Strasbourg : "on peut s'en sortir" témoigne un auteur de violences conjugales qui décrit avoir "pété les plombs"

Le 25 novembre 2020, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, France 3 Alsace a pu recueillir le témoignage rare d'un auteur de violences conjugales, pris en charge par l'association strasbougeoise ARSEA. Il nous raconte son histoire.   
 
Les auteurs de violences conjugales bénéficient désormais d'une prise en charge globale.
Les auteurs de violences conjugales bénéficient désormais d'une prise en charge globale. © Yves Ledig/France Télévisions
Il a souhaité témoigner anonymement, pour l’exemple. Gilbert, 33 ans est cuisinier. Lorsque nous le rencontrons dans le bureau d’une association strasbourgeoise, son regard perçant et sa voix déterminée nous font comprendre que cet homme est là pour faire passer un message, quoi qu'il en coûte. Même s'il faut se mettre à nu, livrer au grand public une tranche de vie difficile. Des années de violences conjugales, jusqu’à la fois de trop.

"Ça se passait très mal avec mon ex-conjointe et l’année dernière j’ai eu des gros soucis avec elle. C’est monté en puissance, en puissance, et au bout d’un moment, on pète les plombs. Le 25 décembre dernier, je l’ai plaquée au sol et au lieu de m’acharner contre elle, j’ai tapé dans un mur", raconte-t-il.

Un basculement, après des années d’engrenage, dont ils n’avaient jamais vraiment pris conscience. "On est complétement dans le déni quand ça arrive. On ne se rend pas compte de la chose. Moi à la base, je ne suis pas une personne violente. Mais quand j’y repense, toutes les histoires que j’ai eu avec mon ex-femme, il y a eu énormément d’accès de violences, que ce soit physiques, mais surtout verbales. Quand on est dedans, on ne s’en rend pas compte. Ça commence par les mots et après ça en arrive aux gestes. Ça peut-être une bousculade, une gifle, la maîtriser au sol pour essayer de se défendre, aussi. Parce qu’il ne faut pas croire, quand ça arrive, il n’y a pas qu’une personne responsable. Les deux sont dedans. Mais bien entendu, il y a une personne qui sera toujours plus que l’autre."

Après un dépôt de plainte, Gilbert a été condamné par la justice en début d’année. Comme alternative à la prison ou à l’amende, il a accepté de participer à un stage de responsabilisation au sein de l’Association régionale spécialisée d’action sociale d’éducation et d’animation (ARSEA). Une peine alternative pour libérer la parole et pour prévenir la récidive.
 

Il faut savoir pourquoi on est comme ça

Gilbert, auteur de violences conjugales



"Il faut savoir pourquoi on est comme ça. Dans ce stage on apprend énormément à dialoguer dans le couple et à comprendre quel est le niveau maximum on peut atteindre avant que ça parte du mauvais côté. Il faut savoir fuir le problème. Une fois qu’il est trop tard, il est trop tard", continue-t-il.

Désamorcer la violence grâce aux mots, Thomas Resch, directeur du service d’accompagnement socio-judiciaire de l’ARSEA, y croit. "Oui il y a des faits délictuels, oui il y a un auteur, et il faut s’en préoccuper. Est-ce qu’on lui propose un accompagnement qui lui permette de dépasser le cercle de violence dans lequel il est emprisonné ou est-ce qu’on ne fait rien ? On se contente de le condamner ? Ce n’est pas suffisant".

En octobre dernier, la structure a été mandatée par le gouvernement pour devenir un centre de référence en matière d’accompagnement et de suivi des auteurs de violences conjugales. Quinze autres seront déployés sur le territoire français avant la fin de l’année. Concrètement, en plus des stages de responsabilisation et des entretiens individuels avec psychologue, les personnes adressées par l’institution judiciaire bénéficieront d’une prise en charge globale avec un soutien à l’accès au soin, à l’emploi, ou encore à l’hébergement.

"Refuser de s’occuper des auteurs, c’est très préjudiciable aux victimes. Les mécanismes à mettre en place pour éviter les passages à l’acte, ça se travaille. L’accès à l’accompagnement, qu’il soit psychologique, social dans son ensemble, peut permettre aux personnes de continuer à vivre avec son conjoint ou sa conjointe mais avec des mécanismes d’évitement pour éviter les passages à l’acte", avance Claire Rossini, chef de service au sein de l’association.
 

+ 16% de violences conjugales en 2019


La question de la prise en charge des hommes et femmes violents, longtemps sous-estimée faute de moyens et de prise de conscience collective, apparaît donc être l’un des principaux leviers de la lutte contre les violences conjugales qui ont augmenté de 16% en 2019, selon les services de police et de gendarmerie. Cette même année, le ministère de l’Intérieur a dénombré 146 femmes tuées par leur conjoint ou ex-compagnon, soit 25 de plus qu’en 2018. Et 2020, ne semble pas marquer le pas. Sur les dix premiers mois de l’année, le Parquet de Strasbourg a enregistré à lui seul, 870 procédures pénales ayant pour thématiques "violences par conjoint ou concubin " contre 571 procédures l’année dernière.

L'effet du confinement ? En partie. Le nombre d'affaires enregistrées pendant cette période a bondi de 17% dans le Grand Est. 

"Préoccupant" pour les acteurs de terrain, de plus en plus enclins à travailler tous ensemble, de manière structurée.
 
"C’est primordial. Avant on travaillait un peu chacun de son côté, sans vraiment articuler la prise en charge. Là, on est ensemble. On a chacun notre champ d’intervention mais l’être humain est multiple, il a besoin de différents regards, de différentes propositions d’intervention pour l’aider", avance Mélinda Huber, de l’association ALT 67.

De son côté, Gilbert, l’affirme et le répète. "Quand on se rend compte que l’on s’enferme dans la violence, il faut parler, se faire aider. Parce qu’on peut s’en sortir. Aujourd’hui, avec mon ex-compagne, on se voit tous les jours pour les enfants et on s’entend très bien parce que j’ai compris mes erreurs", conclut-il.
 
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