Corse : des méthodes mafieuses, mais pas de mafia selon le procureur général de Bastia

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À la veille de la session extraordinaire à l'Assemblée de Corse sur la mafia, le procureur général près de la cour d'appel de Bastia Jean-Jacques Fagni revient sur le taux d'homicide particulièrement élevé, et sur les bandes criminelles qui sévissent sur l'île.

C'est un record dont on se passerait bien. Avec un taux de 0,38 pour 10.000 habitants, la Corse est en 2021 la région de France métropolitaine qui recense le plus haut taux d'homicides. Soit plus du double de la moyenne nationale : 0,15 pour 10.000 habitants.

Cette palme, l'île a le déshonneur de la remporter depuis maintenant plusieurs années. De là à parler, pour certains, d'une terre d'homicides. En cause : une mafia qui gangrènerait le territoire, selon plusieurs collectifs anti-mafia, formés au cours des trois dernières années, dans la foulée de violents règlements de comptes.

De nombreux règlements de compte

En Corse, tous les homicides ne sont bien évidemment pas directement liés à la criminalité organisée. Mais elle concerne la majeure partie de ces faits (61,3% des cas pour l'année 2014, où ce taux est le plus élevé), sur la base de règlements de compte entre bandes criminelles, actives ou depuis retirées.

De 2005 à novembre 2022, et selon les données du ministère de l'Intérieur, 177 assassinats ou tentatives d'assassinats classifiés sous la suspicion de règlement de compte ou comme règlement de compte avéré sur l'île [un total qui ne prend pas en compte l'ensemble des homicides décomptés, supérieur, mais uniquement les cas de règlement de compte, ndlr].

Dans le détail, on enregistre ainsi sur la période, 119 règlements de compte pour lesquels les victimes sont décédées, et 58 tentatives d'assassinat. Année la plus mortifère : 2009, avec 17 assassinats et 5 tentatives découlant d'un règlement de compte. 

Une triste année record, suivie par cinq autres années particulièrement tourmentées : sur la période 2009-2014, on recense en moyenne 17 assassinats ou tentatives par an. "C'est une période un peu paroxystique", analyse Jean-Jacques Fagni, procureur général près de la cour d'appel de Bastia.

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Evolution des homicides en Corse entre 2005 et 2022. ©FTV

"Les années suivantes ont été aussi importantes [6 assassinats ou tentatives liées à des règlements de compte chaque année en moyenne pour la période 2015-2021, ndlr]. Mais il y a eu à l'issue de ces années noires un vrai effort collectif pour essayer d'appréhender ce phénomène, au niveau des parquets locaux comme de la JIRS de Marseille ou du parquet national financier, qui a été extrêmement mortifère."

Chef du parquet général de Bastia depuis janvier 2020, et procureur de la République de Bastia de 2006 à 2010, Jean-Jacques Fagni connaît bien la Corse et la criminalité qui s'y est développée et se développe encore. Et fait part d'une structure des actions criminelles bien spécifique à l'île.

Une réorganisation des "gangs"

Depuis les années 80 et la naissance, notamment, du gang de la Brise de mer, des groupes criminels évoluent sur l'île. Les principaux "gangs" des années 2010, tels que la Brise de mer ou le Petit Bar, sont désormais plus effacés - du fait, notamment, de l'assassinat et de l'arrestation de plusieurs de leurs membres supposés -.

Mais la présence de "clans" sur le territoire insulaire n'a pas disparu pour autant : "On assiste à une réorganisation, au cours de ces dernières années, de ces groupes. On le sait, la nature a horreur du vide, et ils sont plusieurs à avoir voulu saisir ces places qui se sont, pourra-t-on dire, libérées", glisse Jean-Jacques Fagni.

Autour de 25 bandes criminelles actives en Corse

On dénombre aujourd'hui une vingtaine de bandes actives, "entre 20 et 25", indique le procureur général près de la cour d'appel de Bastia, rapport du SIRASCO (Service d'information, de renseignement et d'analyse stratégique sur la criminalité organisée) à l'appui. 

"Chacun n'a pas forcément son pré carré, il peut y avoir des alliances, détaille-t-il. Mais en tous cas, il y a des actions criminelles qui sont menées par ces groupes sur le territoire corse. Cela peut être des actions d'extorsion. Mais aussi liées au trafic de stupéfiant, qui on le voit aujourd'hui, est en hausse, génère des profits, et peut donc générer des appétits et des conflits."

