Coronavirus : aux frontières, "nos policiers travaillent dans des conditions indignes", dénoncent des agents du Bas-Rhin

Depuis que l’Allemagne a fermé ses frontières pour se protéger du coronavirus, la France a rétabli des points de contrôle policiers. Dans le Bas-Rhin, les agents dénoncent des conditions d’hygiène déplorables. Leur direction leur répond.
Des policiers sur le pont de l'Europe qui enjambe le Rhin, entre France et Allemagne.
Des policiers sur le pont de l'Europe qui enjambe le Rhin, entre France et Allemagne. © FREDERICK FLORIN / AFP
Le 16 mars dernier, pour se protéger de l’épidémie de covid19, l’Allemagne a décidé de fermer ses frontières avec la France. Face à cette mesure, l’Etat français a également réinstauré des points de contrôle policiers à la frontière germanique. Ainsi, plus personne ne peut franchir le Rhin s’il n’est pas un travailleur frontalier ou qu’il n’a pas de « motif valable ». Or les Bas-Rhinois sont nombreux à avoir l’habitude d’aller faire leurs courses en Allemagne où beaucoup de produits sont moins chers. Les contrevenants risquent de se voir contrôler, et donc refouler, des deux côtés de la barrière.
 
L’un des principaux points de passage entre France et Allemagne est le pont de l’Europe qui relie Strasbourg à Kehl. En temps normal, plus de 30.000 véhicules l’empruntent chaque jour. Pour contrôler les usagers en cette période inédite, ils sont quatre policiers à tenir la rive française du pont en même temps, ce qui équivaut à la présence de seize fonctionnaires pour se relayer sur vingt-quatre heures.
 
Depuis que la France a restauré des postes de contrôle à la frontière allemande, ils sont quatre policiers en même temps à filtrer les passages côté français. On voit leur "local" en arrière-plan.
Depuis que la France a restauré des postes de contrôle à la frontière allemande, ils sont quatre policiers en même temps à filtrer les passages côté français. On voit leur "local" en arrière-plan. © Florence Grandon/FranceTV
 

Pour se laver les mains, obligés d’aller en Allemagne

Des policiers amenés à travailler dans des conditions difficiles, d’après nos constatations sur le terrain et les confirmations de l’un des représentants syndicaux. « Tout ce dont ils disposent pendant leur huit heures de faction, c’est d’un bâtiment en préfabriqué installé là en 2015 [lors du rétablissement des contrôles aux frontières après les attentats de Paris] et qui n’est jamais entretenu », explique Sylvain André, représentant du syndicat Alternative Police CFDT 67.
 
Ce bâtiment modulaire sert de local de travail et de repos aux fonctionnaires de police. Il a été installé sur ce parking en 2015 à la suite des attentats de Paris.
Ce bâtiment modulaire sert de local de travail et de repos aux fonctionnaires de police. Il a été installé sur ce parking en 2015 à la suite des attentats de Paris. © Florence Grandon/FranceTV

En guise de sanitaire - équipements pourtant indispensables à l’hygiène -, les policiers ne disposent que de toilettes chimiques comme on peut en voir sur les chantiers ou dans les festivals. A leur confort spartiate et leur vétusté (elles ont été posées là en 2015) s'ajoute leur hygiène douteuse : selon les plaintes reçues par le représentant du personnel, elles ne seraient jamais nettoyées. « C’est inconcevable, en particulier pour nos collègues féminines qui sont très gênées, déplore Sylvain André qui a relevé lors de ses visites sur site des conditions qu'il qualifie d'"indignes" d’hygiène et de travail.

