Présidentielle 2022 : d'un premier tour à l'autre, l'irrésistible montée de l'extrême-droite en Centre-Val de Loire

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Au second tour ce dimanche 24 avril, l'extrême-droite représentée par Marine Le Pen est en passe de battre son record de suffrages lors d'une élection présidentielle. Rajeunissement, dédiabolisation, radicalisations : quels leviers ont permis aux thèses racistes de faire leur retour sur le devant de la scène en Centre-Val de Loire ?

Qui a réellement gagné l'élection présidentielle de 2022 ? Au terme d'une campagne chaotique, l'extrême-droite, représentée par Marine Le Pen et Éric Zemmour, pourra au moins se prévaloir d'avoir battu tous les records en captant plus de 30% des votes exprimés. Le tout, sans que personne ne soit réellement surpris, ou même indigné. 20 ans plus tôt l'arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour a été vécu comme un traumatisme par les partis traditionnels, alors que son score était deux fois moindre. Que s'est-il passé entre-temps ? Comment expliquer que, malgré quelques heurts et ajustements de trajectoire, le FN n'a cessé de s'approcher du pouvoir au cours des 20 dernières années, là où les partis fondateurs de la 5e République ont fait naufrage ?

Du "coup de tonnerre de Dreux" à la dédiabolisation

L’histoire du Front commence bien avant le soir du 21 avril 2002. Le parti est fondé trente ans plus tôt, en 1972, à l’initiative du mouvement Ordre Nouveau, qui prône une “révolution nationale” et nationaliste. Parmi ses membres fondateurs, on retrouve d’anciens collaborateurs sous l’Occupation, tels que Victor Barthélémy ou les anciens SS Pierre Bousquet et Léon Gaultier, des négationnistes de la Shoah comme François Duprat ou encore des résistants à l’instar de Rolande Birgy. Largement minoritaire, il n’obtient ses premiers résultats électoraux que dans les années 80.

C’est à Dreux que saute le premier verrou. En 1983, lors des élections municipales du mois de mars, puis lors de l’élection partielle qui suit, le FN et le RPR (l'ancêtre des Républicains) décident de former une alliance pour ravir la mairie au Parti socialiste. Dans la cité dortoir, où le chômage atteint 10% (ce qui est élevé pour l’époque, puisqu’il plafonne à 8% en France), la droite fait campagne sur l’emploi “volé” aux Français par les immigrés. Le procédé fonctionne : le RPR Jean Hieaux devient maire, et le secrétaire général du Front, Jean-Pierre Stirbois, adjoint. Son épouse, Marie-France Stirbois, fait aussi partie de la première vague d’élus frontistes, au conseil régional puis à l’Assemblée nationale en 1989.

A l’époque, Agnès Cueille a 18 ans et vient de décrocher son Bac. Enseignante pendant 37 ans, elle n'a jamais quitté Dreux, ni les quartiers populaires où elle enseignait. Pour elle, 1983 est aussi l'année qui marque l'entrée en politique, un engagement qui la conduit à faire partie des gilets jaunes en 2018 et de la campagne drouaise de Jean-Luc Mélenchon en 2022. “La dernière année de mon lycée”, se souvient-t-elle, “ça a été la première année où j’ai vu des camarades de classe qui allaient voter FN. Et c’étaient des bourgeois, pas des gens des classes populaires”. Pourtant, les responsables frontistes sentent très vite l’opportunité qui se présente de séduire les plus pauvres, les oubliés de la mondialisation et du libéralisme.

A Dreux, ils se sont adressés à des gens déclassés, dépolitisés, qui avaient l’impression d’être floués” poursuit l’enseignante, évoquant la désindustrialisation et les politiques libérales des années 80, et des populations à qui “la gauche n’avait pas su donner de place”. 

Quand les opportunités se réduisent, dans la tête des gens l’explication devient vite ‘c’est parce qu’il y a des gens en trop’. Quand t’as plus que tes yeux pour pleurer, c’est dur de ne pas céder.

Agnès Cueille

Dans des quartiers particulièrement touchés par le chômage, comme le quartier Prod’homme, ce discours fait florès : “Les populations différentes sont apparues comme des ennemis. C’était la guerre pour avoir du boulot !

Les régions frappées par la désindustrialisation et le chômage de masse qui apparaît au début des années 80 apparaissent en effet comme un terrain fertile pour le FN, comme le note la politologue Virginie Martin, autrice d’une thèse sur le vote frontiste à Toulon, dont le parti s’empare en 1995. Dans son ouvrage, elle note la “fonction sémaphorique” de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, qui sert de tête de pont au FN. “A l’époque, avant 2000, je dis que tout ce qui se passe là-bas se passera ailleurs”, poursuit la chercheuse. “On sentait très bien une dynamique de fond avec, déjà à l’époque, une focalisation sur l’immigration et la sécurité.

