Jardinage : et si on arrêtait de tailler nos arbres ?

Novembre est propice à la plantation et à la taille des arbres et arbustes. Notre expert jardinier Eric Charton nous propose de revoir nos habitudes d'entretien.

Sus aux idées reçues en matière de taille des arbres et arbustes. Eric Charton, animateur à l'Eurométropole de Strasbourg du club relais jardin et compostage nous fait part de son expérience, en matière de taille arbustive

Il suffit de se poser la question autrement. Vous avez peut-être pris l'habitude de tailler vos haies mitoyennes, et vos arbres décoratifs. (Pour ce qui est des arbres fruitiers, la problématique est différente et ne sera pas traitée ici). Et bien, sachez que c'est une erreur, selon notre expert jardinier. En taillant vos arbustes, vous rentrez dans une boucle de taille sans fin. 

Que provoque la taille sur un arbre ou sur un arbuste ? 

"Plus tu tailles, plus tu fais croire à l'arbre qu'il est en phase juvénile et plus tu retardes son développement d'adulte", explique Eric Charton. En agissant ainsi, le jardinier tailleur freine la maturité de son arbre, autrement dit ne respecte pas sa nature profonde. Et qui dit, développement retardé, dit augmentation de la fragilité. Si l'arbre se développe normalement, sans aucune intervention, il va développer parallèlement son enracinement et croître régulièrement et harmonieusement. 

Si le jardinier taille tout de même son arbuste, quelle réaction va-t-il enclencher chez la plante? L'explication botanique est un peu technique, mais elle est nécessaire. Les tiges de l'arbre comportent des bourgeons. L'extrémité de la tige s'appelle le bourgeon apical, ou bourgeon terminal. Tout le long de la tige se trouvent les bourgeons latéraux ou axillaires. Si vous coupez l'extrémité de la tige, chacun des bourgeons latéraux va entrer dans une sorte de course à l'échalotte pour devenir à son tour le bourgeon apical de la nouvelle tige en développement. Donc la petite branche d'avant coupe va se démultiplier au fur et à mesure des tailles successives. Il en résultera un fouillis indescriptible de jeunes branchages. Au fil des années, l'équilibre naturel de l'arbre n'étant pas respecté, l'arbre va grossir et s'étaler à hauteur de coupe et s'affaiblir dans sa partie basse. Jusqu'à ce que ce déséquilibre le fragilise et le rende plus sensible aux maladies et aux insectes ravageurs. Quant aux arbres, le principe est le même sur les branches, la coupe amène les bourgeons latéraux à se développer et chaque zone de coupe devient plus fragile et multiplie le risque pour la branche de se casser par vent fort.

L'idée à retenir, c'est qu'il faut laisser les branches grandir normalement de leurs bases à leurs extrémités, de manière régulière et harmonieuse. Il faut laisser également les branches fleurir naturellement, car la branche ensuite à tendance à calmer sa pousse. En un mot comme en cent, il suffit de respecter la croissance naturelle de l'arbre, sans lui jouer des tours, sans le "titiller" comme dit Eric. Faute de quoi, l'arbre risque de se sentir en phase de croissance permanente et va s'épuiser à se développer dans tous les sens. Ce qu'Eric résume par cette lapalissade : "Si l'arbre doit être grand, il doit être grand."

Alors comment faire pour réussir à ne pas tailler ?

C'est un projet à long terme. D'une logique implacable, que vous propose le pragmatique Eric. Il faut tenter de visualiser votre jardin avant même de le concevoir. La toute première règle c'est de connaître les fonctions écologiques de votre jardin: quel sol, quel climat, quel ensoleillement. Cette connaissance de son terrain permet de déterminer les espèces qui vont s'y plaire. Ensuite il suffit d'imaginer les hauteurs d'arbres que vous souhaitez atteindre. Vous voulez cacher la vue sur la perspective du garage du voisin, choisissez un arbre à croissance définitive de 2,5 mètres. Vous voulez de l'ombre protectrice sur toute votre terrasse, voyez plus grand et choisissez des arbres qui peuvent atteindre 5 à 6 mètres. Vous aurez tout le loisir de voir votre arbre s'agrandir et vous apporter d'année en année l'ombre bénéfique à vos siestes estivales. Il faut planter les arbres en fonction de vos objectifs esthétiques mais surtout en fonction de sa croissance définitive. Nul besoin alors de le tailler, il atteindra la taille idéale pour vous, quand il sera à maturité. Un contrat "gagnant-gagnant", comme on dit.

