Coronavirus : pourquoi la désinfection des rues contre le covid19 est une fausse bonne idée

A Strasbourg, la désinfection est ciblée sur le mobilier urbain. / © PHOTOPQR/J.LOOS/MAXPPP
A Strasbourg, la désinfection est ciblée sur le mobilier urbain. / © PHOTOPQR/J.LOOS/MAXPPP

Strasbourg, Colmar, Soultz, Lauterbourg et désormais Mulhouse... Plusieurs villes alsaciennes ont fait le choix de désinfecter les rues ou le mobilier urbain pour lutter contre la propagation du coronavirus. Pourtant, l'utilité de l'initiative est clairement remise en cause.  

Par Noémie Gaschy

Pour lutter contre la pandémie de coronavirus et surtout enrayer sa propagation, de plus en plus de villes en France se mettent à désinfecter les rues ou le mobilier urbain. La Chine, premier pays touché, avait mis en place dès début février une impressionnante opération de désinfection, notamment dans la province de Wuhan. Les images de camions et drones en train de déverser une solution à base d'eau de javel dans les rues ont fait le tour du monde, voir le post Twitter de ce tabloid chinois (ci-dessous) :  
La Corée du Sud et l'Iran ont rapidement suivi.
 
En Alsace et dans le Grand Est, des communes se lancent également. Mulhouse vient d'annoncer que "par principe de précaution", le mobilier urbain sera désinfecté six jours sur sept à partir du vendredi 3 avril. Le maire de Colmar Gilbert Meyer était le premier à avoir réagi : il a fait débuter la désinfection dès le vendredi 27 mars par une phase de test, très vite étendue. Mais la pertinence de ce dispositif fait débat. 
 

L'utilité de la désinfection en question

Gilbert Meyer ne s'en cache pas, avant de solliciter une société de nettoyage pour intervenir dans les rues de sa ville, il n'avait contacté ni scientifique, ni médecin. Sa décision, il l'a prise pour répondre à l'appel de ses concitoyens, venus le sommer d'imiter le maire de Cannes, dont l'initiative avait été relayée à travers un reportage télévisé. "La réflexion était déjà là, ça n'a fait qu'accélérer la mise en œuvre, explique-t-il, avant de reconnaître : "Je ne suis pas technicien, et je ne veux pas ouvrir un débat sur l'utilité ou la non utilité de la désinfection. C'était une préoccupation des Colmariens, il fallait les rassurer".
 

On l'a donc compris, l'effet se veut avant tout psychologique, au point que de trente sites nettoyés au départ, la mairie est passée à 110 selon les demandes des entreprises, administrations et particuliers. Des lieux particulièrement fréquentés, comme les pharmacies, les hôpitaux, les commerces et les passages souterrains.

Même son de cloche à Soultz, où deux fois par semaine, les lundis et jeudis, la trentaine d'ouvriers communaux des services techniques utilise une solution à base de javel diluée aux abords de certains sites dits sensibles. "Nos élus ont décidé d'agir plutôt que d'attendre une conclusion connue dans quelques mois, concernant l'efficacité d'une désinfection, même si certains déconseillent le traitement des rues", assume la ville dans un message adressé aux habitants sur son compte Facebook.
 

A Lauterbourg, le maire Jean-Michel Fetsch a même décidé d'aller plus loin, en agissant dans l'ensemble des rues et sur le mobilier urbain avec du désinfectant ou de la javel. Il dit croire en l'efficacité de la méthode malgré les recommandations de l'agence régionale de santé.

"Le directeur général de la santé a demandé au Haut Conseil de la Santé Publique de réaliser une étude comparative des pratiques déployées dans d'autres pays, notamment en Chine et en Corée du sud, déclare l'ARS. Puis, en s'appuyant sur ce comparatif et les connaissances à date sur le COVID-19, d'indiquer si la mise en œuvre d'un nettoyage et/ou d'une désinfection de tout ou partie de l'espace public était opportune. Ces travaux sont en cours, il est donc opportun d’attendre le résultat avant d’entreprendre des actions qui pourraient comporter par ailleurs des risques environnementaux." 
 

