"Je ne suis pas Zorro, je ne peux pas me battre" : au procès de Monique Olivier, l'ancien procureur de Charleville-Mézières bousculé par les parties civiles

Au deuxième jour du procès de Monique Olivier devant la cour d'assises des Hauts-de-Seine à Nanterre, une enquêtrice belge et d'anciens magistrats ont déposé à la barre. Parmi les interrogations : à partir de quel moment la piste du couple Fourniret-Olivier est-elle apparue dans le dossier Estelle Mouzin, Marie-Angèle Domèce et Joanna Parrish ?

Catherine Bauret a 58 ans. Toute de noir vêtue, les mains tremblantes, elle est la seule des trois enquêteurs belges à venir témoigner devant la Cour. "Vous m'excuserez mais je n'ai pas eu le temps de me plonger dans les quinze caisses du dossier que je n'ai pas ouvertes depuis plus de quinze ans". En juin 2003, elle était en poste au commissariat de Dinant (Belgique) quand Michel Fourniret est arrêté. Un an plus tard, le 22 juin 2004, après 39 auditions, c'est devant elle que Monique Olivier craque et passe aux premiers aveux dans les affaires Céline Saison et Mananya Thumpong. Une semaine plus tard, Monique Olivier poursuit ses déclarations dans d'autres affaires.

"Je suis pire que Dutroux"

 

Quand Fourniret est arrêté le 26 juin 2003, après la tentative d'enlèvement d'une adolescente, l'enquêtrice comprend tout de suite l'ampleur du dossier pour lequel elle est saisie. "Je suis pire que Dutroux" aurait déclaré Fourniret à la victime. À l’époque, Estelle Mouzin a disparu en France depuis plus de 6 mois. L’affaire, très médiatisée, est connue des enquêteurs belges. En juillet 2003, les enquêteurs de Versailles en charge du dossier Mouzin sont "conviés à l’enquête". La collaboration "s’est poursuivie pendant plusieurs années" ajoute l’enquêtrice. Comment expliquer alors que la police française n’est pas fait le lien ? Qu’il faille attendre que la juge d’instruction Sabine Khéris récupère le dossier Mouzin en 2019 pour que Michel Fourniret et Monique Olivier soient inquiétés ?

Certes dans les mois qui suivent son arrestation, Fourniret nie toute implication dans l'enlèvement d'Estelle Mouzin. Pourtant, dès le 6 août 2003, Monique Olivier confirme devant l'enquêtrice belge qu'il possède un véhicule Citroën Jumpy, mais aussi que son mari connaît la région de Guermantes, puisqu'il avait des amis à quelques kilomètres de là. Toujours devant la même enquêtrice, l'ancienne épouse de Fourniret affirme qu'un soir, alors qu'un reportage sur la disparition d'Estelle est diffusé à la télévision, Fourniret lui aurait lancé d'un air amusé : "Celle-là, ce n'est pas moi". 

Fourniret voulait être jugé dès 2007

Après plus de trois heures d'auditions de l'enquêtrice belge, place aux magistrats français. Francis Nachbar est le premier à se présenter à la barre. Ruban de la légion d'honneur fixé à la veste de costume, il fut procureur de la République de Charleville-Mézières de 2003 à 2008 et dirigea l'enquête française pour les affaires jugées en 2008. Un an plus tôt, le 18 juin 2007, Michel Fourniret adresse au président de la Chambre de l'instruction de la Cour d'Appel de Reims un courrier dans lequel il demande à être jugé dans les dossiers Mouzin, Parrish et Domèce. Dans ces deux dernières affaires, Monique Olivier est passée aux aveux dès février 2005. " Pourquoi cette demande est-elle rejetée?" demande le président Didier Safar. "Cette décision n'est pas la mienne" répond l'ancien Procureur, avant d'ajouter : "Ces dossiers n'étaient absolument pas prêts à l'époque (...) Est-ce que l'on a fait une erreur, c'est plus facile de le dire aujourd'hui qu'en 2008". Pourtant, dès le 20 juillet 2006, M Nachbar indique dans un courrier à la Direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) ses " forts soupçons" sur l'implication de Fourniret dans l'enlèvement d'Estelle Mouzin.

"Quand on a des convictions, on continue de se battre"

Puis viennent les questions des parties civiles. D'abord Maître Didier Seban qui rappelle que pour les familles Domèce et Parrish, il a fallu attendre 35 et 33 ans pour que les affaires soient jugées. "Ok, ça n'a pas été jugé en 2008, mais fallait-il attendre 2023 ?" ajoute l'ancien magistrat. L'avocat des parties civiles ajoute : " Pour la famille Domèce, c'est 30 ans d'angoisse, d'espoir puis d'angoisse. Depuis le père de Marie-Angèle est mort quelques jours avant le début du procès ".

Ensuite, Maître Corinne Herrmann, prend la parole. Depuis plus de trente ans, elle se bat pour confondre les tueurs en série partout en France. Rapidement, le ton monte face à l'ancien procureur. "À la suite de votre lettre, personne ne réagit et qu'est-ce que vous faites ?". Après avoir quitté les Ardennes le magistrat est muté au Havre, en Seine-Maritime. Il explique ne plus s'être penché sur le dossier car il n'en était pas saisi. "Je ne suis pas Zorro, je ne peux pas me battre. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Que j'aille voir le ministre ?" répond l'ancien magistrat. "Oui, et c'est ce que nous avons fait. Quand on a des convictions, on continue de se battre" rétorque maître Herrmann. Puis, à la suspension d'audience, l'avocate s'exprime devant la presse : "On porte la souffrance des familles au quotidien et on ne peut pas entendre de telles choses, c'est un désastre pour les familles".