Pourquoi les habitants de ce quartier de Strasbourg ne veulent pas d'un centre d'hébergement pour sans-abris

Habitants et associations du quartier de la Montagne verte à Strasbourg ont lancé une pétition contre un projet d'hébergement d'urgence souhaité par la ville. Les riverains dénoncent l'absence de concertation et le sabotage organisé d'un espace de vie à l'équilibre social déjà "fragile".

C’est un petit quartier dans le quartier, bordé par la M35, ancienne autoroute A35, à l’est, la route du Schirmeck au nord et l’Ill, au sud. Trois rues d’apparence tranquilles, au cœur de la Montagne verte à l’ouest de Strasbourg, et où depuis quelques jours, les débats s’enflamment.

En cause, un projet de construction d’hébergement d’urgence d’une soixantaine de places à destination de sans-abris, de réfugiés ou de personnes précaires, prévu pour l’hiver 2024-2025. La ville entend ainsi confier un terrain de 2000 mètres carrés à la préfecture du Bas-Rhin, puisque la structure serait financée par l’Etat. L’information, relayée par Rue89 le 18 avril dernier, fait grand bruit au sein de la population.

Ce nouveau projet risque de faire baisser les prix de l'immobilier et la valeur des appartements

Un propriétaire du quartier

Valérie Gobyn connaît chaque recoin de ce quartier, parsemé d’arbres et qui a vu fleurir des jardins familiaux. Elle se bat depuis près de 30 ans au nom de la qualité de vie des résidents et pour créer du lien social, au sein d’un collectif créé en 1994 et devenu trois ans plus tard, l’Association portes de la Montagne verte, l’APMV.

La crainte d'une hausse de la délinquance

"Nous organisons une fête de Noël, un nettoyage de printemps, des rencontres autour d’activités. Ici, c’est un petit village avec une identité très précise. Quand je pense que la municipalité nous cite régulièrement en exemple en termes de dynamisme. Maintenant, on nous impose ce projet sans aucune concertation", regrette la vice-présidente, amère.

Un coup de poignard dans le dos réfuté par la mairie qui affirme avoir esquissé les contours de cette utilisation du terrain, aujourd'hui vierge, en décembre 2022 lors d'une réunion. La ville indique également que le centre sera constitué de bâtiments préfabriqués, de faible hauteur, et promet de rester à l'écoute pour une meilleure intégration possible dans le paysage. Une réunion d'information sera organisée en mai 2024. L'avenir s'écrit encore au conditionnel dans ce dossier souligne-t-on encore.

L’APMV n’a toutefois pas attendu pour lancer de son côté une pétition en ligne, placardée dans les halls d’entrée et ascenseurs de chaque immeuble. Ce mardi 23 avril, elle avait recueilli 230 signatures. "La ville parle pour ce site d’une durée provisoire de cinq à dix ans. À l’échelle de la vie quotidienne, cela n’a rien de provisoire", s’insurge encore Valérie Gobyn.

En creux, les riverains craignent une dégradation de leur qualité de vie et une hausse de la délinquance, alors que "l’équilibre est déjà fragile", explique Nicolas Hirlemann, président de l’APMV. "Bien sûr qu’il ne faut pas laisser de gens à la rue, mais notre quartier abrite déjà plusieurs structures sociales, un HLM et un foyer pour femmes notamment. La mixité est déjà importante", estime-t-il, ajoutant que les habitants font face depuis plusieurs mois "à une recrudescence du nombre d’effractions de véhicules et à du trafic de drogue".

Un terrain à dépolluer et en zone inondable

"Ce nouveau projet risque de faire baisser les prix de l'immobilier et la valeur des appartements", alerte un propriétaire. Franck Rolland, patron d’un hôtel-restaurant au bout de l’impasse, au fond de la rue des Corroyeurs, confirme : "Mes clients n’auront pas le choix, ils devront passer devant le centre, l’image du quartier va forcément s’en ressentir, juge-t-il. Et les personnes hébergées ne vont pas être cantonnées à l’intérieur. Elles vont sortir et c’est bien logique. Des gens en situation de détresse et de précarité, cela va créer des problèmes."

D’autant que le terrain en question est pollué. 200.000 euros seraient ainsi mis sur la table pour nettoyer ce site ayant appartenu à un tanneur, puis à un ferrailleur qui s’en servait comme casse automobile. "Et en plus, c’est une zone inondable. Un projet de cantine d’entreprise avait d’ailleurs été refusé il y a plusieurs années, au même endroit, pour cette raison. Comme quoi, les arguments de la ville sont à géométrie variable", poursuit Nicolas Hirlemann.

Entre 2008 et 2010, l’association Les Enfants de Don Quichotte avaient déjà abrité une poignée de personnes aux abords de la rue des Foulons, dans des constructions modulaires. Il y avait eu de "l’entraide" et une énergie positive déployée par les habitants du quartier, se souvient Valérie Gobyn, qui, comme d’autres habitants, partage l’idée que d’autres quartiers de Strasbourg pourraient faire leur part dans l’accueil de sans-abris.