Strasbourg : James et Viviann, les drag queens qui créent des robes de mariés d'un autre genre

Les esprits et les mariages ont évolué et c'est heureux. Mais les robes nuptiales, elles, pas vraiment. Pour casser les codes vestimentaires et libérer les corps, tous les corps, deux drag queens strasbourgeoises ont décidé de créer leur propre collection. Rencontre au sommet... de talons aiguilles.
Viviann et James
Viviann et James © Stéphane Mentelé

C'est Cédric qui me reçoit au 4e étage d'un immeuble du centre-ville de Strasbourg. Bienvenue à Du Fermoir-de-Monsac. Il est Cédric quand elle n'est pas Viviann, son alter ego dramatique pour l'heure remisée dans sa chambre. 

Cédric est beau à couper le souffle. Des traits délicats, soulignés par des pendants de nacre rose, qui s'étirent dans un sourire. Une chemise ouverte sur un torse glabre paré de tatouages que je devine. Sa silhouette longiligne, perchée sur des Santiags en croco, se découpe dans l'encadrement de la porte. J'entre dans le temple d'une élégance folle. Si j'avais su j'aurais pas mis mes Birck.

L'atelier boudoir du Fermoir de Monsac
L'atelier boudoir du Fermoir de Monsac © Cécile Poure / FTV

 

Stras et paillettes

Cédric m'invite à entrer. Ce n'est pas vraiment une boutique ni un show-room. L'appartement est un boudoir, cossu et exotique, où le couple de créateurs a posé ses machines à coudre et ses convictions. Adam aussi, leur Cacariki, au plumage jaune électrique, qui trône en majesté sur le buffet. Silencieux, tenant la pose. Je m'enfonce dans le canapé.

Nous appelons Benjamin/James, le partenaire de Cédric. Il est en vacances dans les Alpes mais participera à notre entretien par Skype. "Salut mon chaton, tu es prêt ?" Je leur demande si tous deux sont en couple. Drôle de préambule à une interview, je vous l'accorde mais, ici, encore moins qu'ailleurs, pas question d'être bégueule. "James et Viviann sont mariés mais Cédric et Benjamin sont amis et associés, c'est tout. Nous vivons ensemble pour travailler. C'est bien plus commode."

Drôle de couple en effet. Qui casse tous les codes et en particulier les codes vestimentaires. Cédric était coiffeur, Benjamin chocolatier chez Pierre Hermé. Ils se sont rencontrés lors d'un concours de drag queens l'année dernière. "J'étais candidate et Benjamin juge. Il m'a connue en même temps que l'univers drag queen. Un univers que je fréquente depuis 2018 où je peux être un autre moi, une autre partie de moi, où souffle un grand vent de liberté. La liberté d'être n'importe qui."

C'est un univers où souffle un grand vent de liberté. La liberté d'être n'importe qui.

Cédric Morgen, créateur de mode

Derrière les strass et les paillettes, derrière le maquillage à la truelle, Benjamin découvre, lui aussi, chez les drag queens un réel engagement. "Une vraie bienveillance qui m'a beaucoup aidé à m'accepter et à être moi-même." On ne nait pas queen, on ne nait pas queer non plus, on le devient. C'est une longue et difficile construction. Aujourd'hui encore.

 

Se ressembler, pas se déguiser

De fil en aiguille, les deux hommes se rapprochent. Tous les deux, passionnés de couture, ont conçu la robe de mariée de leur soeur. Il n'en fallait pas plus pour que sous les spotlights, l'étincelle jaillisse.

"Ca te dit de monter une boîte de couture avec moi ?" Cédric accepte. Il leur faudra un an, aidés par le confinement, pour que cette idée trouve son chemin. Jusqu'à Strasbourg. "Une ville safe, tolérante où j'avais déjà un cercle d'amis drag queens" explique Cédric. En mars 2021, les deux hommes plaquent tout : macarons et bigoudis pour une aventure inédite. Et un mariage fictif. James épouse Viviann et de leur union naît Du Fermoir de Monsac.

"C'était mon nom de scène de drag queen en hommage à ma maman que mon père appelait Marie Chantal du Fermoir de Monsac quand elle faisait sa mijaurée. J'en ai fait une bourgeoise coinçouille inséparable de son verre de Vacqueyras. Quand elle a appris ça, elle a failli me déshériter." Cédric rit, ému. Sa maman, c'est quelqu'un. "Nos parents nous ont beaucoup aidé dans notre projet. Financièrement et moralement. Ils nous ont dit allez-y, ils savaient au fond qu'on n'y échapperait pas à ça, à la mode. Moi je cousais déjà des robes pour mes barbies... On a une chance inouie, il faut le dire."