Pour se laver les mains, les agents sont obligés de se rendre chez leurs collègues allemands de l’autre côté du pont. En pleine période d’épidémie, c’est incompréhensible!
- Sylvain André, représentant syndicat

 
A proximité du local des policiers gît une sanisette à l'abandon.
A proximité du local des policiers gît une sanisette à l'abandon. © Florence Grandon/FranceTV
Faute de sanitaire, du papier couvert de matière fécale traîne au sol à proximité du local des fonctionnaires.
Faute de sanitaire, du papier couvert de matière fécale traîne au sol à proximité du local des fonctionnaires. © Sylvie Malal / France 3 Alsace
Autre source d’insalubrité préoccupante : les poubelles. « Il n’y a aucun ramassage régulier. Les sacs n’ont pas été enlevés pendant les premiers jours. Ils [les services de la Ville] passent parfois mais là ça fait quatre jours alors qu’il commence à faire chaud et qu’on est au bord du Rhin, rapporte le porte-parole des agents. Les fonctionnaires commencent à apercevoir des rats dans leurs sacs. »
Les rats sont attirés par les déchets des policiers qui s'accumulent, faute de ramassage des poubelles.
Les rats sont attirés par les déchets des policiers qui s'accumulent, faute de ramassage des poubelles. © Syndicat Alternative Police CFDT 67
Avec la douceur de ce début de printemps et la proximité du Rhin et de la zone portuaire, ces rongeurs n'ont en effet pas tardé à débusquer les détritus qui s'accumulent près du local des policiers. En atteste cette vidéo : un policier débusque un rat dans l'un des sacs de déchets.

 

Les déchets des policiers sont rarement ramassés. Du coup les sacs-poubelle s'entassent, d'autant que les fonctionnaires n'ont pas le droit de les transporter avec leur véhicule de service.
Les déchets des policiers sont rarement ramassés. Du coup les sacs-poubelle s'entassent, d'autant que les fonctionnaires n'ont pas le droit de les transporter avec leur véhicule de service. © Syndicat Alternative Police CFDT 67


Un masque par jour

Concernant le matériel de protection spécifique à l’épidémie de covid19, là encore les policiers se disent sous-équipés. « Notre syndicat [la CFDT] fait des collectes de dons privés de masques. On les redistribue notamment aux agents, explique Sylvain André, sinon ils ne disposeraient que d’un seul masque par jour, ce qui ne sert à rien. » Quant aux visières de protection, même manque : ils n'en ont qu'une à se partager entre quatre agents.

« Pour toute réponse, on a eu une tonnelle »

Sur le pont depuis le 16 mars avec les moyens du bord, les agents ont alerté leurs syndicats qui ont immédiatement saisi leur direction. Principales réclamations : que le bâtiment modulaire soit régulièrement nettoyé, que les toilettes chimiques soient changées et que les poubelles soient régulièrement et fréquemment ramassées.

En date du 27 mars dernier, la direction interdépartementale de la police aux frontières du Bas-Rhin (lien) se serait engagée à améliorer les conditions de travail et de d’hygiène aux points de contrôle. « Pour tout réponse, on a reçu une tonnelle pour l’instant, sourit le représentant du personnel. Au moins ça les protège du soleil qui revient. »
 
Ces trois camping-cars ont été loués pour les agents chargés sur le terrain de la surveillance des frontières. Mais trois semaines après leur déploiement, les véhicules sont toujours sur le parking du commissariat central de Strasbourg.
Ces trois camping-cars ont été loués pour les agents chargés sur le terrain de la surveillance des frontières. Mais trois semaines après leur déploiement, les véhicules sont toujours sur le parking du commissariat central de Strasbourg. © Syndicat Alternative Police CFDT 67
En attendant que les conditions d’hygiène et de sécurité soient améliorées, les agents demandent de pouvoir utiliser les trois campings-cars spécialement loués à leur intention. « Ils sont là, ils sont à Strasbourg, confirme Sylvain André. Je les vois de ma fenêtre : ils sont stationnés depuis deux semaines sur le parking du commissariat central. Mais on ne sait pas qui doit prendre la décision de les acheminer vers les agents aux points de contrôle. Alors en attendant, ils ne bougent pas. »

La direction fait avec les moyens du bord

Face à ces réclamations, la directrice départementale de la police aux frontières, la commissaire Charlotte Priestman, a pu apporter quelques explications à cette situation : "il a nous aussi fallu nous adapter dans l'urgence, avance-t-elle pour justifier les conditions de travail de ses agents. Il a fallu réagir du jour au lendemain [pour réactiver ces points de contrôle] avec les moyens du bord dont nous disposions.

