Pâques en Alsace : derrière les traditions chrétiennes, d'anciens rites nous interpellent

Publié le Mis à jour le
Écrit par Sabine Pfeiffer .

La période pascale s'accompagne en Alsace d'une ribambelle de symboles, d'un vrai bestiaire et de traditions locales, aux origines et aux significations multiples. Souvent ils sont même antérieurs à l'ère chrétienne, mais restent concernants.  
 

Vivez le Festival Interceltique : Le Festival Interceltique de Lorient 2022
En Alsace, Pâques rime avec… œufs, lapin et oschterputz (nettoyage de printemps), bien sûr. Mais à y regarder d'un peu plus près, ces symboles familiers sont bien plus complexes qu'il n'y paraît. Et il en existe encore bien d'autres. Beaucoup n'ont qu'un lien ténu avec la résurrection du Christ. Mais, prétexte à renouveau, occasion de petites joies ou source d'espérance… C'est aussi tout cela, la fête de Pâques. Et même en cette période si particulière de confinement, où les grandes fêtes de famille sont impossibles, chacun peut puiser dans ces us et coutumes selon ses besoins.


Les œufs, vie et mort mêlées

En chocolat, en croquant, teints, peints, percés, brodés… Les œufs sont LE symbole de Pâques. Mais pourquoi? Quel sens se cache derrière cette coquille à la fois dure et fragile? L'explication univoque est impossible, tant sa signification est riche, et sa perception, en tant que représentation de la vie et de la mort, ancienne.

A toute origine, il y a un œuf, un spore d'où jaillit une étincelle vitale. Plusieurs mythes fondateurs, comme en Finlande, évoquent un œuf cosmique, qui s'est brisé en millions de morceaux pour former les étoiles. Le blanc est devenu lune, et le jaune, soleil.
  • Des œufs décorés à la cire perdue
En Alsace, à partir du 16e siècle, on colore les œufs avec des décoctions de légumes, jus de betteraves, d'épinards, de pelures d'oignons… Une technique toujours utilisée par certains artistes locaux, comme Marthe Troesch d'Allenwiller. Mais avant de teindre les coquilles, elle les orne de motifs délicats en cire d'abeille chaude. En guise de pinceau, elle utilise une épingle plantée dans un sarment de vigne.    
 

"Chaque dessin est uniquement constitué de points et de traits, c'est la base pour de nombreux motifs: soleil, épis, édelweiss", explique-t-elle. Mais le geste doit être très rapide, car la cire durcit vite. "Je n'ai pas le temps de réfléchir, avant de plonger mon stylet dans la cire chaude, je sais déjà ce que je vais dessiner." Cette technique lui a été transmise par sa marraine. "Elle la tenait de sa mère, qui la tenait de la sienne."

Le plaisir de ma marraine était d'offrir ses oeufs. Elle m'a appris la technique, et elle m'a fait promettre de continuer, donc je continue.
- Marthe Troesch

Les œufs décorés sont ensuite posés à froid dans la décoction d'oignons, puis lentement chauffés mais sans laisser bouillir. La cire fond doucement à la chaleur. Les zones qu'elle recouvrait restent claires, et le reste prend une teinte brune.
 
Jacqueline Sturtzer de Schwindratzheim utilise une technique similaire, mais avec une étape intermédiaire. Avant de les faire chauffer dans la décoction de pelures d'oignons, elle trempe ses œufs dans du petit lait, dans lequel elle a immergé au préalable un morceau de fer. Quand les œufs sortent de ce premier bain, le changement est à peine visible. Mais ensuite, après leur passage dans la décoction d'oignons, ils prennent une teinte sombre : gris sombre, gris-brun, gris-noir, un véritable camaïeu.
 

Symbole de naissance, de fertilité, de résurrection mais aussi de mort, l'œuf reste un cadeau singulier, lourd de sens, comme l'expriment ces vieux dictons alsaciens: "Als Zeiche vun Lieb un Trei schenk ich Dir dis Ei" (En signe d'amour et de fidélité, je t'offre cet œuf). Ou encore "Dies Ei isch wiss un rot, ich lieb Dich bis in de Tod" (Cet œuf est blanc et rouge, je t'aimerai jusqu'à ma mort).

