Témoignages. « Je n’ai pas forcément envie d’avoir des enfants pour rajouter de la population sur terre » : ces jeunes rongés par l’éco-anxiété.

Publié le Écrit par Arthur Deshayes

Dans le monde, près d’un jeune sur deux serait anxieux à cause du climat, selon une récente étude. De la simple crainte à la réelle détresse psychologique, nous avons rencontré différents étudiants inquiets pour l’environnement… et pour leur propre avenir.

Sur 10 000 jeunes de 16 à 25 ans, 75% des interrogés jugent le futur « effrayant ». 56% pensent que « l’humanité est condamnée ». 50% ressentent de la « colère », du « désespoir » et de « l’anxiété ». Ces chiffres proviennent d’un sondage publié en septembre 2021 dans la revue scientifique The Lancet. L’étude a été réalisée dans 10 pays, dont la France. Les jeunes Français sont légèrement moins pessimistes que leurs homologues Brésiliens ou Indiens. Mais ils n’en demeurent pas moins fréquemment touchés par ce phénomène : l’éco-anxiété.

Alors, trouver des Normands éco-anxieux a été relativement aisé. Notre appel à témoignage est arrivé aux oreilles des 500 étudiants de Licence 1 de biologie à Mont-Saint-Aignan. En quelques heures, 7 étudiants acceptent de répondre aux interviews. Cela montre deux choses : d’abord, que l’éco-anxiété est bien une réalité chez les jeunes ; ensuite, qu’ils ont comme un besoin de parler, de se confier, de verbaliser un mal-être.

Valentin, anxieux mais optimiste

Chez les éco-anxieux, il y a différents profils. Valentin Godin, 18 ans, parle bien de « craintes » et de « phases » où il se sent « anxieux ». Mais il est relativement optimiste pour la suite. Selon lui, un mouvement mondial peut encore émerger et faire changer les choses. Pour l’heure, oui, il a « ce sentiment d’impuissance face à l’indifférence de certains états ».

Face à l’inaction des gouvernements, lui, réalise de petits gestes. « Au quotidien, j’utilise moins d’eau et d’énergies, j’éteins la TV quand on ne la regarde pas, et j’essaye de sensibiliser au maximum ma famille sur la gestion des ressources ».

Anouk, entre tristesse et déprime

À côté de Valentin, Anouk Van Den Brinck, également en première année de licence de biologie. Elle aussi trie ses déchets, « mais c’est pas ça qui va arrêter la fonte des glaces ». À 18 ans, la jeune femme estime ne pas faire assez pour la planète. « En tant que simple étudiante, il n'y a pas grand-chose que je puise faire, et c’est ça qui me déprime ». De nouveau, on retrouve ce sentiment d’impuissance, mais aussi de culpabilité.

Selon la psychiatre Valérie Bourgeois, « le sentiment de culpabilité est un signe clinique qu’on retrouve dans la dépression ». « Un autre élément, c’est l’absence de projection dans l’avenir ». Un signe qu’on entend fréquemment chez les éco-anxieux, et notamment chez Anouk.

Fonder une famille dans ce monde qui se détruit, se réchauffe, ce n’est pas la peine

Anouk, étudiante

L’étudiante nous confie à plusieurs reprises être « triste ». Elle est sincèrement touchée, profondément affectée, lorsqu’elle entend par exemple un professeur de la fac lui expliquer qu’un type de mammifère euthérien est en train de disparaitre. « Les populations qui doivent bouger ; l’extinction des espèces ; la disparition de certains habitats... C’est tout ça qui me déprime. »

Ce dégout du présent et cette peur de demain mènent de nombreux jeunes à s’interroger sur l’intérêt d’avoir des enfants. « Fonder une famille dans ce monde qui se détruit, qui se réchauffe, ce n’est pas la peine. » Toujours selon l’étude de The Lancet, 37% des jeunes Français interrogés hésitent à avoir une descendance.

Ce renoncement est motivé par deux raisons, formulées par Anouk. D’abord, « je me dis 'je ne veux pas que mes enfants voient tout ça' ». Comprendre : voir ce que l’homme a détruit. Deuxième argument : « je n’ai pas forcément envie d’avoir des enfants pour rajouter de la population sur terre, ce qui entrainerait encore plus de problèmes. » Comprendre : avoir un enfant, ça pollue. Ce qui n’est pas forcément vrai (voir plus bas).

Eliott, ancien éco (très) anxieux, désormais éco-énervé.

Anouk a du mal à imaginer ses enfants grandir dans un tel monde. Eliott Peligry, lui, ne s’imagine pas lui-même évoluer sur cette planète. À 19 ans, cet étudiant en 2ème année de biologie a commencé à souffrir d’éco-anxiété 5 ans plus tôt. « C’était en seconde. Gretha Thunberg a le même âge que moi, et les grèves qu’elle entreprend commence alors à être médiatisées ». Eliott suit le mouvement, commence à s’intéresser au problème écologique, et se rend compte de l’ampleur de la chose. Celui lui fait l’effet d’une claque.

