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Trois questions à Patricia Tourancheau, journaliste spécialiste de l'affaire Fourniret et le “gang des Postiches”

© Thierry Doudoux / France 3 Champagne-Ardenne
© Thierry Doudoux / France 3 Champagne-Ardenne

Fin juin 2004, Monique Olivier accuse son mari d’une dizaine d’assassinats. Parmi ces crimes, la plupart sont d'ordre sexuel mais elle précise que celui de Farida Hammiche est différent. Il serait un règlement de compte pour voler un magot en lingots et en pièces d’or.
 

Par Raphaël Doumergue

En 2004, Patricia Tourancheau est alors journaliste pour Libération. C'est elle qui révèle l’origine de la fortune de Michel Fourniret. France 3 Champagne-Ardenne l'a interrogée sur ses révélations et tente d'y voir plus clair dans cette affaire à part dans l'histoire du tueur en série, qui sera de nouveau devant un tribunal. "L'ogre des Ardennes" sera jugé aux assises de Versailles du 13 au 16 novembre prochain.
 

France 3 Champagne-Ardenne : Comment est né ce scoop ?

Patricia Tourancheau : Je m’occupais à l'époque de l’affaire Fourniret pour Libération et il se trouve que je venais de prendre six mois de congés sans solde juste avant les révélations de Monique Olivier, en juin 2004, parce que je venais d’écrire un livre sur le "gang des Postiches". Au début, quand sort l’histoire du stock d’or dans un cimetière, tout le monde pensait qu’il s’agissait du butin d’Action Directe. Comme je connaissais des anciens de cette organisation, je leur ai posé la question. Ils m'ont confirmé que ce n’était pas du tout dans leur pratique.

Dans ma tête, résonne ce que j’ai écrit dans mon livre. Au cours de leur existence, le "gang des Postiches" a perdu au moins 34 lingots d’or et des centaines de pièce d’or qu’ils avaient enterrés dans un cimetière.

Au début, c’est une pure intuition, mais je refuse de l’écouter. Je me dis : "Tu es entrain de délirer, tu es encore obsédée par ton bouquin sur les Postiches tu mélanges tout."


Pendant dix, douze jours, je refuse, je n’en parle à personne, c’est trop gros… Quand même, cette histoire d’enterrer de l’argent dans un cimetière, c’est plus répandu qu’on ne le croit.

Et puis je me dis: "Vérifie." Je me lance, et au début c’était très compliqué. Je finis par avoir une lecture du procès-verbal de Jean-Pierre Hellegouarch [militant proche du mouvement d'extrême-gauche Action directe et ancien co-détenu de Fourniret, ndlr] sur la disparition de Farida Hammiche : "C’est un codétenu italien qui m’a dit qu’il allait être extradé en Italie et prendre perpet’ Il m’a dit qu’il voulait déménager un stock d’or qui était dans un cimetière pour le mettre à l’abri. Et on aurait partagé." Les policiers lui demandent comment s’appelle ce codétenu, Hellegouarch dit qu’il ne s’en rappelle plus, mais donne des détails :  "C’était un braqueur d’extrême droite qui s’est échappé de la prison de Rebibbia à Rome par hélicoptère."

A ce moment-là, dans ma tête ça fait tilt : des profils comme celui-là il n’y en qu’un : c’est Gian Luigi Esposito qui s’est évadé avec André Bellaïche du "gang des Postiches".

Je ne dis rien aux policiers de mon intuition. Mais pour moi, j’ai déjà vérifié 90% de mon hypothèse. Les policiers n’ont pas le nom de l’Italien et, en fait me l’ont avoué après, ils n’ont pas cru Jean-Pierre Hellegouarch. Ils ont pensé qu’il racontait des mensonges pour cacher l’origine de sa fortune. Après, il me reste deux grosses vérifications à faire : est-ce qu'Esposito était bien à la prison de Fleury-Mérogis début 1988 ? Et est-il exact qu’il allait être extradé en Italie?