Un riche bestiaire

Quel est THE animal de Pâques ? Le lapin, indéniablement. Mais… n'est-ce pas plutôt un lièvre? Ou un lapin de garenne? Bien malin qui s'y retrouve. Et qu'en est-il de l'agneau? Sans parler de la poule, à l'origine de l'œuf (ou inversement). Certains évoquent même une cigogne ou un coq de Pâques, ou encore un poisson. Petit tour d'horizon.
  • L'agneau pascal
Les agneaux sont signes du printemps. Mais le concept d'agneau "pascal" est bien plus riche: l'agneau est lié à la Pâque juive, car il évoque le dernier repas pris par les esclaves hébreux avant la sortie d'Egypte sous la conduite de Moïse. Pour les chrétiens, l'agneau représente le Christ, aussi appelé "agneau de Dieu". Et, exclusivement en Alsace, on le mange sous forme de gâteau, les fameux "Oschterlämmele" (pour les Bas-Rhinois) ou "Oschterlammala" (pour les Haut-Rhinois).
 

Ces moules en forme d'agneau sont présentés au musée de la Maison du pain à Sélestat, et toujours fabriqués par le potier de l'Ecomusée d'Ungersheim. Le plus ancien date du 16e siècle. Il a été retrouvé tout au nord de l'Alsace, dans la ruine du château de Schoeneck, près de Dambach (Bas-Rhin). Jadis, les "Oschterlämmele/lamala" étaient ornés d'un ruban rouge, évoquant le sang du Christ, ou jaune, couleur de sa divinité. Et en 1519, le théologien Thomas Murner écrit que ce biscuit est un cadeau du jeune homme pour sa fiancée.
  • Le lapin/lièvre
En France "de l'intérieur", ce sont les cloches, revenues de Rome, qui apportent les œufs. Mais en Alsace, c'est le lièvre, animal lunaire et très ancien symbole de renouveau. Pourquoi un lièvre pondeur? Selon le folkloriste August Stoeber, il serait, tout comme l'œuf, un attribut de la déesse germanique Ostara (ou de son équivalent saxon Eostre), fêtée à l'équinoxe de printemps. C'est d'ailleurs du nom de cette déesse, parfois identifiée à Freia, la femme du dieu Wotan, que découle le mot allemand pour Pâques: "Ostern" ("Oschtere ou Oschtra" en alsacien bas- et haut-rhinois).
 

Attention ! Pour certains, ce lièvre ("Wildhààs", lapin sauvage en alsacien) serait plutôt un lapin de garenne ("Hààs"), qui creuse des terriers. Mais certainement pas un vulgaire lapin domestique (ou "Stàllhààs", lapin de clapier). "Le lièvre est un animal à grandes oreilles qui écoute, qui est branché sur l'ici et le maintenant" précise Magali Burger-Vollmer, chargée de mission à l'Agence de développement touristique du Bas-Rhin. "Il a donc des choses à nous apprendre car il incarne bien cette faculté de retrouver son esprit d'enfance, sa spontanéité."

Dès le Moyen-Age, cet animal a même eu l'insigne honneur d'incarner… la divine trinité. La représentation de trois lièvres positionnés en triangle, chacun équipé d'une paire d'oreilles, mais pour seulement trois oreilles au total, se retrouve fréquemment dans des églises, au-dessus de porches ou sur de la vaisselle.     
 

En revanche, certains dictons alsaciens en lien avec le lièvre de Pâques sont moins dévots: "In dem Eij isch a Dudder, in dem Dudder isch a Hààs un der màcht uff dini wiischt Nààs" (Dans cet œuf il y a un jaune, dans ce jaune il y a un lièvre, lequel pose une crotte sur ton vilain nez).
  • La poule
Quoiqu'un peu négligées à Pâques, les poules pondeuses ont malgré tout un rôle à jouer. Durant l'hiver, elles ont ralenti la cadence, afin de garder leur énergie pour favoriser la repousse des plumes après la mue. Mais au printemps, elles se remettent à pondre avec vigueur. C'est pour écouler cette grande quantité d'œufs, et aussi pour faire bombance après les privations du Carême, que certaines recettes pascales sont très riches en œufs (et tout particulièrement la pâte à biscuit du fameux "Oschterlämmele/lammala").
 
