"Tirailleurs" avec Omar Sy est "un film assez juste sur le plan historique", commente un historien

Le film "Tirailleurs" est sorti au cinéma le mercredi 4 janvier. Son thème, les troupes de tirailleurs sénégalais employées au cours des offensives de la Première Guerre mondiale, est parfois mal connu. Éclairage avec l'historien et enseignant Anthony Guyon.

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Savez-vous qui sont les tirailleurs sénégalais ? La majorité de la population peut répondre favorablement à cette question, mais évasivement, sans vraiment pouvoir aller plus loin.
Et dernièrement, beaucoup de choses pas forcément vraies ont été prononcées sur les plateaux télévisés d'information en continu, ou sur les réseaux sociaux à l'occasion de la traditionnelle polémique surjouée et inutile (pléonasme?) de début d'année. De quoi mécontenter Anthony Guyon, historien et enseignant. 
Sa thèse portait sur l'histoire des tirailleurs sénégalais. Après avoir été sollicité par des revues spécialisées et la presse nationale, il en a conçu un livre intitulé Histoire des tirailleurs sénégalais : de l'indigène au soldat, de 1857 à nos jours
France 3 Champagne-Ardenne a interrogé ce spécialiste à l'occasion de la sortie du film Tirailleurs. Ce dernier a été tourné dans les Ardennes et a mis à l'oeuvre des artisans locaux.

Prolégomènes 

Avant toute chose, qui sont ces tirailleurs sénégalais ?
"Il faudrait des heures pour résumer l'histoire. Il faut penser à eux dans la continuité du besoin d'intermédiaires dans les sociétés coloniales. Quand les Français arrivent dans ces territoires, ils ont besoin de traducteurs, de personnes qui peuvent faciliter les échanges. Les tirailleurs sénégalais vont s'inscrire dans cette dynamique en ayant, évidemment, un profil bien plus militaire."
"Quand ils sont créés en 1857, on parle de 500 hommes. Au fur et à mesure, les effectifs ont augmenté. On en a 200.000 qui participent à la Grande Guerre. On peut dire qu'ils ont participé à la plupart des combats de la France. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, ils sont en Afrique, en participant à la conquête et à l'occupation des territoires. On commence ensuite à les utiliser à l'extérieur : à Madagascar, au Maroc [voir les colonies d'origine des tirailleurs sur la carte ci-dessous; ndlr]." 

"Et on a cette spécificité française de la Grande Guerre d'employer des soldats noirs, d'Afrique subsaharienne, en Europe. La France n'est pas la seule à employer des soldats des colonies : toutes les puissances coloniales le font. En revanche, c'est la seule à faire venir des soldats d'Afrique subsaharienne en Europe."
"Ils étaient envoyés au front comme des soldats métropolitains, mais ne servaient pas forcément de la même façon. Il va y avoir des spécificités en fonction de la langue, ou de l'alimentation, par exemple. On les retrouvera ensuite dans tous les combats de l'entre-deux-guerres,  la Deuxième Guerre mondiale, et les guerres de décolonisation, d'indépendance : 60.000 hommes en Indochine, 5.000 en Algérie."
Combien sont morts, en comparaison des soldats métropolitains ?
"Si on prend les chiffres de la Première Guerre mondiale, on est sur des pertes à peu près similaires, entre 21 et 22% sur 8.000.000 de métropolitains et 200.000 tirailleurs. Après, derrière les chiffres, il peut y avoir le ressenti légitime des descendants de tirailleurs que ce n'était pas leur guerre."
"Une particularité est que beaucoup de tirailleurs meurent de maladie. En fait, ils ne combattent pas d'octobre à avril. Ils sont des camps [d'hivernage; ndlr] du sud-est de la France, vers Fréjus et Saint-Raphäel, car ils sont particulièrement touchés par des infections pulmonaires, des engelures." 
"Quand on regarde certaines sources, par exemple le général Nivelle pour la campagne de 1917, il a écrit qu'il fallait utiliser le sang noir pour économiser le sang blanc. Ça a été écrit."
"Mais sur l'ensemble de la guerre, ça n'a pas été fait. Sur le Chemin des Dames, ils sont ressortis beaucoup trop tôt des camps d'hivernage. Si bien qu'avant-même le début des combats, plein de tirailleurs meurent ou sont évacués vers l'infirmerie pour des raisons de maladies. Ensuite, ils sont dans l'offensive, qui est terrible pour les tirailleurs et pour les soldats métropolitains. Si on regarde le nombre de soldats et de tirailleurs, en aucun cas ils n'avaient vocation à se substituer aux métropolitains. Ce n'est pas du tout ce que montre le film d'ailleurs : il est très sobre, nuancé, et n'a rien à voir avec certaines âneries qu'on peut lire en ce moment."

Réalité historique

Que pensez-vous du respect de l'histoire par le film ?
"Le film est assez juste sur le plan historique. Il suit un axe narratif qui tient le spectateur en haleine, avec un père et son fils qui servent côte-à-côte dans l'armée, ce qui était assez rare dans les troupes métropolitaines ou non. Mais le film essaie vraiment d'approcher l'homme dans la guerre, le tirailleur dans la guerre."
"Il y a beaucoup d'éléments positifs. J'ai aimé que le fait qu'ils parlent en peul [langue locale; ndlr] montre que les Français et les Africains ne se comprenaient pas, et que les tirailleurs sénégalais eux-mêmes ne se comprennent pas entre eux. Ils pouvaient venir de toute l'Afrique occidentale française. Je trouve que le film a toute l'intelligence de le montrer."

Le film a toute l'intelligence de le montrer que les Français et les Africains ne se comprenaient pas, et que les tirailleurs sénégalais eux-mêmes ne se comprennent pas entre eux.

Anthony Guyon, historien et enseignant

"J'aime bien aussi que le film ne soit pas manichéen. On a une multiplicité de profils. Des tirailleurs vont en racketter d'autres. On en a des qui ne sont pas courageux. On a toute une galerie de tirailleurs, et c'est assez intéressant de montrer la diversité sous cet angle. Pareil du côté des métropolitains : certains traient les tirailleurs avec infériorité, d'autres sont beaucoup plus proches et respectueux. Je trouve qu'en 1h40, le défi est plutôt réussi."
Que pensez-vous du fait de mettre les tirailleurs sénégalais en lumière ?
"On met en lumière un sujet qui a toujours été évoqué par les associations, historiens, etc. Ce n'est pas vrai qu'ils ont été oubliés. Ce qui est vrai, ce sont leurs combats, les injustices dont ils ont été victimes comme le gel de leurs pensions. Ils ont mis beaucoup de temps à être pris en compte par le politique. Mais les historiens, les associations ont fait leur travail."
"Il ne faut pas voir ce film comme un précurseur, mais plutôt comme un aboutissement. C'est quelque chose qui arrive, tourné par la Gaumont, avec un acteur français particulièrement populaire. Ce film est à saluer. Mais il faut noter que des romans passionnants ont déjà été faits sur le sujet, des pièces de théâtre, des travaux historiques... qui ont été pris en compte par les personnes qui ont fait le film, notamment le réalisateur Mathieu Vadepied. 
Quelles oeuvres voudriez-vous citer ?
"Un roman qui est très bien, de David Diop, Frère d'âme. Il y a aussi un film de 2017, Nos Patriotes, de Gabriel Le Bomin. Celui-ci retrace le parcours d'un vrai résistant, Addi Bâ, qui a très bien organisé la Résistance dans les Vosges pendant la Seconde Guerre mondiale."