Grève dans l'Éducation nationale : outre les enseignants, la crise invisible des autres métiers essentiels

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Écrit par Bertrand Mallen
Une rassemblement d'enseignants, de personnel de l'Éducation nationale et de parents à Tours le 13 janvier
Une rassemblement d'enseignants, de personnel de l'Éducation nationale et de parents à Tours le 13 janvier © P. Tanger / France Télévisions

Si la grève du 13 janvier a beaucoup été présentée comme une "grève des enseignants", une grosse partie du contingent gréviste était formée d'autres métiers, moins visibles mais tout aussi essentiels. Les assistants d'éducation, par exemple, sortent de plusieurs années de précarité amplifiées par le covid.

Qu'est-ce qu'un métier essentiel ? A l'échelle d'un collège, on pense automatiquement aux enseignants, dont plusieurs dizaines de milliers étaient en grève ce 13 janvier contre le protocole sanitaire et pour plus de moyens dans l'Éducation nationale. Mais ce sont aussi les cantinières, les assistants d'éducation (AED), le personnel de ménage, rappelle Radu*, AED dans le Loir-et-Cher, futur professeur des écoles et militant CGT. La preuve, c'est que sans eux, tout s'arrête.

A ce titre, le 13 janvier, pour lui et ses collègues de la vie scolaire, a marqué une "grosse réussite" de mobilisation, puisque l'ensemble ou presque de son service, soit une grosse dizaine de personnes, s'est retrouvé dans la rue. Conséquence : son collège de 800 élèves n'a accueilli qu'un quart de son effectif normal alors que moins d'un enseignant sur dix était gréviste au sein de l'établissement. Le point d'orgue d'une rentrée chaotique qui a vu plusieurs changements du protocole sanitaire. A l'échelle nationale, le SNES-FSU a estimé que 80% des AED étaient en grève.

Mille casquettes mais un seul (petit) salaire

Il faut dire que les AED, à eux seuls, cumulent des casquettes qui les rendent vite indispensables. Concrètement, "le plus gros du travail, c'est surveiller les salles d'étude, la cour, organiser le passage des élèves à la cantine le midi, l'aide aux devoirs" énumère Radu*. Mais c'est sans compter le travail invisible qui consiste à entretenir, avec les élèves, une relation privilégiée qui permet de résoudre les problèmes et les conflits, notamment avec les figures d'autorité que sont les enseignants. A titre d'exemple, "on a un élève qui est placé en foyer parce que ça ne va pas bien à la maison", raconte l'AED. "Avec nous, il est venu parler, on a discuté, et à partir de là on peut expliquer aux profs pourquoi il est agressif, pourquoi il peut avoir un rapport un peu complexe avec le milieu scolaire et caetera."

Or, ces AED, souvent jeunes et étudiants, ont un statut précaire qu'est venu encore compliquer la crise sanitaire du covid-19. Dans son collège de 800 élèves, ils sont 10 AED, "mais pas tous en même temps", explique Radu*. Deux seulement sont là à plein temps, les autres ne font que du temps partiel, le tout au Smic horaire. Or depuis le covid, à l'image de ce qui est à l'œuvre dans le système de santé, les tâches de ces AED se sont multipliées, sans qu'ils disposent de plus de temps ou de moyens pour les effectuer.

Notre boulot c'est devenu : dire aux élèves de mettre leurs masques, désinfecter les tables de la cantine et des salles d'études, passer notre temps au téléphone avec les parents quand ils doivent récupérer leur enfant cas-contact, accompagner des élèves à l'infirmerie...

Radu*, AED dans le Loir-et-Cher

Au contraire, avec l'augmentation du nombre de cas et de cas-contact, l'équipe de vie scolaire a subi une véritable "hécatombe". "Mercredi on avait cinq malades. Sur les personnes restantes, l'une a dû aller donner un coup de main à l'infirmière de l'établissement qui était débordée. On s'est retrouvé à quatre pour s'occuper de la vie scolaire de 800 élèves : c'est juste pas possible !"

La pause de midi, par exemple, est devenu une épreuve, puisque les 800 élèves d'un collège prévu pour 600 doivent se restaurer dans une cantine conçue pour 200 personnes. "C'est un rythme infernal, on est obligés de dire aux élèves de partir au bout de dix à quinze minutes, ça n'arriverait pas si on avait plus de monde, de meilleures infrastructures ou moins d'élèves par établissement." Trois critères qui sont totalement étrangers à la tendance actuelle vers la rationalisation budgétaire.

"Ce ministre, il se fout de nous"

Après une négociation avec les syndicats, ce 13 janvier dans la soirée, Jean-Michel Blanquer a annoncé le recrutement de 1500 nouveaux AED et la distribution de 5 millions de masques FFP2 pour le personnel de l'Éducation nationale. Par ailleurs, des enseignants sur listes complémentaires vont également être recrutés, ainsi que des assistants éducations et des personnels d'appui administratif pour aider les directeurs d'écoles. Mais pour les AED, ces annonces semblent bien en-deçà des besoins. "Ce ministre, on a l'impression qu'il se fout de nous", lâche Radu*. "Ça fait depuis septembre qu'on demande des masques FFP2. Les AED il en faudrait au moins le double !" Les syndicats demandaient en effet une titularisation des AED, qui ne peuvent actuellement exercer que pendant six ans maximum, sans CDI possible, et surtout une augmentation des effectifs et des salaires.

A force, "ça dégoûte", lâche-t-il. Même passionnés par le monde de l'enseignement, les personnels de l'Éducation nationale sont d'ailleurs chaque année plus nombreux à quitter le navire, y compris chez les profs. La conséquence de ce manque de moyens, c'est l'abandon de plus en plus fréquent au sein de l'Éducation nationale. En 2021, 1400 enseignants ont quitté leur poste volontairement, un nombre infime au regard de l'effectif total, mais qui a triplé depuis 2018. "Une fois, j'ai travaillé dans une école primaire où la maîtresse devait acheter elle-même des cahier, des crayons, des photocopies, parce que le budget de l'école ne le permettait pas. C'est pas normal !" déplore le jeune AED.

Pour moi, Blanquer connaît la situation, et il s'en fout. Le projet c'est de privatiser l'école, comme ce que Frédérique Vidal dit vouloir faire pour l'enseignement supérieur. On va se retrouver avec un service privé où chacun paie pour ce qu'il veut, et les pauvres ils vont se faire voir.

Radu*, AED dans le Loir-et-Cher

Après une grève du 13 janvier plutôt bien suivie, les syndicats du service public se préparent déjà à une nouvelle mobilisation. Les organisations syndicales CGT, FO, FSU, Solidaires, Fidl, MNL, Unef et UNL ont d'ores et déjà appelé, pour le 27 janvier, à une "mobilisation interprofessionnelles sur les salaires et l'emploi" au sein de la fonction publique. Objectif avoué : cristalliser les mécontentements de ces derniers mois, parmi lesquels les manquements du protocole sanitaire dans l'éducation ont des allures de goutte de trop.

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