Le confinement vu par Sylvie Reff, écrivaine, poète et chanteuse : "Le monde s'unifie devant cet inconnu qui le dépasse"

Publié le Mis à jour le
Écrit par Sabine Pfeiffer .

Elle écrit "depuis toujours" : romans, poèmes, anthologies et pièces de théâtre. A son actif, 22 livres mais aussi plusieurs disques de chansons, car Sylvie Reff est également auteur-compositeur-interprète. Elle partage avec nous les réflexions que lui inspire cette crise mondiale du coronavirus.
 

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Sylvie Reff est amoureuse du verbe, qu'il soit français, allemand ou alsacien, sa langue maternelle. Enseignante au lycée de Bouxwiller (Bas-Rhin), aujourd'hui retraitée, elle s'est toujours adonnée à l'écriture. Ses passions pour l'histoire, récente et ancienne, et pour la beauté des relations humaines, même les plus humbles, se dévoilent à travers ses romans, tels La lumière des vivants (fresque de l'Alsace au 14e siècle), ou La patrie du vent (quête identitaire sur fond de second conflit mondial). Mais aussi par ses innombrables poèmes, articles et chansons.

Cette mère de quatre enfants et grand-mère de sept petits-enfants passe le confinement chez elle, aux côtés de son mari, dans une ancienne ferme d'un village du canton de Hochfelden, au nord du Bas-Rhin.  
 



Le confinement n'a pas beaucoup modifié leur vie quotidienne. "Nous avons toujours vécu de peu, du jardin… J'ai toujours fait notre pain, nos yaourts, rien de neuf" raconte Sylvie Reff. "Chaque matin, je commence à allumer le feu de bois avant de nourrir nos bêtes."

Personnellement je ne m'étonne pas trop de ce qui arrive, je m'étonne plutôt de l'absence d'étonnement, comme si on s'y attendait.
- Sylvie Reff


D'un côté, leurs fenêtres donnent sur la belle cour de l'ancienne ferme. De l'autre, sur le jardin. Si la météo est clémente, ils peuvent comme d'habitude "travailler dehors toute la journée". Seul regret, de taille : "Pour la première fois depuis onze ans, nous n'avons pas les petits-enfants", que d'ordinaire, ils gardent plusieurs fois par semaine.

 


Ecriture, chant et yoga


Ce temps libéré des habituelles joies du baby-sitting, Sylvie Reff le met à profit pour avancer dans ses travaux d'écriture : "J'ai fini deux livres en cours" confie-t-elle, "et suis en train de terminer le troisième, une volumineuse compilation avec les textes en alsacien et les traductions de mes centaines de chansons." Elle reprend aussi sa guitare "pour travailler la voix", et explore de nouvelles asanas (postures de yoga) et "de nouvelles chorégraphies pour (son) groupe de gym-danse."
 



Mais même retirée à la campagne, Sylvie Reff reste en communion avec le monde. Et note chaque jour ce que lui inspire ce quotidien à la fois si semblable et dissemblable de ce qu'il était avant la crise. Elle écrit "sur ce qui se passe, les autres, les nouvelles du monde, les quotidiens du jardin, de la nature tellement mieux sans l'homme : pollution diminuée de moitié, eaux à nouveau claires et poissonneuses (…), air plus pur partout où l'on confine."


La crise, une chance ?

Profondément touchée par toutes les souffrances générées par cette pandémie, elle tente aussi d'y déceler certains signes prometteurs d'un avenir meilleur. "J'ai le cœur marri devant tous ces malheurs", s'exclame-t-elle : personnes sans domicile fixe oubliées, opérations hospitalières reportées, familles séparées, entreprises effondrées, services funèbres expédiés, animaux abandonnés…
 

Jamais les humains n'ont communiqué avec tant d'espérance, tels des prisonniers tapant en morse sur leurs murs !
- Sylvie Reff

Mais en parallèle, elle s'enthousiasme pour les "échanges repris" et toutes ces ressources "redécouvertes au fond de soi, en une étrange île déserte collective." Signes, pour elle, que cette expérience partagée par l'humanité toute entière pourrait la remodeler en profondeur : "Comment ne pas s'émouvoir devant la solidarité, le meilleur qui peut à nouveau s'exprimer, la lenteur du temps retrouvé. "
 

Quels temps étranges où le monde s'unifie devant cet imprévu qui le dépasse et qui semble surgi de son inconscient pour freiner sa course à l'abîme !
- Sylvie Reff

Profondément croyante, elle ne voit dans la crise actuelle aucun signe d'un dieu vengeur qui punit. Mais plutôt une traversée du désert dont l'humanité ressortira plus forte et plus humaine. Sauvée de la seule course au profit : "Comme si on était emmenés au désert par un amoureux désireux de nous parler cœur à cœur, jaloux de l'increvable veau d'or." Et se réjouit chaque soir à 18h, lorsque les cloches des églises du nord de l'Alsace "se mettent à résonner longtemps en signe de communion et de réconfort."
 

Ses conseils "culture" pendant le confinement

  • Livres :
- Le baiser de Dieu d'Annick de Souzenelle
- Les partisans d'Aharon Appelfeld
- La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch
 
  • Films
- La juste route de Ferenc Török (Hongrois, 2017)
Kippur d'Amos Gitaï (Israël)
- The road home de Zhang Yimou (Chine)
  • Musique : 
- Mozart et encore Mozart 
- Loreena mac Kennit
- Boulat Okoudjava
- Joan Baez
 
 

Un texte écrit par Sylvie Reff


Nul n'avait vu venir cette ombre échappée des cavernes de nos pires craintes
depuis plus de dix années l'eau de la mer se teintait du sang des réfugiés noyés
on courait joyeusement à l'abîme en consommant sans fin
regardant monter les eaux sans y croire et se contentant de couvrir de chocolat
les chemins de croix qui montent vers Pâques.

On avait cru avoir définitivement caché le Créateur au fond d'un Ehpad
le remplaçant par les blouses blanches à présent toutes pareillement
tremblantes devant ce petit virus plus puissant pourtant
qu'une armée mais qui est seul arrivé
à unifier le monde entier contre lui.

Du jamais vu : un monde enfin solidaire où dans les eaux à nouveau claires
les poissons sont revenus, où l'air se purifie, où la pollution a baissé de moitié,
où les humains s'entraident, frappés de terreur et de compassion

où ils s'interrogent, emmenés au désert où la vie leur parle de coeur à coeur
où le temps enfin ralentit, l'espace s'apaise, la nature qui n'a jamais eu besoin
de l'homme laisse à nouveau éclater son cantique, un printemps jamais vu
resplendit d'une ferveur si ancienne que l'on reconnaît sur la terre
le reflet du ciel,

le corona est la dixième et la dernière plaie qui décapite
tout ce qui n'allait plus sur terre, rappelant à l'homme
que la réalisation divine de son être sera sa vraie couronne

Chaque soir à dix-huit heures
les cloches des églises d'Alsace sonnent longuement
elles dessinent au ciel un petit bout de l'arc-en-ciel
qui dessinera le monde nouveau de l'après pandémie.

Nous voici sur l'Arche
et c'est tous ensemble
que nous accueillerons la colombe.


 
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