Ardennes : à Revin, après le fiasco des Cycles Mercier, la désillusion des électeurs

A l'approche de l'élection présidentielle 2022, France 3 Champagne-Ardenne sillonne les villes moyennes de la région. Première escale à Revin, qui deux mois après le fiasco des cycles Mercier, peine à panser ses plaies.

L'automne est arrivé. Un brouillard épais, semblable à des blocs de ciment duveteux, enveloppe le toit des maisons de Revin (Ardennes), nichées sur les bords de la Meuse. Le calme de cette commune de 6.000 âmes n'est interrompu que par le roulis des poids lourds et des voitures, qui roulent (trop) vite au goût de Daniel, 67 ans. Dans la montée qui surplombe le quartier industriel de la Bouverie, il promène son petit chien. "Les gens roulent trop vite, peste le retraité. La dernière fois, en sortant de mon stationnement, je n'ai même pas eu le temps de tourner la tête qu'une voiture a failli me rentrer dedans. J'aurais dû regarder plus vite, mais elle était à 80 km/h au lieu de 50 !"

Des tracas du quotidien qui, mis bout à bout, exaspèrent Daniel. Après un week-end largement consacré à la potentielle candidature du polémiste Eric Zemmour, ce lundi 20 septembre, l'ancien peintre en bâtiment n'a plus honte d'affirmer ses convictions. "Moi, ce sera Zemmour ! Enfin un mec franc, qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ! Y'en a marre de l'immigration, on donne trop aux autres, pas assez aux nôtres", plastronne le Revinois d'adoption, qui a toujours voté à l'extrême-droite. "Avant, je votais Le Pen, mais avec Zemmour, ça va leur faire tout drôle."

 

 

"Je pensais qu'il ferait des choses pour les plus faibles"

Comme lui, Nathalie Braconnier n'en peut plus. Ouvrière pendant 30 ans, dont 25 chez Arthur Martin (ex-Electrolux), et une retraite à moins de 400 euros lui ont fait tirer un trait définitif sur la gauche, pour qui elle avait toujours voté. "J'ai arrêté en votant Macron en 2017. Je n'avais pas beaucoup d'espoirs, mais je pensais vraiment qu'il ferait des choses pour les plus faibles : les jeunes et les retraités. Il nous a laissés tomber. Je voterai Zemmour. Ça, c'est un vrai vote protestataire."

Mais alors, qu'est-ce qui a fait tomber Nathalie et les autres dans les bras des candidats les plus extrêmes ? En 2017, c'est Marine Le Pen qui est arrivée en tête du 1er tour de la présidentielle, devant Jean-Luc Mélenchon, avec plus de 35% des suffrages. Un coup dur dans ce bastion du socialisme. Ceux que nous avons rencontrés se disent lassés de la politique, des mensonges, des promesses non tenues. Ils se sentent délaissés par les ministres successifs venus promettre qu'une prochaine usine allait ouvrir, qu'une autre ne fermera pas. Trois visites de ministres en cinq ans. Arnaud Montebourg en 2016, ancien ministre du Redressement productif, alors en campagne pour les primaires à gauche, puis Bruno Le Maire en 2018, trois jours après le placement en redressement judiciaire de la SAI revinoise.

Et enfin Jacqueline Gourault, le 15 mars 2021. La ministre de la Cohésion des territoires annonce la surprise : les cycles Mercier, connus pour avoir équipé "Poupou" sur le Tour de France, ont choisi les Ardennes pour leur retour en France. Pour couronner le tout, l'Etat les subventionnera à hauteur de 5 millions d'euros. Avec, à la clé, 270 emplois. Une "bouffée d'oxygène" dans une ville qui comptabilise 27% de chômage, dont 17% concerne les jeunes de moins de 20 ans.

 

Ça fait des années qu'on en prend plein la tête.

Jacky Sarazin, secrétaire de la section PCF de Revin.

 

 

Ce qu'il y a d'extraordinaire dans cette affaire, c'est que ce monsieur Seghezzi, c'est l'Etat qui nous l'a présenté, en nous disant qu'il allait nous aider.

Daniel Durbecq, maire (DVD) de Revin.

Un taux de chômage à 27%

Mais le projet n'aboutira pas. Cinq mois plus tard, l'Etat annonce qu'il se retire, laissant les élus sans explication officielle. Encore une promesse envolée, et avec elle, les espoirs d'une ville abandonnée à son triste sort. "Ça fait des années qu'on en prend plein la tête, se désole Jacky Sarazin, secrétaire de la section PCF de Revin. Là, on parle de Mercier, Selni, Electrolux, mais avant il y a eu Porcher, l'entreprise de céramique, qui pourvoyait des milliers d'emplois."

