De "la bataille du train" en passant par "les boues rouges", des manifestations contre la faim en 1944 aux mouvements sociaux des années 1980-90, les Corses ont régulièrement investi la rue pour faire entendre leurs revendications. Une histoire peu racontée mise en lumière par Paul Rognoni dans le documentaire "La Corse dans la rue, une histoire des luttes sociales".

De la Libération en septembre 1943 à la fin du siècle, la Corse a été le théâtre de nombreuses mobilisations sociales. Longtemps, la vie chère fut au cœur des préoccupations. Bien au-delà, ces grands mouvements populaires sont aussi le reflet des mutations de notre société. Dans un documentaire inédit, à voir vendredi 3 mai à 20h45 sur ViaStella, le réalisateur Paul Rognoni a réuni des images d'archives qui racontent l'Histoire de La Corse dans la rue. Une rétrospective de plus de 50 ans jamais réalisée jusqu'alors, un travail méticuleux et documenté qui met en exergue des problématiques toujours présentes dans les revendications actuelles.

Les transports, une lutte contre la dépendance et pour le développement économique

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Corse libérée est profondément meurtrie. La ville de Bastia a été entièrement détruite par un bombardement. Les forces vives cherchent un nouvel eldorado. L'économie est à l'arrêt et les quelques industries qui ont résisté à la guerre, vont peu à peu fermer. La population a faim. Les denrées alimentaires sont acheminées seulement par deux bateaux qui desservent uniquement les ports d'Ajaccio et Bastia. Dans ce contexte, les femmes organisent des manifestations pour obtenir plus de ravitaillement et lancent les premières revendications liées au transport maritime. Le slogan "Baccalà pè a Corsica" voit le jour et sera largement associé à de nombreuses luttes insulaires.

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En 1946, alors que la Corse manque de tout, les liaisons maritimes sont interrompues pendant une vingtaine de jours, marquant le début du combat pour les transports ©France 3 Corse ViaStella / Mareterraniu

En 1947, un mouvement de contestation venu d'anciens combattants résidant à Paris déclenche un soulèvement en Corse pour protester contre l'augmentation du transport maritime. 10 ans plus tard, en 1957, le gouvernement français, qui a exclu l'île de la relance économique du plan Marshall, va mettre en place un programme de rattrapage. L'ambition est de développer le tourisme. Plus de liaisons maritimes et aériennes pour faire de la Corse une seconde Côte d'Azur.

Autre bataille menée en matière de transport, celle du train. Dans les années 50, l'entreprise de chemin de fer est mal en point. La ligne de la plaine orientale a été détruite pendant la guerre et le tronçon entre Casamozza et Folelli a été fermé. L'exploitation du rail sur l'île n'est plus rentable pour le gouvernement français mais indispensable pour les syndicats insulaires, qui y voient un levier de développement économique. Le bras de fer est lancé et on assiste à la première opération "Isula morta" le 11 mars 1960.

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"La bataille du train", un épisode moins connu de la protestation insulaire et aboutira à la première action "Isula Morta" ©France 3 Corse ViaStella / Mareterraniu

La vie chère et les salaires : "La prime on la veut, la prime on l'aura !"

En 1958, le Général De Gaulle, qui a retrouvé le pouvoir et a créé la Ve Republique, fait figure d'homme providentiel en Corse. Mais ses premières décisions vont aggraver la crise économique sur l'île. Selon un rapport parlementaire, certains produits se vendaient 50 à 100% plus chers en Corse que sur le Continent. En s'appuyant sur ce constat alarmant, le Parti communiste donne l'impulsion des premières contestations. Il demande, entre autres, une parité des prix et une augmentation des salaires. S'ensuit un congrès organisé à Ajaccio le 29 novembre 1959, qui marque le début du mouvement contre la vie chère en Corse avec l'organisation de manifestations d’ampleur. Pour la première fois, les syndicats demandent la prime d'insularité.

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Les premières revendications contre la vie chère en Corse ont vu le jour en 1959 ©France 3 Corse ViaStella / Mareterraniu

Dénoncer la vie chère, une revendication qui ne quittera jamais la Corse. Elle se renforce dans les années 70, car l'île n'a toujours pas connu l'essor économique tant attendu. Le développement du syndicalisme va mener à des mouvements sociaux inédits qui touchent tous les secteurs d'activité, privés comme publics. Les demandes sont les mêmes : augmentation de salaire et pouvoir d'achat. La prime d'insularité devient une réalité en 1979 à la mutualité agricole, pour EDF, Air France et dans les banques. On parle de "corsisation" des emplois et le Sindicatu di i Travagliadori Corsi (STC) est créé en 1984.

