Alsace : robe pastorale, chasuble... une couturière revisite les vêtements de culte

Virginie Faux a créé l'année dernière près de Strasbourg une entreprise unique en son genre : une maison de couture dédiée aux vêtements de culte. Costumière, vivant avec un pasteur, elle revisite et dépoussière robes pastorales, étoles ou chasubles. Alléluia.

On ne peut pas dire que l'Eglise soit un temple de la mode. C'est noir, c'est rigide, ça donne envie de chialer et pas seulement sur nos péchés. Sortez les mouchoirs brodés. Pour lutter contre cette morosité liturgique, Virginie Faux, costumière à Breuschwickersheim près de Strasbourg (je ne l'écrirai qu'une seule fois) a décidé de donner un grand coup d'aiguille. Piquant au vif les plus conservateurs. Mettant les robes pastorales culte par-dessus de tête. 

Luther, pas vraiment une fashionista

Rien ne prédestinait Virginie à dessiner des robes pastorales. Dieu peut-être mais c'est une autre histoire. Avant, Virginie Faux restaurait des costumes anciens pour les musées, les collectionneurs privés. Parfois, forte de son diplôme de styliste obtenu en 2000 au prestigieux Fashion Institute of Technology de New York, elle concevait ses propres créations. Mais ça c'était avant. Non pas qu'elle ait été frappée par la grâce. Mais plutôt touchée par le sort d'une amie comédienne et pasteure. Volubile, extravertie ... mal fagotée.

La robe pastorale remonte au 16e siècle, elle n'a pas changé depuis Luther.

Virginie Faux

"Quand j'ai rencontré Débora, elle était encore stagiaire pasteure. Débora est comment dire ? Très dynamique et elle avait une aversion contre la robe pastorale, la robe universitaire." Il faut dire que même si on n'est pas coquet, la robe traditionnelle c'est momoche. Un trapèze noir avec un col blanc en forme de tablettes Galak, fashion faux pas assuré. "La robe pastorale remonte au 16e siècle, elle n'a pas changé depuis Luther. A la base c'est la robe universitaire des doctorants, des théologiens. Elle symbolise le savoir et une certaine distance."

 La coupe aussi est tout un symbole. Une tête qui dépasse d'un drap de laine noire, y a pas photo, ça ne va à personne. Ou à tout le monde et c'est bien le problème. "C'est encombrant, ample et très lourd.  Elle sert en fait à cacher la personne, la silhouette pour s'effacer devant la charge, le ministère. On se noie dedans." Et Débora a assez bu la tasse. Sur scène comme au temple, elle veut rester féminine, jolie. Dieu l'a faite ainsi après tout.

Des robes pastorales dans l'air du temple 

Virginie s'aperçoit de fil en aiguille que la jeune génération de pasteurs partage les envies de son amie comédienne. Il faut être dans l'air du temple. Il faut être surtout soi-même. "En discutant avec d'autres pasteurs, hommes et femmes, j'ai senti que beaucoup trouvaient la robe pastorale imposante, austère vieillotte. Qu'elle ne leur ressemblait pas, ni même aux valeurs de modernité qu'ils défendent."

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Virginie se met au travail sous l'oeil attentif de son compagnon Philippe François, pasteur lui-même, caution théologique et modèle photogénique. "Il m'aide à respecter les codes liturgiques, à ce que je n'aille pas trop loin. Je bride mon inspiration pour l'instant. La couleur noire par exemple est importante ou le double rabat blanc qui représente les tables de la loi. On touche au symbole là, c'est très délicat."

Les plus conservateurs ont jugé la robe trop féminine, trop près du corps. Il y a eu tout un débat sur : une femme pasteur peut-elle montrer sa fémininité ?

Virginie Faux, couturière

Ainsi nait, l'année dernière, la première robe pastorale sur mesure. Version années 50, très cintrée, gros boutons de nacre, la robe de Débora. "Elle a beaucoup fait parler d'elle cette robe. En bien ou en mal. Les plus conservateurs l'ont jugée trop féminine, trop près du corps. Il y a eu tout un débat sur :  une femme pasteur peut-elle montrer sa fémininité ?"