"C'était comme si elle posait la première pierre", se souvient, amer, le maire divers droite de Revin, Daniel Durbecq. "Elle a dit qu'elle souhaitait être la première à acheter un vélo qui sortirait de ces chaînes." Les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent répétait Jacques Chirac. Cette fois, tous les élus y ont cru. "Ce qu'il y a d'extraordinaire dans cette affaire, c'est que ce monsieur Seghezzi, c'est l'Etat qui nous l'a présenté, en nous disant qu'il allait nous aider", tacle l'édile. Le coup est d'autant plus dur que "pour une fois, nous marchions tous main dans la main, l'Etat, la région, le département, la communauté de communes et la commune, pour aller dans le même sens."

En cette mi-septembre, l'évocation du traumatisme est d'autant plus douloureuse que "normalement, les travaux devraient être en cours." Et l'élu de se demander, toujours sans nouvelle de Bercy : "Est-ce qu'il n'y a pas d'arrières pensées politiques ? Electoralistes ? C'est quand même dommage qu'aujourd'hui, on ne soit toujours pas au courant des vraies raisons du retrait de l'Etat."

 

Mobiliser les plus jeunes

Dans la fraîcheur automnale, Maxime Grulet distribue des tracts du PCF devant le lycée Jean-Moulin, flambant neuf, avec une vue imprenable sur les collines verdoyantes. Le jour peine à pointer. Sur les papiers rouges, il est question d'une fête à Charleville samedi à 17 heures, "avec quelques bières, pour parler politique. Mais attention, prévient-il, c'est pas pour faire les cons." Il tente, à sa façon, de mobiliser les lycéens. "A la rentrée, je leur ai distribué des masques, en pointant le fait qu'ils sont obligatoires, mais que le gouvernement ne leur en donne pas. C'est une manière très concrète de les aider et de leur montrer comment on peut s'engager politiquement. C'est ensuite qu'on parlera politique."

Mais le vrai combat de Maxime, c'est la réunion avec une membre du cabinet de Jacqueline Gourault le 1er octobre prochain. Son but : éclaircir les raisons du fiasco Mercier. La plaie est toujours béante, près de deux mois après l'annonce du retrait de l'Etat du projet. "Une jeune femme est tellement motivée, qu'elle a posé un jour de congé. Elle mise beaucoup sur cette rencontre", affirme-t-il avec un espoir à toute épreuve.

 

Une ville au passé industriel riche

A écouter les Revinois, l'arrivée d'un nouvel entrepreneur est la seule solution pour les sortir du marasme des cinquante dernières années. Ils aiment à ressasser les belles décennies de l'époque industrielle, luxuriantes. Toute la ville semble figée dans son passé glorieux, qu'elle aimerait retrouver à n'importe quel prix. Les panneaux touristiques, de vieilles cartes postales couleur sépia, trônent dans le centre-ville coquet, comme pour convaincre touristes et Revinois que le chômage n'a pas toujours été leur réalité. "A Revin, quand vous arriviez dans la rue de la gare le lundi matin, c'était une ruche. Les bistrots étaient pris d'assaut", se souvient Daniel Durbecq, un brin de nostalgie dans la voix. "Et il y avait des magasins de luxe", renchérit Jean Guion, son premier adjoint. Ce lundi-là, seuls un restaurant et un bar sont ouverts.

 

 

Il faut dire qu'en 50 ans, la commune s'est métamorphosée. Après les années fastueuses de l'industrie, avec les usines Arthur Martin, Faure et Porcher employant des milliers de personnes, le séisme de la désindustrialisation a détruit la ville. En 40 ans, Revin passe de plus de 12.000 habitants à 7.500 âmes en 2012. Ils ne sont plus que 6.100 aujourd'hui. L'immobilier a chuté : un pavillon acheté 120.000 euros à la fin des années 2000 n'en valait plus que 80.000 euros après le départ d'Arthur Martin, dix ans plus tard. Revin se retrouve coincée, enfermée dans une spirale infernale.

Un cocktail propice à la contestation. En novembre 2018, on parle de Revin sur tous les plateaux TV. Elle devient l'emblème des Gilets jaunes : une ville rurale, en déclin, où les services se font de plus en plus rares. Les médecins se comptent sur les doigts d'une main, les spécialistes ont fui à Charleville-Mézières, la grande ville à 25 km de là. Chabane Sehel, figure emblématique du mouvement, se retrouve sur les plateaux télé à débattre face à la porte-parole du gouvernement de l'époque, Sibeth Ndiaye. Il ne s'arrête pas là. Aux municipales de 2020, il recueille 6% des voix et il est l'un des rares candidats à revendiquer l'étiquette des Gilets jaunes. "Il ne faut pas mentir aux gens, affirme-t-il. A ce moment-là, tout le monde masquait son étiquette [en 2020, six candidats se sont présentés à la mairie de Revin, ndlr]. Comme s'ils avaient honte. La seule personne qui a assumé son parti, c'est la candidate du RN", tance Chabane Sehel.