Autre possible domaine d'action : les opérations de blanchiment, reprend Jean-Jacques Fagni, "qui peuvent donner lieu à des pressions sur le milieu économique et local. Tout cela va entraîner de la part de ces groupes de criminalité organisée des rivalités, qui peuvent au final se traduire par des passages à l'acte extrêmement violents - on sait que ce sont des individus extrêmement dangereux -, et donc des règlements de comptes."

Rivalités mortifères

Depuis le début de l'année, plusieurs suspicions de règlements de compte ont fait l'objet d'une saisine de la part de la JIRS, "parce qu'on avait des victimes dont on savait qu'elles étaient insérées, inscrites, dans des groupes criminels avec des rivalités particulières". Deux de ces saisines concernent des assassinats récents en Haute-Corse.

"L'un d'entre eux était en lien avec le double-assassinat de Bastia-Poretta, bien qu'on ne puisse d'emblée pas tirer la conclusion que c'est son implication dans ce dossier qui explique cet assassinat", à savoir Jean-Louis Andreani, tué par balle à Vescovato le 25 octobre, "et l'autre était quelqu'un d'extrêmement connu, qui en était à la troisième tentative d'assassinat, qui s'est hélas pour lui cette fois avérée être la bonne", soit Jean-François Servetto, assassiné dans sa maison de Poggio-Mezzana le 21 septembre.

"On s'inscrit dans les deux cas dans ce phénomène de rivalité entre clans criminels qui est spécifique à la Corse", souligne le magistrat.

Homicides ou tentatives, les taux de résolution de ces affaires par les services reste flou : "Je ne peux pas le donner", admet Jean-Jacques Fagni, ennuyé.

"Je n'ai pas d'éléments sur un taux de résolution, qui, pour être déterminé, demanderait une analyse qui n'est pas simplement une analyse locale, mais au niveau de l'ensemble des intervenants. Je pense notamment à la fois aux parquets, aux services de l'instruction, aux deux juridictions, mais aussi à la JIRS qui est intervenante dans un certain nombre de dossiers."

Criminalité organisée ou mafia ?

Peut-on dans ce cadre parler en Corse d'une mafia, comme insistent les collectifs anti-mafia, Maffia No A Vita Iè et Massimu Susini, ou l'association Crim'Halt ? La question, polémique, revient fréquemment dans les discussions, sans trouver pour l'heure de réponse commune.

"Ça coule de source, insiste Fabrice Rizzoli, président de Crim'Halt et spécialiste des mafias. On note un ralentissement des assassinats, mais la Corse reste toujours plus marquée que les autres régions. Et la faute principale de cette continuité réside dans un manque flagrant de moyens affectés à la lutte."

Pour l'association, la solution passera notamment par le renforcement, donc, de l'arsenal judiciaire, en s'inspirant du système à l'italienne, "pour le secteur d'un procureur en France, il y en a cinq dédiés en Italie", souffle Fabrice Rizzoli.

Autre proposition, portée notamment par le collectif Maffia No A Vita Iè : l'inscription du délit d'association mafieuse dans le code pénal. Une mesure qui existe déjà chez nos voisins italiens, et qui permet des peines plus sévères pour la criminalité de "type mafieux". 

"Nous avons déjà, en ce qui concerne la législation française, un certain nombre d'instruments qui nous permettent d'agir de manière efficace à l'encontre de la criminalité organisée", contre le procureur général près de la cour d'appel de Bastia.

Je pense qu'il n'y a pas de nécessité de rajouter un délit d'association mafieuse, dont il faudrait déterminer de manière précise les contours, et ce à quoi il s'applique.

Jean-Jacques Fagni, procureur général près de la cour d'appel de Bastia

"Je parle là au sens large, pas seulement pour la Corse. Nous avons un délit d'association de malfaiteurs : si un gros criminel se lance dans une action en vue d'éliminer un de ses rivaux, ce délit d'association de malfaiteurs va permettre de mettre en œuvre un certain nombre de moyens d'interception, de techniques d'enquête, avec des écoutes téléphoniques, captation d'image, de son..."

"Tout cela existe en droit français, continue-t-il, et je pense qu'il n'y a pas de nécessité de rajouter un délit d'association mafieuse, dont il faudrait déterminer de manière précise les contours, et ce à quoi il s'applique."

Reconnaissant des "méthodes mafieuses" au sein des groupes criminels, Jean-Jacques Fagni ne voit pas en Corse l'existence d'une mafia comme celle observée en Italie, "ou dans les pays de l'Est". "Ces groupes corses sont extrêmement néfastes et dangereux, mais ils n'ont pas la structure et le champ d'intervention que l'on peut noter dans ces pays-là."

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