Strasbourg : l'inquiétude de certains étudiants en soins infirmiers

Durement éprouvés durant la première vague, les étudiants en soins infirmiers redoutent la deuxième vague qui s'annonce. Entre les cas de covid-19 dans les promotions et les réaffectations de stage, sans doute dans des services de réanimation, ils s'inquiètent pour leur santé et leur formation.
Des infirmières en super-héroïnes, pas de quoi réconforter bon nombre d'étudiants, inquiets de la deuxième vague qui s'annonce, de la réaffectation de leur stage, de l'amputation de leur formation sans compter le virus qui circule dans les amphis
Des infirmières en super-héroïnes, pas de quoi réconforter bon nombre d'étudiants, inquiets de la deuxième vague qui s'annonce, de la réaffectation de leur stage, de l'amputation de leur formation sans compter le virus qui circule dans les amphis © Leyla Vidal / MaxPPP
C'est une étudiante en soins infirmiers de Strasbourg, dont nous tairons le nom, qui nous a contactés. Appelons la Julie*. Julie donc est volubile au téléphone, un flot ininterrompu dans lequel on perçoit ses inquiétudes et sa détresse. Inquiète d'abord par rapport à la présence du virus dans les amphithéâtres. "Nous sommes entre 80 et 150 dans un amphi où il est très difficile de respecter les gestes barrières, nous savons que certains étudiants ont été testés positifs au covid mais nous n'avons pas d'infos par ailleurs. Rendez-vous compte, dans deux semaines nous sommes en stage sans savoir si nous sommes porteurs du virus!"

Parce que si les universités ont l'obligation de fermer et d'assurer les cours en distanciel, ce n'est pour l'instant pas le cas des Instituts de formation en soins infirmiers dont certains enseignements nécessitent le présentiel. Sans compter le fait que certains étudiants doivent passer des partiels en fin de semaine. La coordinatrice des instituts de formation des hôpitaux universitaires de Strasbourg, Fabienne Groff reconnaît qu'il y a des cas de covid à l'IFSI de la Robertsau mais assure que "tous les étudiants malades restent chez eux, ils sont suivis par la médecine du travail, nous sommes bienveillants sur les absences et des aménagements sont prévus notamment concernant les examens pour que ces étudiants ne soient pas pénalisés. Nous sommes en plein réaménagement des enseignements pour déployer le distanciel sachant que cela a des limites car nous avons des apprentissages pratiques, coeur de métier qui ne peuvent pas s'apprendre en distanciel".

Pauline confirme. "J'ai été testée positive au covid, contactée par la médecine du travail, je suis restée chez moi sept jours durant. Passé ce délai, la médecine du travail m'a confirmé que je pouvais retourner en cours sans test négatif, c'est la procédure. J'ai décidé de faire moi même le test qui était toujours positif. Quand je suis retournée en cours, il faut bien, nous avons des partiels, j'ai été dévisagée de haut en bas par les autres étudiants, c'était horrible."
 

"Les locaux sont inadaptés au respect des distances physiques"



Ce qui frappe au fil des témoignages, c'est que tout le monde navigue à vue. L'Agence régionale de santé, a fait parvenir une note à l'Ifsi ce vendredi 30 octobre à 18h30 demandant la suppression des enseignements généraux et des TD-TP en présentiel. Quant au partiel prévu vendredi pour les troisième année, les discussions sont en cours, il pourrait se passer également en distanciel. Pour Thomas Hostettler, attaché de presse de la FNESI (Fédération Nationale des Étudiant.e.s en Soins Infirmiers), c'est tout le problème. "Aucun texte ne demande explicitement la fermeture des Ifsi, il n'y a pour l'instant aucun cadre législatif, nous l'avons réclamé au ministère qui devrait statuer en milieu de semaine. Nous accueillons 96.000 étudiants dans 330 établissements en France, parfois vétustes et inadaptés au respect des distances physiques,  il ne faut pas s'étonner que nombre de clusters s'y développent".

Année 2020, année noire pour la formation des futurs infirmiers. Inquiets pour leur santé durant leur formation, déjà en partie amputée au moment de la première vague. Bon nombre d'étudiants ont dû en effet changer d'affectation pour leur stage du mois de mars et rejoindre les services de réanimation pour prêter main forte au personnel soignant. Stéphanie, étudiante en troisième année témoigne. "Nous avons été mobilisés en tant qu’aides-soignantes au détriment de notre formation théorique et pratique. Durant cette réquisition nous devions percevoir une aide exceptionnelle de la région Grand Est à hauteur de 1400€ par mois... ayant été mobilisée, 2 mois j’ai touché 1900€, ce qui est déjà bien. Mais je refuserai donc d’être mobilisée en tant qu’aide-soignante sans contrat de travail. Tout travail mérite salaire, nous ne sommes pas les petites mains sous payées de l’hôpital public. Je veux être considérée comme étudiante infirmière et être formée. Dans 9 mois, nous serons titulaires du diplôme d’état d’infirmiers: si nous continuons à nous taire, nous ne serons absolument pas opérationnels sur le terrain et donc incapables de procurer des soins de qualité dans un système de santé déjà mis à mal." On parle déjà de "diplômés covid" comme on parle du "bac covid", autrement dit une génération mal formée.
 

"Certains de nos étudiants songent déjà à l'arrêt de leurs formations."




Pour Typhaine, il est urgent de faire quelque chose. Certains étudiants de deuxième année ont déjà reçu une réaffectation pour leur stage qui démarre la semaine prochaine. "Un vademecum du ministère des solidarités et de la santé est sorti jeudi laissant libre choix aux Agences régionales de santé de faire appel à des renforts étudiants en santé. Ce qui diffère de la première vague, c'est que ce renfort est imposé de force, ce n'est pas une réquisition puisqu'il n'ait pas prévu que les étudiants soient payés, mais il s'agirait d'une réaffectation des lieux de stages. Un jeu de mot qui va à leur avantage sans considérer l'aspect pédagogique mais aussi psychologique. Car oui le métier d'infirmier est dur, d'autant plus dans les services covid où nous sommes confrontés à la peur, l'anxiété, la mort. Beaucoup ont difficilement vécu la première vague et la deuxième prévoit d'être encore plus virulente. Certains de nos étudiants songent déjà à l'arrêt de leurs formations."


Une inquiétude générale au niveau national, au point que la FNSEI a diffusé une vidéo sur les réseaux sociaux pour alerter les pouvoirs publics.
  
Et Thomas Holstettler de confirmer. "De nombreux étudiants ont mis un terme à leur formation suite à la première vague. On reçoit un coup de téléphone toutes les 10 minutes d'étudiants inquiets. Certains ont dû passer deux mois à descendre des corps de patients décédés du covid! Beaucoup continuent mais sous anxiolytiques."

* Tous les prénoms de l'article ont été modifiés

 
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