à la précarité.

"Faire un enfant, c'est devoir se demander quel médecin va te suivre alors qu'on ne trouve plus de médecin, c'est se demander où on va pouvoir accoucher", énumère la Tourangelle. "Et comment il va pouvoir aller à l'école dans l'état où se trouve l'Éducation nationale ? Et dans quoi tu vas le loger quand tu es coincé dans une passoire thermique ?"

Quant au "congé de natalité" de six mois proposé par le président de la République, elle reste sceptique : "et quand les parents retournent au travail, qui va le garder ? Il va falloir payer la nourrice et trouver une crèche. Macron le saurait s'il avait des gosses !"

J'ai déjà perdu une partie de ma jeunesse à galérer, maintenant j'ai envie de profiter un peu, et avec un enfant tu ne profites pas !

Gabrielle, habitante de Tours

Ce sentiment d'anxiété face à la conjoncture semble partagé par un nombre croissant de Français, s'il faut en croire l'Insee. Dans le Centre-Val de Loire comme dans le reste de la France, la natalité est en chute libre depuis 2013. D'environ 12 naissances pour 1000 habitants en 2013, ce taux descend constamment depuis, pour passer sous la barre des 10 naissances en 2022 pour la région et en 2023 pour le reste du pays.

Moins d'enfants, et plus tard

Pour Samuel Balmand, responsable du service des études à l'Insee du Centre-Val de Loire, cette chute de la natalité s'explique par deux facteurs. Le premier, c'est "la baisse du taux de fécondité, c'est-à-dire du nombre d'enfant par femme au cours de sa vie". Il atteint désormais 1,68 pour 1000 femmes, alors que le seuil de renouvellement des générations est  de 2,07. 

Et deuxièmement, "on observe un recul de l'âge de la maternité chez les femmes en âge d'avoir des enfants", car ces dernières ont, plus qu'avant, l'opportunité de s'investir dans des études longues. Plus finement, des disparités existent selon les territoires : en Eure-et-Loir, par exemple, la proximité de Paris encourage des ménages en âge de travailler et de procréer à s'installer dans le départements, ce qui dope la natalité.

Mais de manière générale, on a donc moins d'enfants, et plus tard. Dans le même temps, la mortalité tend à augmenter en raison du vieillissement de la génération du "baby-boom", ce qui aboutit à un solde naturel (les naissances retranchées des morts) historiquement bas en 2022 et 2023. Seul un solde migratoire positif permet encore à la France d'avoir une démographie dynamique.

En 2022, indique l'Insee, le nombre des naissances a ainsi été au plus bas "depuis la fin de la Seconde guerre mondiale". En outre, selon l'Institut national d'études démographiques (Ined), la mortalité a augmenté en 2022 en raison de la crise climatique est des morts des canicules de juin, juillet et août.

Des conditions socio-économiques défavorables

Et le contexte économique, encore plus que les crises climatiques et géo-politiques, pourrait être l'un des facteurs majeurs de cette chute récente des naissances. Selon une étude de l'Ined publiée en décembre 2023, le nombre de naissance est "historiquement bas" sur la seconde moitié de 2022 et la première moitié de 2023.

Cet état de fait est "probablement lié à la forte inflation qui a eu des conséquences directes et indirectes sur les conditions de vie des ménages", mais aussi "à l'incertitude liée à la guerre menée par la Russie en Ukraine" et à "la crise climatique, dont les effets sur les naissances sont encore difficiles à mesurer".

La "dégradation du contexte socioéconomique", en particulier pour les jeunes, explique aussi en partie "l'augmentation des IVG dans les tranches d'âges où la fécondité est la plus élevée", indique encore l'Ined. Lorsque le moment est jugé peu propice à la décision de mener une grossesse à terme, l'avortement semble davantage utilisé.

Dans les témoignages comme dans les chiffres, il ressort donc que les Français n'ont pas de dégoût particulier et fondamental à l'idée d'avoir des enfants. Mais ils sont en revanche de plus en plus nombreux à s'inquiéter des conditions économiques dans lesquelles ils pourront les élever. Plus qu'un encouragement à repeupler la nation, la lutte contre la précarité et l'amélioration de la santé publique pourraient donc être de puissants levier pour que les Français retrouvent l'envie de faire des enfants.

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