“Virage social” et rajeunissement de façade

Lorsque Jean-Marie Le Pen arrive au second tour en 2002, nombre d’analystes attribuent son succès à l’abstention, qui bat un record jamais égalé de 28,4%, et au thème de la sécurité, que la droite et l’extrême-droite parviennent à imposer dans la campagne. Pourtant, malgré l’échec de la dernière campagne de Jean-Marie Le Pen en 2007, le FN, sous son nouveau nom de Rassemblement national, n’a cessé de battre des records aux scrutins nationaux, même lorsque l'abstention baisse.

La réponse tient en grande partie dans la "marque" Marine Le Pen. Lorsque la fille du patriarche reprend les rênes du parti en 2011, elle opère un virage tant dans la forme que dans le fond. Un virage d'abord “social”, explique Virginie Martin. “A partir des années 2011, 2012, 2013, le monde s’accélère, se digitalise, la mondialisation se confirme, et l’Union européenne commence à toussoter un peu. Marine Le Pen va au-delà du socle de son père à cette époque-là, on peut se dire qu’elle répond à des anxiétés, des inquiétudes dans la société” alors même que la gauche, de Mitterrand à Hollande, ne cesse de décevoir sa base.

Sur la forme, le visage du parti change aussi. Le parti se lisse, vire sans ménagement militants et cadres dont les liens avec le nazisme, notamment, sont trop évidents. Il rajeunit aussi. Ce nouveau visage “dés-extrême-droitise le FN”, note Virginie Martin. “On se demande : est-ce que ces gens-là sont vraiment d’extrême-droite ? Entre Jordan Bardella et Jean-Marie Le Pen avec son bandeau sur l’œil, il y a un gouffre !” Une nouvelle génération, portée par Jordan Bardella, Julien Odoul ou Aleksandar Nikolic émerge.

Pour rajeunir son casting, le Front s’appuie sur ses mouvements de jeunesse "maison", mais aussi sur des militants plus turbulents, voire sur des membres de groupuscules violents comme l’Alvarium, à Angers, ou les Zouaves à Paris. Marion Vaillant a soutenu en janvier 2021 une thèse sur les mouvements identitaires. En se basant sur des enquêtes de terrain, elle observe “la rencontre entre une demande du Rassemblement national, qui a besoin de jeunes gens déjà formés aux techniques politiques comme la rédaction de communiqués de presse, la création de flyers, et d'autre part de jeunes militants qui cherchent un débouché à leur parcours”. Le RN, et plus récemment Reconquête, y trouvent un vivier de cadres, tandis que ces militants, moyennant l’abandon du coup de poing, gagnent une respectabilité, voire un poste de collaborateur parlementaire.

Damien Rieu, né Damien Lefèvre en 1989, est l’exemple-type de ce genre de parcours. Co-fondateur du groupe nationaliste blanc Génération identitaire en 2012 (dissous en 2021), chantre efficace du racisme complotiste et du virilisme sur les réseaux sociaux, sous les termes “d’ensauvagement”, “d’islamisation” et de “grand remplacement”, il fait rapidement carrière à l’extrême-droite. Au service, successivement, de plusieurs personnalités d’extrême-droite, comme Gilbert Collard ou Marion Maréchal-Le Pen, il est candidat RN aux élections départementales de 2021 dans la Somme, avant de se rallier, l’année suivante, à la campagne d’Éric Zemmour.

Une campagne efficace, sur les réseaux et dans la rue

D’abord incarnés par le Groupe union défense (GUD), groupe suprémaciste et violent dissous en 2017, puis par Génération identitaire, ces groupuscules ont essaimé, et peuvent disparaître d’un jour à l’autre pour renaître sous un nom différent, grâce aux réseaux sociaux. En 2021, la Famille gallicane, qui s'entraînait au maniement des armes sur des caricatures racistes, a ainsi disparu des radars sans qu'une procédure judiciaire ne soit rendue publique.

Méfiants envers les médias traditionnels, qui les ignorent ou les critiquent, les mouvements d’extrême-droite ont en effet été pionniers dans l’usage d’Internet et des réseaux sociaux, de Facebook à la messagerie cryptée Telegram, en passant par Twitter “où la campagne de Zemmour a été particulièrement efficace”, note Marion Vaillant. En s'organisant, ils peuvent "imposer un mot-clé, obliger tout le monde à se positionnier" explique-t-elle. Et, de fait, les mots et les concepts de l'extrême-droite ont contaminé le débat public, jusqu'au sein de la majorité présidentielle.

Efficace sur les réseaux sociaux, la campagne d’Éric Zemmour a aussi trouvé un certain écho auprès des électorats traditionnels de la droite. “Zemmour, contrairement à Le Pen, s’adresse à des gens inquiets sur le plan identitaire et culturel, mais qui veulent rester dans un monde libéral”, estime la politologue. L'ancien polémiste a aussi servi de "paratonnerre", par ses outrances qui bien souvent débordent sur le pétainisme et la propagande ouvertement fascistes, bien que son programme économique reste libéral.

