Le retour d'une Ligue d'Alsace de football : pourquoi cette éventualité dépasse le simple enjeu sportif

Le 30 mars, la Ligue du Grand Est de football se réunit en session extraordinaire pour voter pour ou contre la création d'une Ligue d'Alsace à part entière. Si les arguments sont avant tout sportifs des deux côtés, l'enjeu politique plane indéniablement autour du débat.

Le football alsacien est à l'aube d'une petite révolution, et celle-ci pourrait avoir des répercussions bien au-delà du monde du sport. Pour ceux qui n'auraient rien suivi, les clubs alsaciens ont voté à 96% pour sortir de la Ligue du Grand Est le 28 octobre, et l'ensemble des clubs et des districts du Grand Est sont cette fois appelés à voter le 30 mars en assemblée générale. L'issue n'est cependant pas du tout certaine tant les clubs de Champagne-Ardenne et de Lorraine ne voient généralement pas d'un bon œil ce potentiel départ de l'Alsace.

Le parallèle avec le débat autour de la sortie de l'Alsace du Grand Est, institutionnel cette fois, et non seulement footballistique, est évident. Frédéric Bierry, le président de la Collectivité européenne d'Alsace (CEA) et héraut de l'indépendance institutionnelle de l'Alsace au sein du Grand Est, ne cache d'ailleurs pas être s'être engagé personnellement dans le processus engagé par le monde du foot alsacien, en témoigne un communiqué publié sur le site de la CEA saluant le vote des clubs du 28 octobre. Tout en soulignant "l'engagement" du président du District d'Alsace, Michel Aucourt, il y rappelle le rôle de ses propres échanges avec la ministre des Sports ou le président de la Fédération française de football. 

Certains responsables du foot régional ne se privent d'ailleurs pas de faire le lien : "Tout ça est porté par une mouvance politique, puisque l'ambition politique de l'Alsace est d'obtenir une région", a ainsi déclaré au Républicain Lorrain le président du district mosellan, Christophe Sollner. Y aurait-il donc un agenda politique derrière le processus engagé par les acteurs du football alsacien ? 

Pas de politique, mais un peu quand même 

Interrogé sur une éventuelle instrumentalisation, Frédéric Bierry balaie d'emblée l'argument. "Si les clubs avaient dit non, j'aurais suivi leur décision. Je suis simplement en soutien d'une démarche entièrement démocratique. Je respecte la volonté des clubs." Ses démarches auprès des ministres et des plus hautes autorités du football ? "J'ai participé à des rencontres. C'était une manière de faciliter les liens, mais seulement parce que la cause était fondée démocratiquement, et que c'était la volonté de la base.

La démarche institutionnelle est d'autant plus forte qu'il y a des mouvements de la société civile, comme là dans le monde du football

Frédéric Bierry, président de la Collectivité européenne d'Alsace

L'élu serait donc seulement dans une démarche d'accompagnement du mouvement, sans en être l'initiateur. En revanche, il n'élude pas le fait qu'un vote positif ne serait qu'un "nouveau signe" de la justesse de son combat. "Cela ne ferait que confirmer que l'Alsace est le périmètre de vie mandé par les citoyens. La démarche institutionnelle est d'autant plus forte qu'il y a des mouvements de la société civile, comme là dans le monde du football."

Certains élus de la CEA, qui ont accepté de nous parler anonymement, alertent contre le risque de "personnification" du résultat. "Heureusement que, jusqu'ici, les politiques ne s'en sont pas trop mêlés. Et si ça aboutit, il ne faudrait que pas que le débat soit tourne autour d'une personne". Un autre élu, plus direct, évoque le risque que le vote "remette une pièce dans la machine de Frédéric Bierry". "Il s'exprime sur le sujet de la région Alsace au moindre texto qu'il reçoit, au moindre bruit de couloir qu'il entend. C'est évident qu'un tel vote lui donnera de nouveau l'occasion de faire sa com'".

Le football a toujours été une arme pour les élus locaux

Le vote du 30 mars, qui d'ailleurs ne serait qu'une étape sur le chemin d'un retour à la Ligue d'Alsace, puisque la FFF devra encore se réunir à l'été pour entériner ce processus démocratique, pourrait donc aboutir à de la récupération. Mais n'est-ce pas là finalement le jeu classique de la politique locale ? C'est ce qu'avance dans ses recherches Michel Koebel, professeur de sociologie à la Faculté des sciences du sport à l'Université de Strasbourg. "Les politiques ont tendance à éluder ou à ne pas assumer le fait qu'ils utilisent le sport pour leur cause politique, alors que ça n'a rien de péjoratif. C'est même un fait historique : dans les années 1920, 1930, le monde du sport et de la politique affichaient leurs liens ouvertement. Il y avait du sport communiste par exemple. Aujourd'hui, il y a encore du sport socialiste en Allemagne. Ce n'est que plus récemment que le mouvement sportif a voulu monter une sorte de sport neutre, pour paraître plus libre.

Il y a selon lui une interdépendance entre les dirigeants sportifs et les acteurs politiques locaux, les premiers ayant besoin des subventions et d'un appui, les seconds d'une assise populaire au sein de la société. "L'identité territoriale est le point de convergence entre ce qui est défendu par les clubs et ce qui est défendu par les élus locaux. La plupart des noms des clubs de football contiennent le nom de la ville dans laquelle ils sont implantés. C’est d’ailleurs cocasse de voir que l’un des rares clubs de football en France qui inclut le nom de la région dans son nom est celui de Strasbourg, depuis que la région Alsace avait accepté de le sauver financièrement."

Rien d'étonnant, donc, à ce que la CEA et Frédéric Bierry s'emparent de l'opportunité de la création d'une Ligue d'Alsace de football. À moins que le vote du 30 mars ne soit défavorable et que les velléités footballistiques alsaciennes ne soient enterrées. Y aura-t-il alors, à l'inverse, un signal négatif pour la création d'une région alsacienne ? "Pas du tout, je dirais même que ça accentuerait ma détermination", assure Frédéric Bierry qui, en bon politique, maîtrise l'art de sortir gagnant à tous les coups.