Elle émet même clairement des doutes quant à l'intérêt du nettoyage des rues entières : "compte tenu d’une part de la faible persistance du virus sur les surfaces et d’autre part de l’obligation générale de confinement, la charge virale dans l’environnement doit être considérée comme négligeable."

Strasbourg dit avoir tenu compte de ces réflexions et donc choisi de se limiter au mobilier urbain. Depuis le début du confinement, l'intérieur des bus et trams doit être nettoyé quotidiennement sur ordre du ministère des Transports. La Ville et l'Eurométropole ont décidé de prolonger la logique à l'extérieur, en désinfectant les abords des arrêts de bus et trams au niveau des stations les plus fréquentées, ainsi que les toilettes publiques. "On est vraiment sur une approche ciblée, sur des endroits où des contacts physiques peuvent avoir lieu, au niveau des distributeurs de tickets par exemple. Il est clair qu'une désinfection générale de l'espace public et des rues n'a pas d'utilité avérée", détaille Alain Fontanel, premier adjoint au maire de Strasbourg. 
  

Des produits nocifs pour l'environnement

Outre le débat autour de son utilité, la désinfection suscite aussi des craintes en matière d'environnement car lorsqu'il a fallu trouver un produit, c'est le système de la débrouille qui s'est imposé un peu partout.

L'Eurométropole de Strasbourg, grosse structure, aurait fait du respect de l'environnement l'une de ses priorités selon Alain Fontanel : "On a pris un produit déjà très utilisé par la collectivité sur les chantiers d'eau potable pour désinfecter les canalisations : le Panox dilué. Il est biodégradable et non toxique : il perd son effet corrosif au moment de la dilution. On a d'emblée écarté la javel et le chlore, qui sont utilisés dans d'autres villes".
 

Gilbert Meyer, lui, affirme n'avoir mis son projet en route qu'une fois la certitude obtenue que le produit était homologué. "Il est employé en agriculture biologique, conformément aux recommandations de la Communauté économique européenne", se plaît-il à répéter.

Ces désinfectants tuent le virus et "quelque chose qui peut détruire un virus aussi vite, ce n'est jamais anodin", commente Marie-Laure Da Silva, cogérante de la société de nettoyage strasbourgeoise Antagoniste Propreté. C'est elle qui a été retenue pour nettoyer la ville de Lauterbourg et la mission lui pose en quelque sorte un problème de conscience car elle travaille en général avec des produits "écolabel".

Pour "faire le moins de dégâts possible", elle a contacté l'Institut Pasteur et demandé des conseils. Mais pour l'heure, elle est obligée d'avoir recours à la javel pour traiter les rues car les désinfectants sont en rupture de stock chez les fournisseurs. "On utilise de l'eau de javel diluée à 0,5 %. On se base sur les recommandations pour les désinfections intérieures et on fait pareil à l'extérieur, explique-encore Marie-Laure Da Silva. Beaucoup de villes l'ont diluée à 3 %, nous on a choisi de le faire à 0,5 % pour éviter de faire plus de dommages qu'il n'en faut. Mais on n'a pas le choix, si on veut éliminer le virus..."
 

La priorité : les gestes barrières


Les avertissements de l'agence régionale de santé, qui prévient que "l’aspersion de javel ou autre désinfectant est inutile tout en étant dangereuse pour l’environnement", peinent à se faire entendre.

L'ARS rappelle en tout cas que le virus se transmet principalement par inhalation de gouttelettes lors de toux ou d’éternuement d’un patient infecté et par contact avec la bouche, le nez, ou les muqueuses des yeux. L’application des mesures de confinement et des mesures barrières individuelles reste donc le meilleur rempart contre une infection COVID-19.
 

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