Et de répondre point par point aux dysfonctionnements évoqués. Concernant l'entretien du bâtiment modulaire, "il n'est pas resté à l'abandon depuis 2015, nous le faisons régulièrement nettoyer. Après il y a la saleté due à la vie en communauté....". Consciente de la problématique soulevée par les sanitaires, elle explique que leur entretien relève de la société prestataire qui met à disposition ces toilettes. "Ils passent nettoyer normalement une fois par semaine. Mais en cette période de confinement, ce n'est pas simple non plus pour les sociétés de nettoyage d'envoyer du personnel. Nous attendons aussi la livraison d'un deuxième sanitaire qui est commandé". Quant à l'absence de pooint d'eau pour se laver les mains, "ils ont du gel hydroalcoolique à disposition pour pouvoir se désinfecter les mains."

L'apparition récente de rats dans les sacs poubelle des policiers qui s'accumulent a aussi poussé la direction à intervenir rapidement : "en découvrant la présence de rats, nous avons sollicité dès hier [6 avril] la Ville pour qu'elle entreprenne une opération de dératisation", réagit la commissaire qui s'étonne que les agents se plaignent du non-ramassage des déchets. "Il n'y a pas de point de collecte dans ce secteur. En général ce sont aux agents sur ces points de contrôle d'emporter leurs déchets avec eux après le service dans leur véhicule pour les jeter". Information qui n'était visiblement pas remontée aux fonctionnaires sur le terrain.

Quant à la tonnelle, "ce n'est pas que pour les protéger du soleil", s'étonne la direction départementale. "Les Allemands ont également cet équipement et ce sont nos agents qui nous ont demandé la même chose que leurs collègues allemands. Ils restent H24 sur le pont. Ca leur permet d'effectuer leurs contrôles sous cet abri, les véhicules s'arrêtant au niveau de la tonnelle. Sur le pont de l'Europe, il peut vite faire froid, il y a du vent. Et cette année pour l'instant le printemps est beau, mais ils peuvent avoir de la pluie".
 

Les dilemnes du manque de matériel de protection

La police aux frontières, comme toutes les administrations, manque de matériel de protection en nombre pour équiper les agents. "Nous pâtissons comme tout le monde du manque de masques. Les fournisseurs sont en rupture. Donc on les utilise selon les consignes qui nous sont indiquées", précise Charlotte Priestman qui réagit également au partage d'une visière pour quatre agents. "Le fournisseur ne disposait que d'un stock de 55 visières à nous fournir. Fallait-il mieux que j'attende d'en avoir assez pour chaque agent pour les distribuer, ou que je donne déjà ce que j'avais, quitte à ce qu'ils s'en partagent une à quatre ?" s'interroge-t-elle, nous précisant qu'une nouvelle commande pour 250 visières avait été passée avec l'entremise du syndicat UNSA police.

Interrogée au sujet des campings-cars cantonnés au parking alors qu'ils pourraient être acheminées auprès des agents, la commissaire confirme leur présence, précisant qu'ils ont bien été loués pour les points de contrôle mobiles par le SGAMI-Est (Secrétariat général pour l'administration du ministère de l'Intérieur) sur l'idée du syndicat Alliance police nationale. "Est-ce que je les mets sur le terrain sans être sûre qu'il y ait une société de nettoyage qui puisse passer régulièrement, pour faire les vidanges des eaux usées du véhicule par exemple ?" Et de garantir que des reccherches sont activement en cours pour trouver le prestataire qui pourra intervenir régulièrement malgré l'épidémie de covid19.

Le sort de ces quelques policiers est l'illustration des difficultés que peuvent rencontrer les administrations au contact avec le public, qui doivent en permanence trancher dans ce contexte de crise sanitaire entre raison gardée et déploiement en urgence avec des moyens parfois insuffisants.
 
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