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Les grèves de 1989 ont marqué le 1er combat d'ampleur du jeune syndicat STC. ©France 3 Corse ViaStella / Mareterraniu

Le conflit social de 1989, un des plus marquants et des plus durs de la fin du 20e siècle, paralysera la Corse pendant des mois. Le STC est devenu le second syndicat représenté dans l'île. Une mobilisation sans précédent, un slogan, "la prime on la veut, la prime on l'aura" inscrite dans la mémoire collective mais au final très peu d'acquis sociaux pour les Corses.

Protéger le territoire : l'écologie comme premier étendard

Début des années 60, la Corse va connaître un soulèvement du monde agricole. Les insulaires se voient dépourvus de leurs terres au profit des Pieds-Noirs, rapatriés en masse sur l'île par le gouvernement français. Cette mobilisation marque les prémisses d'un mouvement régionaliste qui attendra son paroxysme avec la lutte nationaliste dans les années 1990. La protection du territoire, un thème qui séduit particulièrement la jeunesse insulaire. Pour préserver la Corse, elle va s'investir dans des causes écologistes qui feront date.

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La naissance d'un comité de lutte contre les boues rouges en Corse va générer une mobilisation populaire importante. ©France 3 Corse ViaStella / Mareterraniu

L'affaire de l'Argentella, du nom de l'ancienne mine de plomb en Balagne où la France projetait de faire des essais nucléaires, va déclencher une forte contestation populaire dans toute l'île à partir de mai 1960. De même en 1972, le scandale des boues rouges, déchets toxiques déversés par la société italienne Montedison au large du Cap Corse, va marquer les esprits. Des milliers de femmes et d'hommes sont dans la rue le 17 février 1973 pour dénoncer cette pollution et l'inaction du gouvernement français. S'ensuivent des heurts opposant forces de l'ordre et manifestants et une opération coup de poing avec le plasticage en septembre 1973 du navire responsable du déversement des boues rouges. Il faudra attendre 1974 pour que la société Montedison soit condamnée. Cette victoire pour la Corse prend tout son sens avec la mise en place en 1985 de la reconnaissance juridique de la notion de préjudice écologique.

Bien d'autres événements sont évoqués dans le documentaire "La Corse dans la rue, une histoire des luttes sociales", preuve de la complexité des revendications insulaires et de la richesse historique du travail fourni par le réalisateur Paul Rognoni. Lors d'une interview, il est revenu sur la genèse de son documentaire. Un projet qui n'aurait pas pu voir le jour sans le travail fourni par les documentalistes de France 3 Corse ViaStella. 

"Une prise de parole directe, non pas une analyse rétrospective", rencontre avec le réalisateur Paul Rognoni.

Vous avez choisi de raconter l’histoire des luttes sociales en Corse en utilisant uniquement des images d’archives. Pourquoi ce parti pris ?

Je souhaitais avant tout par le prisme de ces luttes sociales et manifestations de rues, faire revivre 55 ans d’évolution de la Corse de l’immédiat après-guerre à la fin du XXème siècle. Les archives me permettaient une véritable immersion dans les divers combats. Le second élément a été de privilégier les acteurs de l’époque et donc des témoignages dans l’action des faits. Une prise de parole directe et non pas une analyse rétrospective. Ce choix fait pénétrer le spectateur plus directement dans ces luttes.   

 En regardant le documentaire, il y a quelques "pépites", des images quasi inédites ou qui ont disparu de la mémoire collective, comment avez-vous fait pour retrouver ces archives ?

C’était un travail de fond, mais aussi un travail d’équipe avec des assistants, des documentalistes et des partenaires fondamentaux comme l’Ina, la Cinémathèque de Corse, les archives départementales et France 3 Corse dont l’apport a été essentiel. Le temps de recherche a été long et fastidieux et de vrais documents rares et certains inédits sont apparus. Le fait de faire un tout en image d’archives est un privilège. 75 minutes de plongée dans notre histoire qu’il a fallu faire revivre en faisant dialoguer des images de la Corse, mais aussi du contexte international qui affecte l’île. La nature des documents était importante pour offrir une diversité de points de vue. De la pellicule évidemment, de la vidéo, des journaux d’époques, des photographies, des courriers administratifs sont utilisés… Toutes ces sources permettent de revivre les grands évènements et nous plongent dans les tumultes de la rue. 

 À votre avis, quelle est la prochaine grande lutte sociale pour la Corse ?

Il est toujours très difficile de répondre à ce genre de question. Néanmoins à travers ce film, il est une thématique qui s’est imposée de manière récurrente : celle de la vie chère. On la retrouve au premier plan des luttes sociales des 5 décennies traitées. Au regard de la situation sociale de l’île, de la flambée des prix et de la précarité qui demeure comme une constante, on peut penser que ce thème pourrait être au cœur de certaines luttes à venir. 

📺📱💻 "La Corse dans la rue, une histoire des luttes sociales", un documentaire réalisé par Paul Rognoni, à voir vendredi 3 mai sur ViaStella et en replay sur France.tv
Une coproduction France 3 Corse ViaStella / Mareterraniu

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