La maison de couture portera donc le nom de Viviann et le surnom de sa maman entrée dans la postérité. Du Fermoir de Monsac. Deux particules pour une noble tâche. Casser les stéréotypes, ouvrir les esprits. "On ne fait que du sur-mesure, adapté à chaque envie, à chaque morphologie. Robes mais aussi combinaisons. On refuse de mettre de côté les gens parce qu'ils ne sont pas femmes ou pas minces. Pour le plus beau jour de leur vie, on veut que nos clients se sentent bien. Se sentent soi-même. L’idée, c’est pas de se déguiser, mais de se ressembler" explique Benjamin.

Pour le plus beau jour de leur vie, on veut que nos clients se sentent bien. Se sentent soi-même

Benjamin Guénot, créateur de mode

Loin des stéréotypes du genre et des tailles standardisées du prêt à porter, le champ des possibles est infini. "Du 38 au 50 qu'on peut trouver dans le commerce, ça fait quoi 12 tailles dans lesquelles on doit absolument entrer alors qu'on est tous différents. Pour le moment, ici, je peux vous assurer que je n'ai pas fait deux mesures pareilles. Il faut cultiver sa singularité. Sa différence. C'est notre démarche, toujours avec bienveillance" ajoute Cédric.

 

S'affranchir des complexes

 

Et pour cultiver sa singularité, peut-être même la provoquer, rien de tel que de se faire cueillir dès l'entrée par deux drag queens. Pour le premier rendez-vous, c'est Viviann et James qui reçoivent les clientes à la maison. "C’est un choix qu’on a fait très tôt. En se présentant en drag devant nos clientes, on veut montrer qu’il n’y a aucune limite, et mettre en place un climat safe, un climat de confiance. On veut que nos clientes n’aient pas de tabou, ni de peur à exprimer leurs complexes pour qu’on trouve une réponse à ça. James et Viviann, membres d'une minorité, sont en ce sens très représentatives."

En se présentant en drag devant nos clientes, on veut montrer qu’il n’y a aucune limite, aucun tabou

Cédric

Un principe fort qui nécessite deux heures de maquillage. " Pour les rendez-vous suivants où on fait des essayages par exemple, on tombe la robe. Le fond de teint sur le tissu blanc, franchement ça ne le fait pas" raconte Benjamin. "Ni faire un ourlet au bas de la jupe avec nos talons aiguilles".

Cédric, diplômé de l’école Duperré de Paris en Design de mode, s'occupe des patrons et de la construction de la robe. Benjamin lui, plus minutieux, se penche sur les broderies et les finitions. Inspirés par Gautier, l'enfant terrible, aussi bien que par Coco Chanel et Dior, il ressort de leur atelier des modèles uniques en leur genre.

Tout est fait main. Corset de guipure ciselée, manche en satin duchesse ou froufrou en néoprène : les tissus se mélangent, les styles se marient. Caméléon sur chevalet.  "Nous avons par exemple conçu un kimono de mariage pour un jeune marié ou un kilt pour un petit garçon qui voulait absolument mettre une jupe à un mariage. Il va à l'école avec."

Cédric et la robe de mariée de Viviann
Cédric et la robe de mariée de Viviann © Cécile Poure / FTV

 

Pour le meilleur 

Leur première collection a été présentée en juin dernier lors d'un défilé. Premier podium. Premiers émois. "C'était un rêve qui se réalisait. Une revanche sur la vie, sur tous ces gens qui ne croyaient pas en nous, qui nous traitaient de rêveurs. Je crois que l'apothéose c'est quand mes parents sont venus me voir et m'ont dit les yeux brillants on est très fiers de toi." Cédric est un grand sensible. Sa maman pas une mijaurée.

Viviann et ses parents
Viviann et ses parents © Roberto Silva

Ce podium où toutes les morphologies, toutes les gueules, parfois même cassées, défilent est en soi toute une promesse d'avenir. "Nous avons eu beaucoup de retours positifs, sur le concept et nos créations. Ca nous a aussi permis de nous faire connaître." Le carnet de commandes se remplit peu à peu : robes de demoiselles d'honneur, robes de mariés... Pour les tailleurs il faudra attendre. " Nous n'avons pas envie de tailler des costumes et d'ailleurs nous ne savons pas le faire mais nous songeons à embaucher quelqu'un plus tard pour couvrir toute la palette du mariage. Nous pensons aussi à ouvrir d'autres points de vente, dans d'autres villes pour nous agrandir. Plus tard bien-sûr."

Cédric plonge ses yeux dans le lointain, dans l'après. Je crois que Cédric est un rêveur. Je n'ose pas lui dire. Qu'y a-t-il de mal à cela ? Ce sont les rêveurs qui enchantent le monde. Et qui le changent. Des pieds à la tête.

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