Coronavirus : Strasbourg, au cœur de l'essai clinique "Discovery", va tester plusieurs traitements expérimentaux

La lutte contre le covid-19 s’intensifie sur le terrain de la recherche. Un essai clinique européen baptisé "Discovery" vient de débuter dans plusieurs pays européens dont la France. L’hôpital de Strasbourg fait partie des sites participants à l'étude.
 

Strasbourg fait partie des sites désignés pour tester quatre traitements expérimentaux contre le Covid-19
Strasbourg fait partie des sites désignés pour tester quatre traitements expérimentaux contre le Covid-19 © Dominique GUTEKUNST/MAXPPP
Sa mise en place est présentée comme "exploit absolu" tant par son ampleur et son importance. Face aux ravages du Covid-19, le ministère de la Santé a annoncé dimanche 22 mars 2020 le lancement d’un vaste essai clinique, baptisé "Discovery", dans au moins sept pays européens, dont la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, le Royaume uni, l'Allemagne, l'Espagne, et bien entendu, la France. 
 
Son objectif: tester plusieurs traitements expérimentaux contre le coronavirus sur quelques 3.200 malades, dont "au moins 800 patients français atteints de formes sévères du COVID-19", précise l’Inserm, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, chargé de piloter et de coordonner ces tests.
 
Dans l’Hexagone, cinq hôpitaux sont en première ligne. Lyon, Nantes, Paris, Lille et Strasbourg où le programme devrait débuter dans les prochaines heures. Le protocole est prêt, validé en un temps record compte tenu de l'urgence de la situation.

"L’espoir, plus que la guérison, c’est d’éviter que les patients fassent des formes graves, des complications qui les amèneraient en réanimation. C’est le point le plus important. Evidemment, on espère également diminuer la mortalité qui reste trop importante par rapport à ce qu’on constate au quotidien", explique le Professeur Yves Hansmann, infectiologue au CHU de Strasbourg.

"Des résultats d’ici 15 jours"


Au total quatre traitements différents vont être administrés à des groupes de volontaires. Des médicaments, parfois associés entre eux, déjà connus des médecins.

"Le plaquenil où la chloroquine ont déjà été utilisés, notamment pour la prévention du paludisme, le remdesivir a déjà été développé pour d’autres maladies comme Ebola et pour le SRAS. Ce sont des molécules qui ont déjà été validées par ailleurs, et maintenant, il s’agit de voir si elles sont efficaces contre le Covid-19", indique Samira Fafi-Kremer, chef du service virologie au CHU de Strasbourg.

Des analyses seront faites à intervalle très régulier pour mesurer l'efficacité des traitements. Plusieurs semaines seront nécessaires pour en tirer des conclusions. "L’analyse de l’efficacité et de la sécurité du traitement sera évaluée 15 jours après l’inclusion de chaque patient", précise l’Inserm.

Contrairement à ce qui avait été annoncé à l'origine, l'hyroxychloroquine, fait finalement partie des molécules mises à l’épreuve, même si elle interroge et divise les chercheurs.
 

La chloroquine, qu'est-ce que c'est ?


C'est un antipaludique bon marché utilisé depuis plusieurs décennies contre le paludisme, un parasite véhiculé par le moustique. Elle est connue sous plusieurs noms commerciaux, selon les pays et les laboratoires qui les fabriquent: Nivaquine ou Resochin par exemple. Il existe un dérivé, l'hydroxychloroquine, mieux toléré, connu en France sous le nom de Plaquénil, pour les maladies articulaires d'origine inflammatoire, telles que la polyarthrite rhumatoïde

Les effets secondaires sont nombreux : nausées, vomissements, éruptions cutanées mais aussi atteintes ophtalmologiques, troubles cardiaques, neurologiques. Un surdosage peut être particulièrement dangereux et les médecins déconseillent formellement d'en consommer sans avis médical. "Ces deux médicaments sont dits à marge thérapeutique étroite, ce qui signifie que la dose efficace et la dose toxique sont relativement proches", avertit la Société française de pharmacie.

Plusieurs laboratoires qui fabriquent des médicaments à base de chloroquine ont annoncé des dons aux autorités sanitaires de plusieurs pays et/ou l'augmentation ou la reprise de leur production.


Pourquoi fait-elle débat ?


Traitement miracle contre le Covid-19 ou faux espoir ? Si certains veulent généraliser l'usage de la chloroquine, demandant à pouvoir l'administrer très largement au nom de l'urgence, les autorités sanitaires appellent en revanche à la prudence et à attendre de vastes essais cliniques menés selon la stricte orthodoxie scientifique pour valider ou non le traitement.

L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a rappelé fermement lundi 23 mars, qu’elle "condamne l'usage de médicaments sans preuve de leur efficacité", mettant en garde contre les "faux espoirs". Elle pointe notamment le caractère réduit du nombre de patients et le fait qu'elle soit "non randomisée", c'est-à-dire que les groupes de patients (ceux qui reçoivent le traitement et ceux qui ne le reçoivent pas) n'aient pas été définis par tirage au sort.

Elle n'est pas non plus "en double-aveugle", une méthode qui fait que médecins et patients ignorent qui reçoit le traitement. Mi-février, des chercheurs chinois avaient affirmé avoir eu des résultats positifs avec des essais cliniques portant sur une centaine de malades du Covid-19 dans une dizaine d'hôpitaux.

Malgré le nombre réduit de patients et le manque de détails sur la méthodologie et les résultats des essais chinois, Didier Raoult, directeur de l'Institut Hospitalo-Universitaire (IHU) Méditerranée infection, membre du comité scientifique placé auprès du gouvernement et spécialiste reconnu des maladies infectieuses, a relayé en France ces résultats.  Atypique et anticonformiste, il défend bec et ongles la chloroquine comme traitement, dans la presse et dans des vidéos très partagées sur internet.

Il s'est attiré de nombreuses critiques d'autres scientifiques, qui appellent à prendre cette piste avec prudence, faute d'études cliniques faites selon les protocoles méthodologiques stricts et publiée dans une revue scientifique prestigieuse à comité de lecture indépendant.
 

Des essais dans plusieurs pays


Outre une série d'essais menés en Chine, les équipes du Pr Raoult testent la chloroquine sur des patients à l'IHU. Des essais positifs selon l'équipe, qui a publié des résultats portant sur une vingtaine de patients.

"Malgré la petite taille de l'échantillon, notre étude montre que le traitement à l'hydroxychloroquine est associée, de façon significative à une diminution/disparition de la charge virale (...) et ses effets sont renforcés par l'azithromycine", selon l'étude co-signée par le Pr Raoult.

Invoquant le serment d'Hippocrate des médecins, son équipe a annoncé dimanche 22 mars 2020, son intention d'administrer dorénavant à "tous les patients infectés" hydroxychloroquine + azithromycine. Le traitement est aussi notamment dispensé au CHU de Nice avec le consentement des familles, selon le maire Christian Estrosi, lui-même traité par chloroquine.
 
Le ministre de la Santé Olivier Véran a indiqué, qu'il s'apprêtait à autoriser le traitement par hydroxychloroquine mais uniquement pour les formes graves et dans un cadre hospitalier. "Le haut conseil de santé publique recommande de pas utiliser de chloroquine en l'absence de recommandation, à l'exception de formes graves, hospitalières et sur décision collégiale des médecins et sous surveillance médiale stricte", a-t-il affirmé lundi 23 mars 2020, lors d'une conférence de presse, avant de promettre un arrêté sur le sujet. "En l'absence de toute donnée probante", il est en revanche exclu de le prescrire dans la population générale ou pour des cas non sévères, a-t-il précisé. 
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