A Orléans, qui vote beaucoup RN en 2017, on le préférera parce qu’il parle davantage à la bourgeoisie libérale, et en Sologne, qui vote davantage Fillon, il attirera plus que Pécresse par sa radicalité.” A cela s’ajoute un électorat catholique, peu séduit par le laïcisme de Marine Le Pen, mais qui voit en Éric Zemmour le sauveur d’une France fille aînée de l’Église, et le plébiscite à 40% malgré des voix discordantes.

Même avec une image lissée, la violence n’est pourtant jamais très loin. Le 8 mai 2021, l’agression d’intermittents du spectacle lors de l’occupation du théâtre d’Orléans, qui a vu un seul prévenu, pilier de l’Alvarium, être condamné, a été l’un des éléments déclencheurs de la dissolution du groupe, actée en novembre. Le même mois, l’abbé eurélien Matthieu Raffray organise du 4 au 7 novembre un “stage de formation pour garçons de 16 à 23 ans” sous le nom de “Hussards !”. Au programme, prière, chorale, soirée feu de camp mais aussi boxe et entraînement au fusil, avec pour mots d’ordre “former des hommes pour défendre leur patrie, former des chrétiens pour défendre leur foi”. Au détour d’une publication Instagram, la slogan devient même “reconquérir nos patries”, et l'abbé cite l'influenceur proche des milieux néo-fascistes Baptiste Marchais : "Nous sommes les braises qui allumeront les flammes de la victoire".

Cette double présence, dans la rue pour faire le coup de poing et en ligne pour la promo, est suivie de près par les collectifs antifascistes, organisés par des militants de gauche et d’extrême-gauche. A Orléans, le collectif formé en juillet par une quinzaine de personnes observe les actions des jeunes nationalistes sur les réseaux et dans la “vraie vie”. Le 16 mars, ils identifient notamment un jeune militant de l’Action française, une vieille organisation royaliste, dans le service d’ordre du meeting de Marion Maréchal-Le Pen à Saint-Jean-le-Blanc. Reconnaissable, il l’est notamment par ses tatouages, dont un “soleil noir” sur le coude, un emblème de la SS inventé dans les années 1930.

"Ils deviennent à l'aise"

Un autre, ouvertement proche des milieux pro-Zemmour, poste sur les réseaux des photos où il montre poings américains et crans d'arrêt. Des images remontées à la police, sans succès. “Quand ils viennent faire de la provocation en manif, ils ne sont jamais contrôlés”, fait semblant de s’étonner Juliette*, membre du collectif antifasciste d’Orléans. “A l'inverse, nous, qui pour le coup sommes explicitement non-violents, on se fait contrôler à chaque fois.” C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé le 20 avril, lors d’une manifestation contre l’extrême-droite où de jeunes nationalistes ont failli en venir aux mains avec une partie du cortège.

Ils deviennent à l’aise”, abonde Clément*, un autre antifa orléanais. “C’est pas bon signe en fait, que ces gens-là soient à l’aise”, s'inquiète-t-il. “Ces groupes-là ne se seraient jamais montrés comme ils l’ont fait dans l’entre-deux tours Chirac-Le Pen de 2002.

Pourtant, dans la rue, l’extrême-droite a “remporté plusieurs victoires idéologiques”, confesse Juliette*. “Ils sont opportunistes, ils se greffent sur d’autres revendications, sur des manifestations un peu confuses comme le mouvement anti-pass, où on a vu fleurir les slogans antisémites”, poursuit-elle. De fil en aiguille, “les gens ont l’impression qu’on leur parle d’anticapitalisme et d’écologie, alors qu’on leur vend une race française purifiée des influences extérieures”. Rapidement, les organisations de gauche ont d’ailleurs commencé à déserter les manifestations anti-pass du samedi, quitte à organiser d’autres rassemblements en milieu de semaine.

Deux France qui ne se parlent plus

Élection de Trump, Brexit, covid-19 et cortèges antivax : un contexte national comme international “effrayant” a fortement polarisé la société, observe à son tour Virginie Martin. “On a a presque deux France qui ne se parlent plus”, note la politologue. “Il y a d'une part le bloc de ceux qui vont bien, qui ont de l’épargne, qui n’ont pas ou plus à avoir peur du chômage, le bloc des retraités et des cadres supérieurs.” Il s’agit, pour simplifier, de la France macroniste, qui se retrouve dans “l’extrême-centre” que le président sortant a fait émerger en 2017. “Et puis il y a les actifs et les très jeunes, qui au premier tour ont davantage voté Mélenchon ou Marine Le Pen.” A Dreux, où le souvenir de 1983 est toujours vif, c'est d'ailleurs Jean-Luc Mélenchon qui a été privilégié, avec plus de 45% au premier tour.

Victorieuse, normalisée, acceptée, l’extrême-droite n’a visiblement pas souffert de la scission Le Pen - Zemmour, malgré les ralliements d’anciens proches de la première pour le second. Créditée de 43,5% des intentions de vote au second tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen n’a pas besoin d’être élue présidente pour avoir, déjà, remporté une bataille majeure. Restent le troisième tour, celui des législatives, pour lequel Jean-Luc Mélenchon a demandé aux Français de "l'élire Premier ministre", mais aussi, peut-être, un quatrième : celui de la rue.