Un dernier détail, toutefois, si vous demandez conseil à un pépiniériste, veillez à ce qu'il ne vous dirige pas vers des arbres plus gros que vous le souhaitez tout en vous disant "Vous n'aurez qu'à le tailler !" Ce serait contre productif. 

Ensuite il convient de planter vos acquisitions à bonne distance de vos clôtures, afin de respecter les normes de voisinage en vigueur. Pensez aussi à de rien planter à proximité des câbles électriques ou téléphoniques, ni trop près de vos maisons. Une fois ces règles simples, à vous la sérénité, et bien-être paysager.

Et souvenez-vous, comme dit Eric :

Si un arbre doit être grand, il doit être grand.

Eric Charton

Les avantages de la non taille

Le tout premier avantage, c'est bien sûr que vous produirez moins de déchet vert. Il vous restera bien les feuilles à ramasser, à l'automne, mais aucun déchet de branche, autrement appelé déchet ligneux. Une seule exception, si votre branche est blessée, ou cassée par les intempéries, il faut la couper net pour éviter les plaies, source de fragilisation. Et comme le dit si bien notre jardinier expert "Le bon déchet, c'est celui qu'on ne produit pas."

L'autre avantage, non négligeable, c'est la procrastination. Et oui, si on ne taille pas, on peut faire autre chose. Comme admirer nos arbustes qui poussent en harmonie et se bercer au bruit du vent dans les feuillages. Ou pas. C'est à vous de voir.

Voici en bonus, le replay d'une émission de Radio Canada avec pour invitée Jeanne Millet, chercheuse et spécialiste de l'architecture des arbres.

Que faire si les règles de vie urbaines nous obligent à tailler ?

Cela va sans dire, ces judicieux conseils ne sont applicables que si vous démarrez votre jardin. Mais si vous avez déjà fait l'erreur de planter vos arbres, arbustes ou arbrisseaux trop près des clôtures ou du trottoir, il vous faut continuer de tailler. Dans ce cas, Eric préconise de tailler moins souvent, mais plus sec. Rabattez drastiquement puis laisser pousser deux ou trois ans (voire plus si c'est possible) et reprenez ainsi de suite. Cette technique présente elle-aussi ses avantages. Moins d'interventions d'une part donc bénéfique pour la santé de l'arbre. Et du déchet plus gros après la coupe. Ce bois plus gros et plus dense, au lieu d'être passé au broyeur comme le bois jeune peut vous servir de fagot pour barbecue ou cheminée, ou peut vous permettre de confectionner des haies sèches. Eric résume ainsi cette nouvelle méthode d'espacement temporel des actions sur vos plantations : "Ce que vous faisiez tous les jours, vous le faîtes toutes les semaines, ce que vous faisiez toutes les semaines vous le faîtes tous les mois, et ainsi de suite jusqu'à ce que vous faisiez tous les ans, vous le faites tous les 5 ans".

Enfin si vous ne pensez pas pouvoir vous passer de la taille annuelle et que vous souhaitez suivre les conseils d'Eric, il vous reste une solution drastique : bouturez vos arbustes, replantez les boutures à la bonne distance de vos clôtures, c'est-à-dire à peu près à une distance équivalente à la hauteur définitive de votre arbuste et arrachez votre première ligne d'arbustes. Je sais, ça fait mal à dire comme ça, mais c'est efficace.

A cette unique condition que l'abattage ou l'arrachage d'un arbuste ou d'un arbre ne s'envisagent que si on replante quelque chose. 

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