Il regarde alors des dizaines de vidéos, de reportages et d’articles sur le sujet. Lire, entendre et voir que le monde se meurt, « c’est dur », souffle Eliott. « C’est une notion qu’on aborde à l’école en disant "oulala, les ours polaires vont disparaitre". Mais on ne nous explique pas à quel point c’est rapide et violent. »

Tout va dégringoler, ça ne sert à rien de me battre pour ce que je veux

Eliott, étudiant

Attiré par les sciences, Eliott s’informe sur tout, et analyse tout : la pollution des sols, les flux migratoires, les cultures à changer et l’alimentation à revoir… Il s’aperçoit que tout va mal, et que rien n’est fait. « L’inaction est frustrante. Et les scientifiques le disent, cette inaction va couter plus cher que l’action. Si on ne s'adapte pas, les dégâts seront monstrueux ».

Sauf que ces fameux « dégâts monstrueux », c’est la génération d’Eliott qui pourrait les subir. D’où cette anxiété. « J’ai eu plusieurs fois des moments où je me suis dit : « le monde va se casser la tronche, je ne pourrais pas mener mes projets, tout va dégringoler, ça ne sert à rien de me battre pour ce que je veux ». Des pensées sombres, durant lesquels, chez cet adolescent de 15 ans, « la notion de rêve n’existait plus ».

Eliott explique avoir toujours eu un « terrain psychologique fragile ». Il souffre notamment de tocs, pour lesquels il a consulté. « Je me lavais fréquemment les mains. Ça existait déjà avant, mais ça a été amplifié par l’éco-anxiété. »

L’éco-anxiété, ça touche énormément de personnes, et les gens doivent réaliser qu’ils ne sont pas seuls.

Eliott, étudiant

Une éco-anxiété qui aurait disparu selon lui. « Désormais, je suis éco-énervé ». Comme beaucoup de jeunes angoissés par la question climatique, Eliott prend les choses en main et agit. Il a pris part à certaines manifestations. Il s’est engagé à ne plus prendre l’avion. Et il a choisi sciemment d’étudier dans cette faculté. « J’aimerais me diriger vers la biologie végétale. Pourquoi pas travailler dans la dépollution des sols ou dans le changement des cultures, pour éviter qu’on se retrouve avec des cultures inadaptées ».

À la fin de l’interview, on demande à Eliott s’il a quelque chose à ajouter. Ses derniers mots sont pour les autres : « L’éco-anxiété, ça touche énormément de personnes, et les gens doivent réaliser qu’ils ne sont pas seuls. Ça aide beaucoup d’avoir un soutien. De savoir que si tout tombe, je ne serai jamais seul pour gérer cela. »

Un enfant, ça pollue énormément ?

Tel que nous vivons, nous consumons les ressources de la Terre et nous déréglons son climat.  Alors, certains se demandent si ne pas faire d’enfant ne serait pas le geste le plus écolo qui soit. Un enfant, c’est un être de plus à nourrir, loger, chauffer, déplacer… Bref, un enfant, théoriquement, ça pollue, mais à quel point ?

Beaucoup, selon une étude suédoise, parue en 2017, et très partagée. Selon ses auteurs, arrêter la viande permettait d’émettre 0,8 tonnes de CO2 en moins par an. Arrêter l’avion, 1,6 tonnes de CO2 en moins par an. Avoir un enfant en moins : près de 60 tonnes de CO2 en moins par an !

Selon Emmanuel Pont, ingénieur, il faut prendre du recul avec ce chiffre, car  « c’est un calcul qui somme toutes les émissions de votre descendance future et hypothétique : c’est quelque chose de très théorique ». Cet ingénieur vient de publier ce livre : « Faut-il arrêter de faire des enfants pour sauver la planète ? ». Dans cet ouvrage, il propose un « contre-calcul », pour savoir « quel était le bilan carbone d’un enfant dans une famille écolo ». Résultat ? « On arrive autour d’une tonne par an. Ce n'est pas zéro. Mais en terme d’ordre de grandeur, ça n’a rien à voir avec ce 60 tonnes, ça n’écrase plus tout le reste, et ça ne devient plus une raison impérative de ne plus avoir d’enfant.

 

durée de la vidéo : 00h01mn32s
Faire des enfants, ça pollue ? Réponse en vidéo. ©France 3 Normandie

Aujourd’hui, un Français adulte émet environ 9 tonnes de CO2 par an. Il nous faut descendre en dessous des 2 tonnes d’ici 2050.  Ne pas avoir d’enfant fait partie des moyens pour y parvenir, oui, mais ce n’est pas LA solution.

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