Rumeurs et "fake news" : voilà comment mieux comprendre ces phénomènes et ne pas se faire piéger

Rumeurs et "infox", des phénomènes vieux comme le monde, mais jamais aussi massivement et vite répandus qu’à l’heure des réseaux sociaux. Un spécialiste de l’université de Strasbourg nous donne des clés, pour mieux comprendre leur mécanique et ne pas s'y laisser prendre.
© Christelle BESSEYRE/MaxPPP
"Virus fabriqué par des savants en laboratoire", "Antenne 5G, source du covid et des milliers de morts", "On nous cache la vérité, on nous mène en bateau", "et de toute façon, tout ça, c'est la faute aux médias!"… Les contrevérités et peurs circulent facilement à l’ère du tout numérique. Aujourd’hui probablement plus qu’hier avec 3,5 milliards d’utilisateurs actifs des réseaux sociaux dans le monde. "C'est une puissance de feu jamais égalée", explique Philippe Viallon, professeur à l’université de Strasbourg. Il enseigne l’information et la communication à l’école de journalisme de Strasbourg (CUEJ) et dirige une chaire de l’Unesco "Les nouvelles expressions médiatiques de la diversité culturelle". Spécialisé dans l’analyse des réseaux sociaux, il a co-rédigé avec Marc Trestini Cultures numériques, cultures paradoxales ? paru en 2019 aux éditions l’Harmattan.

Aujourd’hui, même ceux qui ne pratiquent pas l’anglais couramment comprennent ces deux mots "fake news" qui signifient "fausses informations", traduits plus communément par "infox" -association de info et intox. Peur du complot, diffusion de fausses informations, rumeurs… la situation inédite dans laquelle nous nous trouvons, à cause de la pandémie du covid19, effraie et surtout confine la moitié de l’humanité. Du jamais vu. Nous n’avons plus, ou quasiment, de certitudes quant à ce qui se passe, nous ressentons un manque de repères… et cela a des conséquences sur certains comportements.


Comment naît une rumeur ?

"Les rumeurs ont toujours existé, déjà les auteurs latins en parlaient. C’est aussi vieux que l’humanité", rappelle le spécialiste alsacien de la rumeur, Philippe Viallon. "C’est le bouche à oreille et aujourd’hui c'est l’échange par les réseaux sociaux qui transporte la rumeur. Ça fait partie de notre génome, il ne faut pas diaboliser cela. Faire partie d’un réseau social, c’est faire partie d’un même monde. Alors quand la rumeur arrive, on la fait suivre, sous prétexte que tous ceux qui ne sont pas de votre avis seraient contre vous."

Une rumeur naît donc seulement parce qu’on la relaie. On la reçoit sur son support numérique et on la fait suivre. C'est simple. Sentiment d'appartenance... et flemme de réfléchir par soi-même.

"Chaque fois qu’un message est transmis, ça en augmente la charge", précise Philippe Viallon. "Aujourd'hui comme autrefois, il n'y a pas besoin d'élément objectif . Le sociologue Edgar Morin en avait déjà parlé pour la rumeur d’Orléans. A l'époque, on racontait que des jeunes filles disparaissaient des cabines d'essayage. Aucune disparition ne permettait de créer une telle rumeur. Elle est partie de rien."
 

Pourquoi naît une rumeur ou fausse nouvelle ?

"Là où il y a des rumeurs, il y a problèmes sociaux persistants. Les relais des rumeurs se font essentiellement par les couches sociales les plus défavorisées, là où se cumulent les peurs de l’avenir. Plus une situation est tendue, plus les rumeurs circulent; elles reprennent des haines anciennes, les étrangers, les Juifs, les femmes, qui n'ont rien à voir avec le fond. Il peut y avoir des rumeurs lancées pour raisons politiques, par des gouvernements, il peut y avoir des motifs économiques, pour faire monter des actions par exemple, déprécier un concurrent. Cela se voit dans des états totalitaires comme démocratiques. Les rumeurs peuvent être diffusées volontairement pour servir certaines stratégies."


"Et puis il y a la joie maligne... pourquoi faire du bien quand on peut faire du mal ? Se mettre en avant : "Je sais des choses que d’autres ne savent pas". Quand on est prof ou médecin ou journaliste, on est écouté. Le personnage lambda n’est pas écouté de la même façon, alors il a son quart d’heure de gloire de cette façon-là. Parfois même, il peut croire faire du bien, faire chaîne dans un réseau et passer une recette pour tuer le virus."

Y a-t-il une façon de décrypter une rumeur, des astuces pour détecter une fake news ?

