Politique agricole commune : "On va se retrouver à poil", redoutent les exploitants bio

La filière bio estime être la grande perdante des arbitrages décidés par le ministère de l'Agriculture ce vendredi 21 mai. En réponse, des manifestations sont prévues le 2 juin. Un maraîcher loirétain est même allé jusqu'à donner de sa personne pour dénoncer le dénuement de la filière.

L'agriculteur bio Benjamin Trouslard s'est mis à nu pour dénoncer la raréfaction des aides pour le bio.
L'agriculteur bio Benjamin Trouslard s'est mis à nu pour dénoncer la raréfaction des aides pour le bio. © Benjamin Trouslard

Pour protester contre l'effeuillage des aides à la filière bio, certains n'ont pas hésité à donner de leur personne. C'est le cas de Benjamin Trouslard, maraîcher bio et co-président du Groupement des agriculteurs biologiques et biodynamistes de l'Orléanais et du Loiret (Gabor 45). Après les annonces du Plan stratégique national (PSN) pour l'agriculture ce 21 mai, il a publié sur les réseaux sociaux une photo de lui avec pour seul ornement une pancarte appelant à une manifestation nationale le 2 juin prochain. D'autres sont en train de se joindre au mouvement à travers la France, avec comme slogan #LaBioAPoil.

Des arbitrages qui enterrent le bio

Pour en arriver là, c'est que les exploitants bio en ont gros sur la patate. Le 21 mai dernier, le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie présentait les grands orientations du Plan stratégique national (PSN) qui doit fixer les ambitions françaises en matière de production agricole dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC) européenne 2023-2027. Au total, 9 milliards d'euros doivent être distribués à la "Ferme France" dans le cadre de ce programme européen.

Avant même la fin de la réunion, la Confédération paysanne, la Fédération nationale de l'agriculture biologique, WWF et France Nature Environnement ont quitté brutalement la visio-conférence, dénonçant "l'immobilisme" du ministre. En cause notamment, des arbitrages qui excluent la proposition de paiement pour services environnementaux (PSE), destiné à encourager les exploitants qui veillent à ne pas nuire à la biodiversité, et l'absence de progressivité du label "Haute valeur environnementale" (HVE).

Concrètement, au lieu d'un paiement vert qui permettrait aux agriculteurs de toucher de 20 à 150 euros par hectare en fonction de leur effort pour maintenir la biodiversité, le gouvernement veut poursuivre la certification HVE, dont les critères sont trop souples pour faire la moindre différence selon les agriculteurs bio.

"C'est un vrai coup d'arrêt pour le bio" déplore le co-président de Bio Centre, Olivier Chaloche, également membre du bureau national de la Fnab. "Et en plus de ça, c'est une duperie pour les consommateurs", qui ne pourront guère faire la différence entre des aliments produits à grand renforts de pesticides et des denrées réellement "bio", estime-t-il. Comme lui, les organisations du bio sont déçues de l'abandon de plusieurs mesures incitatives pour la filière. A partir de 2023, l'aide à la conversion sera amputée de deux ans, tandis que l'aide au maintien pourrait disparaître, occasionnant une perte de 130 euros par hectare pour les exploitants.

La crainte de "déconversions" d'agriculteurs

"Si ce plan passe, qu'on soit bio ou pas bio, on aura le même soutien" regrette Olivier Chaloche, qui craint des "déconversions" d'agriculteurs pour qui le bio ne sera plus une solution rentable. "Ce paiement vert, en l'état c'est comme si on ne faisait rien" note le co-président de Bio Centre : depuis la précédente réforme de la PAC, la consommation de pesticides et d'engrais azotés a augmenté en France. De fait, l'action du lobby des produits phytosanitaires, très présent dans le monde agricole, a selon lui pesé sur les annonces ministérielles.

Les organisations de la filière bio ont également vu d'un mauvais oeil l'absence de trois de leurs grandes revendications pour les plus petits exploitants : la revalorisation du paiement sur les premiers hectares, une aide "petite ferme" et le plafonnement des aides pour les très grandes exploitations agricoles, qui profitent le plus de la PAC. "On repousse encore de dix ans la transition agro-écologique", qui fait pourtant partie des promesses du gouvernement (et des promesses de campagne d'Emmanuel Macron en 2017), regrette Olivier Chaloche. "Pourtant beaucoup d'agriculteurs autour de nous réfléchissent à changer leurs pratiques, mais ils ont besoin de soutien. Et le signal qu'on leur envoie, c'est qu'il n'ont aucun intérêt à prendre le risque."

"On va se retrouver à poil"

Dans son exploitation maraîchère, Benjamin Trouslard est installé depuis 5 ans. Bien que sa surface soit trop petite pour qu'il ait beaucoup d'intérêt à solliciter les aides de la PAC, il a tenu à participer à la campagne #LaBioAPoil. Pour cette jeune génération d'agriculteurs, les arbitrages du gouvernement reviennent à "encourager un modèle agro-économique productiviste", dévastateur autant pour les revenus des petits exploitants que pour la biodiversité. "La filière bio est laissée sur le bas-côté", déplore-t-il, alors même que la volonté affichée de l'État est d'accompagner la transition bioécologique, avec 90 millions d'euros supplémentaires par an dédiés à ces mesures dans le cadre du PSN.

Autant d'argent qui, selon la Fnab et les autres organisations, n'arrivera pas dans les bonnes mains. La baisse pourrait atteindre jusqu'à "66% des aides en moins" pour les agriculteurs bio. "Ce qui ressort, c'est qu'on va se retrouver à poil. Quand vous avez un exploitant qui perd 15 000 euros d'aide sur une décision ministérielle, juste pour favoriser de très grands producteurs, c'est comme ça que ça s'appelle." La France doit rendre sa copie à Bruxelles à la fin du mois de juin. La filière bio espère que la manifestation, prévue le 2 juin, permettra d'inverser le rapport de force.

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
agriculture bio agriculture économie agro-alimentaire politique