Je ramais pas mal sur ces deux dernières vérifications, et j’ai carrément mis le marché en main à la police judiciaire de Versailles. J’ai une hypothèse vérifiée à 90% mais ni l’archiviste, ni l’administration de Fleury-Mérogis, ne me laissent accéder à l’info. J’avais peur que ça sorte ailleurs. Ils ont vérifié, et moins de 36 h après, le commissaire m a rappelé et m’a confirmé la présence d’Esposito à Fleury-Mérogis. Il m’a même précisé qu’il avait été dans la même cellule qu’Hellegouarch et qu’il avait été extradé en Italie, le 12 avril 1988.

J’avais mon scoop.

 

F3 : En prison quels liens ont pu tisser les différents protagonistes ?

Patricia Tourancheau : En prison, il se passe des rencontres, les détenus sont sur un pied d’égalité. Ils sont tous au ballon, au trou. Ils s’ennuient. Il faut passer le temps et la plupart des bandits rêvent d’évasion. Ils passent des heures, des mois, des années à planifier des plans pour s’échapper. Ils pensent à leur famille évidemment, et à l’oseille, à l’argent, c’est très classique. C’est ce qui les fait vivre et ce qui a permis les confidences entre Jean-Pierre Hellegouarch et Gian Luigi Esposito.
 

Entre Fourniret et Hellegouarch c’est différent. Michel Fourniret va manipuler, tromper, abuser Jean-Pierre Hellegouarch. Fourniret ne lui dit pas quand ils se retrouvent ensemble dans la triplée (cellule de trois personnes) en mars 1984 pourquoi il est emprisonné. Il minimise. Il ne reconnaît qu’un simple et un seul attentat à la pudeur dans la région de Versailles. En prison, c’est une des caractéristiques, les détenus ne posent pas beaucoup de questions aux autres, en tout cas sur ce pourquoi ils sont là. Hellegouarch ne va pas chercher plus que ça. Ils ont quasiment le même âge et il va le prendre pour un bon gars, inoffensif, sans danger, incapable de voler, un bricoleur autodidacte.

En plus, Fourniret l’admire. C’est une dimension qu’on lui connaît peu. Il rêve d’être un bandit.


Un vrai homme. Il dira : "En prison, j’ai rencontré de vrais hommes comme Hellegouarch." Et il se prend pour un bandit. Michel Fourniret va évidemment entourlouper son co-détenu. C’est pourquoi il lui fera confiance pour déplacer le magot du "gang des Postiches."
 

F3 : Que peut on attendre de ce procès ?

Patricia Tourancheau : Il n’y a plus d’enjeu sur la sanction pénale. Michel Fourniret a déjà été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité incompressible et Monique Olivier à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de 28 ans.

On peut en attendre le face à face entre les Fourniret et Hellegouarch comme en 2008. Mais ce sera un nouveau face à face. Il y a que Jean-Pierre Hellegouarch soupçonne Fourniret. Il dit que si l’Ardennais n’indique pas où se trouve le corps de Farida Hammiche, c’est parce qu’il a dû la violer ou l’agresser sexuellement.

Un des enjeux est de savoir ce qu’il s’est réellement passé ce soir là.

Mais surtout, je pense que l’enjeu est ailleurs. Je pense que les avocats d’Hellegouarch, maîtres Didier Seban et Corrine Herman, vont essayer à ce procès de leur faire avouer d’autres choses sur Marie Angèle DomèceJoanna Parrish voir Estelle Mouzin. Ils vont essayer même si quatre jours, c’est très court. Il y aura un troisième procès, au moins pour les cas de Domèce et Parrish qui sont encore à l’instruction. Et puis, il y a un trou encore dans les années 1990 où, officiellement, Fourniret n’aurait pas commis de crimes. C’est quand même bizarre.
 

L’enjeu final du procès c’est peut être de lui faire raconter autre chose que le meurtre de Farida Hammiche.


 

Patricia Tourancheau, de Libération aux "Jours"

Après Libération, Patricia Tourancheau est désormais journaliste free-lance. Elle collabore notamment pour le site Les Jours. Elle est l’auteure d’une série très complète sur Michel Fourniret et le "gang des Postiches" intitulé : le magot. Fourniret et les "Postiches", mortelle rencontre.
 

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