Troyes : les sages-femmes du centre hospitalier lancent un appel de détresse

Début août, les sages-femmes du Centre Hospitalier de Troyes ont adressé une lettre aux élus locaux. Ces professionnelles souffrent. Statut, salaire, effectifs et conditions d’embauche, pour elles, rien ne va plus... depuis trop longtemps.
Les sages-femmes se disent méprisées et méconnues, de la part du ministre de la santé, Olivier Véran
Les sages-femmes se disent méprisées et méconnues, de la part du ministre de la santé, Olivier Véran © Thierry Doudoux, France Télévisions
Nous ne sommes pas reconnues, nous ne sommes pas payées. À l’heure actuelle, la passion ne suffit plus.” Audrey Bersuat ne mâche pas ses mots au téléphone. Cette sage-femme de Troyes a signé, avec 56 consœurs, une lettre adressée aux élus. Elle commence ainsi :  

               

“Nous vous écrivons, car nous sommes en recherche désespérée de soutien, de compréhension et de visibilité politique pour notre profession que nous aimons tant mais qui est plus que méconnue et méprisée par le ministre de la Santé et des Solidarités, Monsieur Olivier Véran.” 

Lettre du 5 août 2020, des sages-femmes du Centre Hospitalier de Troyes


En cause, tout d’abord, leur statut. Dans le Code de la santé publique (Art. L4111-1 à L4163-10), sage-femme est une profession médicale au même titre que les médecins. Or, au quotidien, ce métier est reconnu paramédical. Pourquoi ? Fleur Dessinger, en poste depuis 13 ans au centre hospitalier de Troyes, laisse échapper un rire : “C’est bien la question que l’on se pose. C’est une demande légitime qui nous est refusée de longue date.
 

Pourtant, Fleur possède un droit de prescription. Une grande partie de ses prises en charge sont réalisées en autonomie sans l’avis d’un médecin. “80 % de notre travail s’effectue sous notre propre responsabilité de sage-femme. Mais nous sommes considérées comme des petites mains.” 

Le 13 juillet dernier, c’est la déconvenue de trop. Les accords du Ségur de la santé sont conclus. Ils prévoient 8,2 milliards d’euros pour la revalorisation des métiers des établissements de santé et des EHPAD. Les mesures prises pour les sages-femmes sont calquées sur les professions paramédicales. 
 
Dans un tweet, le Conseil de l'Ordre des sages-femmes interpelle le ministre de la Santé le 20 juillet 2020 :


La revalorisation salariale pointée du doigt 

Une marque de déni supplémentaire pour Audrey. Elle ne souhaite pas une rémunération de médecin, mais réclame simplement un traitement plus juste. Elle constate : “À certains endroits, les sages-femmes sont payées bien en dessous de collègues du paramédical.” Sans déprécier ses confrères, elle estime que les responsabilités et qualifications ne sont pas comparables.  
 

Plus de 55 % des sages-femmes ont envisagé de quitter le métier

d'après une enquête du Conseil de l'Ordre des sages-femmes, 1er juin 2020


Ces compétences méritent d’être revalorisées. C’est sous-estimer la valeur des soins apportés aux femmes”, renchérit Fleur. En mars 2014, le statut de sage-femme des hôpitaux a été juridiquement créé, un modèle hybride médical et paramédical qui n’a pas satisfait la profession. “Ils ont remanié les grilles de salaires, mais c’était ridicule. J’ai touché 40 euros en plus.” À cela s’ajoute, des conditions disparates d’embauche au sein du territoire national. Ces sages-femmes dénoncent un flou juridique sur les grilles indiciaires. Le début d’un cercle vicieux. De nombreuses jeunes sages-femmes sont prêtes à accepter un poste moins bien payé, car les offres se sont rares. 
 

“La santé des femmes est en danger à l’heure actuelle ” 


D’après le Conseil national de l’Ordre des sages-femmes, depuis les années 70, le nombre des maternités a été divisé par trois : il y avait 814 maternités en 1996, 512 en 2016. Le nombre de lits d’obstétrique a également été réduit. “On bataille pour obtenir des postes alors que c’est défini dans des décrets", dénonce Fleur. En effet, des décrets déterminent les effectifs des sages-femmes nécessaires pour assurer l’activité. Mais, ils datent de 1998, pour les principales intéressées, il serait temps de les actualiser. 
 
À côté de cela, le nombre de gynécologue-obstétricien ne cesse de baisser. “Le gouvernement nous donne tous les ans des compétences supplémentaires. On est obligé de pallier ce manque”, explique Audrey. Depuis la loi HPST de 2009, les sages-femmes peuvent assurer le suivi gynécologique des femmes en bonne santé. Autre exemple, depuis 2016, elles sont habilitées à pratiquer l’IVG médicamenteuse (Interruption Volontaire de Grossesse). 

 

J'ai fait un burn-out il y a deux ans. Oui, il y a une souffrance

Fleur Dessinger, sage-femme au Centre Hospitalier de Troyes

 


Parallèlement, la détresse psychologique grandit. Le Collège national des sages-femmes a publié un rapport alarmant le 3 juin 2020. 40 % des cliniciennes salariées déclarent être victimes de syndrome d’épuisement émotionnel. “Le laps de temps pour assumer toutes ces choses n’augmente pas, se désole Fleur. La qualité du service apporté à nos patientes se dégrade.” Dans un tel contexte, ces professionnels ont peur pour l’avenir de leur métier, mais surtout pour l’avenir des femmes. 
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