Strasbourg : j'ai assisté à un match de football gaélique et j'en ai perdu mon latin

C'est une grande première en Alsace. Un match de football gaélique sur les pelouses strasbourgeoises. Vous ne savez pas ce que c'est ? Moi non plus, du moins jusqu'à ce que j'assiste à cette rencontre au sommet faite de sueurs, de mains, de pieds et oui, quand même, de bons gros tampons.

Moi j'avoue je viens du sud ouest. Autrement dit je suis plus rugby, rugby à XIII, que foot. J'aime quand les dents et les noms d'oiseaux volent, que ça tamponne bordel. Et surtout que ça chiale pas. Alors évidemment, ce matin, quand je suis envoyée sur un match de foot, j'ai le moral dans mes chaussettes sang et or (les connaisseurs comprendront). Pas pour longtemps. 

Des mains, des pieds et de la sueur

Quand j'arrive sur le terrain, même si je ne suis pas et de loin une spécialiste du foot, je m'aperçois que quelque chose ne tourne pas rond. De grands gaillards, certains blancs comme la porcelaine de mamie Thérèse, courent dans tous les sens, mains et pieds en avant. D'autres chopent la balle à deux mains, la font rebondir sur la pelouse avant de tirer au pied ... au-dessus des cages. Oui là y a comme un problème.

Je m'approche, ça gueule fort. J'entends du français et comment dire ? De l'anglais mais qui aurait perdu les 3/4 de ses voyelles. Ca roule, ça tonne, c'est de l'irlandais.

C'est Mathieu Gireme qui ramasse mes oreilles sur le banc de touche. Lui est alsacien. On va pouvoir se comprendre. Mathieu est fullback (arrière quoi) dans la toute nouvelle équipe de football gaélique strasbourgeoise. "Alors ce que tu vois comment dire ? C'est un mélange de football, de rugby et de pfffff ... allez on va dire de hand. Ici on va faire simple, il n'y a pas de hors jeu ce qui rend les matchs beaucoup plus fuides, moins hâchés. Il n'y a pas de plaquage ni de en-avant. On utilise les pieds et les mains, on peut aussi se donner des coups d'épaule, c'est physique quoi sans être la boucherie. Deux points quand ça va au fond des cages, un point quand ça passe au dessus, comme un drop."

Le football gaélique est loin d'être la bizarrerie que je m'imagine, là tout de suite, sous ma tignasse. "Là-bas, en Irlande c'est une institution. Bien plus populaire que le football ou le rugby. Toutes les villes, tous les villages ont leur propre club. Et quand tu es dans un club, celui du comté dont tu es originaire en fait, tu dois y rester toute ta vie. Y a pas de transfert. Tout est amateur. C'est la règle."

Là-bas, en Irlande c'est une institution. Bien plus populaire que le football ou le rugby.

Mathieu Gireme, joueur de football gaélique

 

Finie la rigole. Le football gaélique c'est tout une histoire. Une histoire qui remonte à ... loin. Les premières mentions écrites de ce sport "hybride", "Peil" ou "Caid" en version originale pour les intimes, remontent à 1527 et la première rencontre officielle date de 1712 (à Slane, dans le comté de Meath, entre les équipes des comtés de Meath et Louth). Une histoire qui dure aussi : ce sport si particulier compte 2 800 clubs et 250 000 joueurs et joueuses dans toute l’Irlande. Oh my godness.

Alors là-bas forcément on voit les choses en grand. Le terrain est immense, tout comme celui du Hurling, autre institution irlandaise, c’est-à-dire 137 mètres de longueur et 82 de large. "Ici bon ben oui on s'adapte, on joue sur des terrains de football à onze joueurs contre onze au lieu de quinze... mais c'est full plaisir." 

Avec ce ballon, on prend pas le melon

Mathieu lui a choisi ce sport non pour son exotisme mais pour ses ouvertures. D'esprit j'entends. "Ici, personne n'a le melon, on s'amuse avant tout. On passe de la main au pied, c'est plus fuide. Rapide. Tu peux être nul au foot et bon au basket, nul en rugby et bon au foot, tout le monde a sa chance. Et puis ça me permet de pratiquer l'anglais, avec accent même. Sans compter les after au pub." 