"Toutes les fakes news sont construites sur le même modèle. Elles contiennent un double référent et des termes qui reviennent, du style "J'ai un ami, ma belle-sœur, mon oncle, le copain d'un voisin qui connaît un chercheur, un expert, un traducteur qui a appris que... qui a pu voir un courrier confidentiel... qui a été témoin de..." Vient ensuite la référence à un organisme officiel, la préfecture, l'hôpital... Ces deux référents servent à faire passer l'idée que ça ne peut pas être faux, parce que c'est un proche qui me l'a confié et il ne va pas me mentir, quant à l'institution citée, elle ne peut pas se tromper."

Au moment de transmettre la rumeur, certains en rajoute une couche. Donc plus elle circule, plus elle monte en puissance, et quand elle revient, elle est plus vraie que jamais.
- Philippe Viallon, spécialiste des réseaux sociaux à l’Université de Strasbourg.
 

Comment ne pas tomber dans le panneau ?

"Quand on essaie d’expliquer logiquement l'inexactitude d'une fake news par la rationalité, on est souvent considéré comme faisant partie du camp des conspirateurs. Il faut vouloir décrypter la composition de la nouvelle qui est colportée. Et ça dépend de l'état d'esprit dans lequel on se trouve quand on reçoit une infox. Est-ce que j'ai envie d'y croire ou pas? Est-ce que je veux me fatiguer à réfléchir, à vérifier dans différentes sources? Tout le monde a les moyens de réfléchir et de se dire "c’est n’importe quoi ce message" et d'arrêter sa diffusion en ne le relayant pas. Mais plus on est situé à la base de l'échelle sociale, plus on veut s'opposer, se révolter, dénoncer et finalement montrer ses peurs. Et puis il y a aussi une partie de manipulateurs, ceux qui se sentent hors système."


L’éducation, l’enseignement et les médias ont un rôle majeur à jouer

"Deux stratégies existent. La première consiste à éduquer les plus jeunes, à former les élèves et les étudiants à développer leur esprit critique. Dès l'école, il faut leur apprendre à lire les informations, à vérifier et à croiser des sources différentes. Pour l'analyse des photos par contre, ils sont souvent plus à même de déceler les photos modifiées. Les adultes plus âgés ont eux aussi tout un travail à faire."  

"Des journaux de référence comme le Monde ou Libération  des chaînes de télévisions ou des radios comme France Inter par exemple ont des rubriques dans lesquelles ils font une analyse systématique des fake news. Ils démontent tout et expliquent la source, le mécanisme de construction, cela éduque le lecteur et le spectateur et leur permet d'être plus avertis quand ils tombent à nouveau sur de fausses affirmations. Le journal satirique "Le canard enchaîné" est même complètement basé sur une vérification extrême, un démontage de chaque affirmation. Il faut que les médias classiques s'emparent des réseaux sociaux, augmentent leurs podcasts et services à la demande. Désormais le savoir est en ligne, les professeurs et les médias doivent expliquer et démonter si besoin, aider à apprendre et à s'informer. Globalement les individus sont intelligents, mais plus il y a d’informations, plus il faut de gens pour les trier et expliquer et aider à faire le tri. Comment fait-on face ? Un média digne de ce nom devrait avoir une rubrique pour démonter systématiquement les fakes news. En télé, ça prend plus de temps, mais les images convainquent plus, c'est plus efficace face aux personnes qui ne lisent pas les journaux."


Disparition d’une rumeur

"Une rumeur peut disparaître toute seule car les éléments qui ont aidé à la construire et à la rendre séduisante ont disparu. Parfois, c'est parce qu' une autre apparaît. Si on est visé par une rumeur, mieux vaut ne pas être trop réactif. Il faut suivre, mais réagir si elle prend de l'ampleur, car pour démonter une rumeur, il faut du temps. Et le temps de démonter une fake news, dix autres sont apparues... L’irrationnel ne prend pas de temps, on transmet, on ne réfléchit pas, parce qu'on est dans un réseau, c'est ça la rumeur", conclut le spécialiste.

Les rumeurs s'arrêtent donc parfois toutes seules, parce qu'elles ne séduisent plus, ne sont plus dans l'air du temps. Et elles s'arrêtent aussi, lorsque nous ne les relayons plus. A nous d'être attentifs. Probablement plus encore quand on n’a plus envie de réfléchir, le soir, après une longue journée de travail par exemple, ou quand on préfère mettre son cerveau aux abonnés absents, et hop on fait passer l’info, enfin… l’intox.
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