Coronavirus : chronique de mon immeuble confiné à Strasbourg

Du jour au lendemain, notre horizon s’est rétréci à notre domicile. Dans mon cas, un appartement dans le quartier des Contades à Strasbourg. Pas de quoi se plaindre….Passé le moment de sidération, j’ai voulu retrouver mes voisins.

Passé le moment de sidération, j’ai voulu savoir comment mes voisins que je ne croise plus depuis le confinement, vivent ce moment inédit.   Réunis dans un groupe WhatsApp pour régler les petits détails de la copropriété, nous avons très vite pris des nouvelles les uns des autres. Confinement, mode d’emploi : de 6 familles strasbourgeoises, 13 adultes, 10 enfants et 2 chats. 

6 enfants

Au rez de chaussée, Deborah,  Emmanuel E. et leurs 6 enfants, âgés de 2 à 14 ans profitent de la cour de l’immeuble, quelques mètres carrés précieux, en ces temps de confinement. Dessin, peinture, ballon, un peu de vélo, c’est le seul espace de jeu extérieur, fini les parcs. Il a fallu faire de la pédagogie, une réalité pas facile à appréhender à 2 ou 4 ans : Pour les petits ça reste assez flou, quand je disais »il y a coronavirus, on ne peut pas sortir », ils pensaient que c’était quelqu’un ! me raconte Deborah.  

Mais le plus compliqué a été de se transformer en maîtresse du jour au lendemain, Deborah a beau être en congé parental, ce n’est pas simple avec 2 collégiens, 2 au primaire, 1 en maternelle et 1 à la crèche : » Certaines écoles organisent des visioconférences, d’autres envoient une liste de devoirs. On s’est mis la pression au début, on a relâché un peu mais les enfants travaillent tous les jours. » Pour Emmanuel, le confinement est arrivé au plus mauvais moment, après 1 mois de travaux, il devait rouvrir son magasin d’optique, en attendant il gère les urgences et a entrepris les démarches pour obtenir une indemnisation. Mais cette crise sanitaire constitue aussi un moment privilégié : « on se retrouve en famille, on apprécie les choses les plus simples, on est centré sur nous même, on vit le moment présent, c’est une chance… » conclut  Deborah. 

Touchés par le COVID-19


« Sophie et moi, on a été touchées, on a probablement eu le coronavirus », me raconte d’emblée ma voisine Danièle T. Sa fille étudiante à Porto(Portugal) est rentrée le 13 mars dernier à Strasbourg, le lendemain, elle se réveille fiévreuse, incapable de se lever et perd l’odorat, Danièle sera malade une semaine après : pas de fièvre mais une grosse toux !
Aujourd’hui tout le monde est rétabli, psychologue clinicienne à Pôle Emploi Grand Est, Danièle est en télétravail, enchaîne les audioconférences et accompagne les salariés dans cette crise sanitaire : » Heureusement nous avons anticipé le travail à distance depuis 3 ans.  Je fais de l’accompagnement aux managers car Pôle Emploi doit continuer à assurer ses missions incontournables. Je mène une écoute particulière pour les salariés atteints du Covid 19 ou ceux qui ont perdu un proche … ».

Pour elle, ce virus pointe les failles de notre système : « depuis des années, les gouvernements pressurent les services publics et là on se rend compte que ces services publics sont essentiels, il y aura un avant et un après Coronavirus, en tout cas je l’espère… ». Sa fille Sophie, suit ses cours à distance et a passé ce matin un examen via Skype, une première ! 