 
  • Le poisson
Même si le poisson est également ovipare, on ne lui attribue pas les œufs de Pâques. Pourtant, il fait partie de la fête, en tant que signe de reconnaissance des premiers chrétiens. En effet, son nom grec, "Ichtus", forme un anagramme des mots grecs signifiant "Jésus Christ, fils de Dieu, sauveur". Et certains moules à gâteaux conservés au Musée du pain de Sélestat sont en forme de poisson.

Le grand nettoyage

Pâques est probablement le meilleur exemple d'une fête chrétienne qui a puisé dans des traditions beaucoup plus archaïques, liées à des rites de renouveau. Et donc à un nettoyage en profondeur de l'environnement, de la maison, du corps et de l'individu.

Dans certains villages alsaciens, Dingsheim et Kleinfrankenheim (Bas-Rhin) ou Kientzheim (Haut-Rhin), durant la Semaine sainte perdure la tradition des crécelles.  Ces instruments de bois équipés d'une manivelle, portés en bandoulière ou poussés sur une charrette, ont pour mission d'annoncer les offices dès le Jeudi saint, en lieu et place des cloches parties à Rome.
 
Cette tradition aurait été introduite à l'époque de la Contre-Réforme: les paroisses catholiques, pour se distinguer des protestantes, n'actionnaient plus les cloches durant la Semaine sainte en signe de deuil. D'où la nécessité d'un instrument de remplacement. Mais ces crécelles jouaient aussi un rôle quasi… prophylactique. Car du haut de leur clocher, des cloches qui résonnent protègent le village. Réduites au silence durant la Semaine sainte, elles laissent donc le champ libre aux mauvais esprits, que seul le vacarme des crécelles peut chasser.
 


Or "créceller" ainsi pour balayer les vieux démons, c'est nettoyer le village pour y assainir les relations et faire entrer de l'air frais. De même que le "oschterputz" dégage la poussière des maisons. Autrefois, un énergique "oschterputz" dans les règles de l'art, parfois reconstitué à l'Ecomusée d'Alsace ou à la Maison rurale de l'Outre-forêt, exigeait de bien aérer les pièces, battre tapis et literie et astiquer sol et mobilier.

Une coutume qui garde encore tout son sens. "Dans le "oschterputz" de la maison, on va essayer d'aller vers une purification, vers l'art du feng shui", sourit Magali Burger-Vollmer. "On fait du tri, on jette de vieilles choses, on les vend… On s'allège."
 


Et après la purification de la maison vient celle du corps avec la tradition un peu tombée dans l'oubli du potage du "Jeudi vert" ("Griijn Dunnerschdàà"),  autre dénomination pour le jeudi qui précède le Vendredi saint. "C'est une soupe composée uniquement de légumes verts, avec une base d'épinards", explique Magali Burger-Vollmer. "Typiquement, il y a de l'oseille, des feuilles de bette, du vert de poireau, du persil plat et frisé, quelques feuilles de céleri branche."
 


Pour un potage parfait, ces plantes vertes devaient être au nombre de 7, chiffre hautement symbolique. A charge des cuisinières de faire le tour de leur jardin pour les rassembler. "Ma mère se cassait parfois la tête pour savoir quoi prendre pour la 7e" se souvient Magali Burger-Vollmer. "Alors elle ajoutait de la menthe, du romarin. Ça compte aussi." L'amer pissenlit détoxifie l'organisme, et les jeunes orties le reminéralisent. Ces plantes printanières jouent donc véritablement un rôle sur le plan physiologique.

A Pâques, on réinitialise le temps.
- Magali Burger-Vollmer


Mais par-delà le corps, c'est la personne entière qui doit être revivifiée. Par la tradition de la confession pour les catholiques. Et plus largement, par un lien renforcé avec la nature - même si c'est plus difficile cette année pour cause de confinement. Et surtout, c'est peut-être l'occasion de se reconnecter avec soi-même, à l'écoute de ses aspirations profondes. Le moment de se régénérer. "A Pâques, on réinitialise le temps", précise Magali Burger-Vollmer. "Ça vaut pour l'individu et pour l'époque actuelle. Il faut changer le disque dur."
 
Tous les jours, recevez l’actualité de votre région par newsletter.
France Télévisions utilise votre adresse e-mail pour vous envoyer des newsletters. Vous pouvez vous désabonner à tout moment via le lien en bas des e-mails. Notre politique de confidentialité