L'équipe strasbourgeoise de football gaélique compte une trentaine de licenciés dont une dizaine d'expatriés. D'Irlandais pur jus de trèfle. Sans tomber dans la caricature, c'est vrai que sur la pelouse bien verte, on les voit de loin. Ils ont les guibolles plus que blanches : translucides. Et les visages rouges comme une Kilkenny Red Ale.

Voilà Daniel Byrne justement, milieu de terrain. Cet étudiant en Erasmus, originaire de Dublin et qui a joué pendant plus de seize ans là-bas au football gaélique, n'en croit toujours pas ses yeux. "Quand je vois ça je trouve que c'est très bizarre et très cool. Je suis fier de voir que mon sport est international maintenant. Quand j'ai vu sur Facebook qu'il y avait un club à Strasbourg j'ai pas hésité une seconde, j'ai foncé. Ca va ils sont pas trop mauvais." Gros éclat de rire. Je n'ose pas demander si c'est du lard ou du cochon.

Quand je vois ça je trouve que c'est très bizarre et très cool. Je suis fier de voir que mon sport est international maintenant.

Daniel Byrne, joueur de football gaélique

 

C'est Maël Dancette, président du Strasbourg Gaels UC, qui me donnera la réponse. "Oui, bon, ils sont tombés dedans depuis tout petits, ils sont plus fluides, plus rapides ... nous on apprend encore." Il faut dire que la toute jeune équipe est née juste avant le premier confinement et n'a pas vraiment eu l'occasion d'aiguiser ses crampons (oui il y en a). La preuve sous mes yeux. 7 à 24 pour l'équipe luxembourgeoise.

Une grosse taule

"Au début on s'entraînait avec le football australien, maintenant on a trouvé un rythme : deux entraînements par semaine sur un terrain rien qu'à nous." Et Maël d'attendre avec impatience la nouvelle cuvée de Guiness, euh, d'Erasmus. "Avec le bouche à oreille nous sommes déjà 31, les filles comprises, nous atteindrons je pense bientôt les 40. Mon rêve c'est aussi de créer une équipe féminine."

Maël n'est pas irlandais non plus. Il est parisien sans porter particulièrement le PSG dans son coeur. "A Paris, j'avais un copain qui avait des copains irlandais. J'ai mis le doigt dans l'engrenage comme ça. J'ai tout de suite accroché. On peut facilement s'amuser, les possibilités de jeu sont infinies. Quand je suis arrivé à Strasbourg l'année dernière, j'étais tellement étonné de voir qu'une si grande ville, européenne de surcroit , n'avait pas de club de foot gaélique que j'en ai créé un."

On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Peut-être excepté aujourd'hui sur le terrain où les Strasbourgeois commencent à prendre l'eau. Et il fait soleil. Grand soleil. 8-27.

La rencontre se termine. En version gaélique c'est 10-31 pour le Luxembourg (10 buts à 3 points et 31 à 1 point) et 2-4 pour Strasbourg (2 buts à 3 points et 4 buts à 1 point). Bref, c'est la grosse taule. Drop it. "C'est notre premier match. Une rencontre amicale contre une équipe qui a des années d'expérience et qui joue en coupe d'Europe de football gaélique, une des meilleures d'Europe quoi donc bon on s'attendait à ça" explique Gilles Neu, philosophe, rouge comme un gratte-cul. "Ceci dit, on a beaucoup appris, c'était très intéressant de voir comment ils jouent. En plus ils ont joué tranquilles, c'est gentil." 

Midi sonne. L'heure de l'apéro. Les deux équipes se sont données rendez-vous au pub après le match devant une pinte, de Guiness j'imagine. Histoire de battre les Luxembourgeois sur un autre terrain. Peut-être plus abordable. Peut-être.

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