A ce débat de fond sans fin, Virginie semble avoir trouvé sa réponse. La robe pastorale de Barbara Guyonnet, plutôt années 60, arrive au-dessus du genou. Et le fameux rabat blanc n'est plus qu'un pointillé. "Elle s'en sert pour les baptêmes, les cérémonies importantes sauf les enterrements. Là bon... Grâce à Barbara, très présente sur les réseaux sociaux, mon travail s'est diffusé partout." L'UEPAL, l'Union des Églises protestantes d'Alsace et de Lorraine, ne tranche pas. Et Virginie Faux coupe. Tchak.

Des étoles LGBT, des robes en jeans

Virginie n'est pas une Mary Quant huguenote. Si ses robes pastorales ont bien évidemment une portée féministe, sa démarche va plus loin. Casser les codes et les traditions. Être soi. Au Temple comme au Mac Do, venez comme vous êtes. "J'ai fait des étoles aux couleurs de l'arc-en-ciel pour les pasteurs LGBT. C'est la pièce que j'ai le plus vendu. Une douzaine je pense. Là je travaille sur une robe pastorale pour un Suisse qui veut une doublure arc-en-ciel. C'est bien, cela signifie qu'il y a du changement à tous les étages."

Virginie ne va pas brider sa créativité bien longtemps. "Je suis en train de réfléchir sur une autre façon de porter les rabats, ça va être compliqué mais j'y crois." Philippe, lui, a déjà pris le pli. Il pose sur le site de F. Pastoral avec des chasubles courtes rouge vif, des chapes en jeans ou des tee-shirts très inspirants à condition d'avoir scrupuleusement suivi ses cours d'art pla et de philo: "Ceci n'est pas un pape", "Suis-je le kierkegaardien de mon frère ?" L'Eglise avance quand le tissu recule. Bel aphorisme. Aussi. 

Le carnet de commandes de Virginie est plein jusqu'en décembre et les demandes toujours plus décomplexées. Des robes pastorales à la japonaise "avec des boutons sur le côté, longues mais moins amples". Des robes inspirés de Jedi. Oui pas de Jésus, de Jedi, les chevaliers de Star Wars. "C'est un jeune pasteur en formation qui me l'a commandée. En ce moment, j'ai beaucoup de demandes en ce sens, c'est la génération Marvel, mangas ..." Attention tout de même à ce que le culte ne devienne kermesse. "Oui évidemment, il ne faut pas faire n'importe quoi, il faut rester sérieux tout en dépoussiérant l'habit, c'est toute la difficulté de l'exercice."

Philippe lui aussi veut sa robe pastorale. Version cowboy des plaines. "J'y travaille, j'hésite encore sur les rabats. Denim, surpiqûres, ce sera une vraie robe en jean.  Lui, il osera la porter alors je fonce. On verra ce que ça donne, ça passe ou ça casse."

Et la soutane ?

Si Virginie se concentre pour le moment sur le culte protestant, incontestablement très ouvert, elle ne perd pas espoir de relooker un jour aussi la soutane. Tempête dans le bénitier. "Dans l'église catholique, les codes vestimentaires sont encore plus stricts, fermés, masculins forcément. Ce sera très très compliqué. Mais je suis confiante, ça finira par arriver ; je vais commencer par des tee-shirts et on verra bien. C'est sûr que je ne vais pas commencer par l'écharpe arc-en-ciel ... Y a quelque chose à faire." Peut-être oui.

Le pape François a déjà fait un petit pas vers la modernité avec son style "papal athleisure", contraction de “athlétique” et de “loisirs” qui a défrayé la chronique et remisé la mozette et les mocassions cramoisis au musée. Le prochain sera peut-être queer. Les voies du Seigneur sont impénétrables. Et Virginie tenace.

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