 Wir sind in Hausarrest , nous sommes en confinement 


explique Almut S à sa famille près de Berlin qui a fermé les écoles et les commerces non essentiels mais n’a pas instauré de confinement. Fonctionnaire au Conseil de l’Europe, Almut est allemande et vit avec un finlandais, Tero, professeur d’université à Helsinki(Finlande), ils ont 2 filles de 5 et 8 ans : à eux 4, ils sont un condensé d’Europe ! Une Europe pointée du doigt pendant cette crise sanitaire : « l’Union Européenne n’a pas fait grand-chose, heureusement l’Allemagne a fini par prendre en charge des malades français et italiens, il était temps de montrer un peu de solidarité. Je ne comprends pas pourquoi on a fermé les frontières, c’est pas logique .. » 
 

Tous les 2 en télétravail, ils s’occupent de leurs filles à tour de rôle. « Depuis le confinement, on fait chaque matin, tous les 4, quelques minutes de yoga devant la fenêtre ouverte, les enfants ont appris ça à l’école, c’est notre rituel pour bien commencer la journée. »m’explique Almut. Pour ce couple fréquemment en déplacement professionnel, ce confinement représente un « ralentissement » de leur rythme de vie, un moment positif où tout le monde se retrouve : « On partage la vie quotidienne, la préparation des repas, le ménage, les filles sont fières de participer, on apprend un nouveau quotidien. On sort très peu, le temps de faire quelques courses, pour Tero, c’est plus dur, la nature lui manque ! »

La terrasse du 5ème

Et puis, il y a les petits veinards de mon immeuble, déjà en temps normal, on jalousait leur terrasse au 5è et dernier étage mais en période de confinement c’est carrément le graal ! Sophie C. et Fred M. profitent de leur terrasse au moindre rayon de soleil avec leurs 2 ados de 14 et 16 ans. Chez eux également, ce confinement leur permet de se retrouver à 4 pendant une longue période, en effet Fred enseigne l’allemand au Lycée français de Zürich(Suisse) et partage sa vie entre l’Alsace et la Suisse. Son lycée est à la pointe de la technologie numérique, élèves et professeurs sont équipés d’ordinateurs et de tablettes, la continuité pédagogique est assurée même les conseils de classe se font à distance : »Je passe 10 h par jour devant un écran, face à mes élèves ou pour corriger des travaux mais il faut se ménager des plages de lecture, je suis celui qui a le moins besoin de sortir, ma nature contemplative prend le dessus »me confie Fred. 

Sophie est la nouvelle directrice du Lieu d’Europe, une structure associative dont l’objectif est de valoriser l’Europe au quotidien à travers des rencontres et des expositions. Elle travaille à distance et profite de ces instants pour prendre des nouvelles de la famille et des amis : « on n’a jamais autant appelé les parents, mon beau-père est dans un EHPAD en région parisienne où il y a eu des cas .. et puis des amis de Milan nous ont appelés avant le confinement et nous ont dit chez nous c’est terrible, préparez-vous..» Et de conclure : « Ce qu’on ne rate jamais ce sont les applaudissements pour les soignants à 20h, on voit des gens qu’on ne croisait pas avant, j’aime ce moment ! »

Rêve et utopie de l'animal social


Une de mes voisines s’est mise au vert, Nathalie B. s’est réfugiée à la campagne le week-end précédant le confinement, de là elle accompagne une soixantaine d’étudiants en Licence Arts et spectacle, parcours danse. «  Au début, j’étais en stress total, une étudiante m’a appelée en larmes car elle est située en zone blanche, impossible pour elle de se connecter ..»Et puis, il y a les étudiants étrangers, loin de leur famille qu’il faut rassurer, mettre en place les outils pour assurer les cours à distance. Dans le doute, continuer la préparation aux concours, organiser les examens en ligne pour les matières théoriques. Bref, tout sauf des vacances comme l’avait insinué la porte-parole du gouvernement !
Nathalie a conscience d’être privilégiée, confinée à la campagne, elle sort tous les 2-3 jours se promener pour déstresser. 
Chez moi, seul le chat continue sa vie d’avant : sortie dans la rue sans autorisation dérogatoire… Je pense qu’il n’en revient pas de croiser si peu d’humains ou de voitures, même pour lui ça doit être étrange ! 
Nous avons de la chance dans notre confinement, nous le savons mais l’animal social en chacun de nous ne rêve que d’une chose : pouvoir à nouveau serrer dans nos bras notre famille, nos proches, nos amis et nos voisins. La prochaine fête des voisins sera mémorable, c’est sûr !