 

Après les Gilets jaunes, la désillusion

Trois ans plus tard, la contestation s'est transformée. Elle se retrouve dans l'abstention selon certains, dans des discours qui brandissent la grandeur passée et font échos à l'histoire de la ville selon d'autres. L'immigration devient un sujet de préoccupation. Pourtant, dans la cité ardennaise, la thématique n'a pas toujours été la cible de critiques aussi virulentes. Malek Zeghdane en est le parfait exemple. Il anime la radio associative du quartier, Radio Panach, depuis presque 30 ans.

 

Né à Revin, il a gardé la nationalité algérienne en hommage à ses parents, ce qui l'empêche de voter en France, mais pas d'avoir un avis sur la politique nationale. "Quand les gens me disent qu'ils votent Marine Le Pen ou qu'ils sont d'accord avec Zemmour, je coupe court à la relation. Je ne supporte pas qu'on me dise 'Toi, tu travailles, tu es différent, tu es intégré, tu ne poses pas de problème… Mais quand on voit les terroristes à la TV…' Je leur réponds : 'Et alors ? Il y a des terroristes à Revin ? Il y a tous les jours des meurtres à Revin ?' Ils me répondent que 'non, mais on ne sait jamais'."

Moustache épaisse sous le nez, Malek Zeghdane est une figure du quartier Orzy, situé sur l'autre rive de la Meuse. Avec ses immeubles défraîchis, difficile de penser qu'autrefois, tous les cadres de Porcher et Arthur Martin y avait leur résidence. "Aujourd'hui, le quartier est mort, il n'a plus d'âme", regrette le Revinois. A la fin des années 1960, les premiers travailleurs immigrés arrivent à Orzy, "c'était cosmopolite, tchoutchouka comme on dit chez nous", en hommage à ce plat maghrébin qui mêle poivrons, piments, tomates et autres légumes du soleil.

 

 

Les Revinois regardent aussi vers l'avenir. Le fiasco Mercier a blessé mais pas tué. La mairie assure être sur la piste d'un nouvel entrepreneur, "une petite locomotive, pas un TGV", sourit Daniel Durbecq. Outre l'industrie, un autre domaine est sur toutes les lèvres : le tourisme. Avec un cadre verdoyant idéal pour les touristes avides de nature, les Ardennes font le pari de ce qu'on appelle le tourisme vert. "Les Revinois ne vivent que dans le passé, ils ne voient pas le potentiel de leur ville", regrette une ancienne aide-soignante, qui a tout plaqué pour ouvrir des chambres d'hôtes il y a quelques mois.

 

"Les Revinois vivent dans le passé"

Un constat partagé par Jérôme Colas, directeur de l'école de musique indépendante. "La ville radote beaucoup sur son passé, constate-t-il, alors qu'au contraire, il y a un potentiel touristique qu'il faut le développer, quitte à miser sur les ardoisières et son passé industriel." Arrivé à Revin en 2009, il a entièrement retapé un local de rez-de-chaussée, avec une vue imprenable sur la Meuse. "Je suis tombé sous le charme de la ville, je ne me vois plus partir."  

 

Ce lundi-là, une lumière chaude baigne la salle remplie de guitares et de pupitres. Quand on lui demande ce qu'il pense de la campagne présidentielle à venir, il ira voter mais sans conviction. "La politique, ce sont avant tout des gens qui ne pensent qu'à leur ego, qui veulent se placer et placer leurs copains", reproche-t-il. Même avec une photo des candidats sous les yeux, il est incapable de dire pour qui il a voté en 2017. Et pourtant, il s'est engagé dans la liste de Dominique Ruelle, ancienne membre du Parti socialiste. "Au début, elle nous a promis de se présenter sans étiquette, c'est justement ce qui nous a convaincus, avec une bande de copains."

Alors, pour qui votera-t-il en 2022 ? Comme beaucoup de Revinois, il souffle, incapable de se prononcer. "Zemmour, c'est la droite de la droite non ?" Le polémiste n'est pas dans son viseur. Mais pour le moment, aucun des candidats lancés ne s'y trouve. Comme en 2017, il n'est pas sûr de se souvenir du bulletin de vote qu'il aura glissé dans l'urne en mai 2022.

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
élection présidentielle politique élections