Strasbourg : "T'as pas 5 minutes ?", la campagne de pub originale d'une association qui lutte contre l'exclusion des SDF

L'association La Cloche, présente dans neuf villes de France dont Strasbourg, lance une campagne de communication qui sort de l'ordinaire. Pas d'appel aux dons, mais un appel à militer pour une société plus fraternelle et inclusive.
Selon les derniers chiffres de la fondation Abbé-Pierre, 300.000 personnes sont SDF en France.
Selon les derniers chiffres de la fondation Abbé-Pierre, 300.000 personnes sont SDF en France. © Franck DELHOMME/MaxPPP
La question est franche, directe : "T'as pas cinq minutes ?" Plutôt difficile de répondre honnêtement par la négative. Et c'est l'effet escompté. Pour sa campagne de publicité, du 23 novembre au 23 décembre 2020, sur les réseaux sociaux, par voie d'affiches et de petits stickers, La Cloche ne cherche pas à récolter de l'argent. Pas plus qu'à jouer sur la corde sensible, même en cette période d'avant Noël.

Cette association, créée en 2015 pour lutter contre la grande précarité en recréant du lien social, n'appelle pas à faire un don, mais à changer de regard et d'attitude vis-à-vis des personnes qui vivent dans la rue. Et il y a urgence, car selon les derniers chiffres de la fondation Abbé Pierre, 300.000 personnes sont SDF en France, un nombre qui a doublé ces huit dernières années. 

Pour rendre la société plus inclusive, il suffit de donner un peu de son temps.

Gabrielle Ripplinger, directrice de La Cloche à Strasbourg


 
L'affiche de la campagne de communication de La Cloche
L'affiche de la campagne de communication de La Cloche © La Cloche
 

“T’as pas 5 minutes ?” : "C'est une façon simple de dire que pour favoriser le lien social et rendre la société plus inclusive, il suffit de donner du temps … à commencer par 5 minutes !" explique Gabrielle Ripplinger, directrice de l'antenne strasbourgeoise de La Cloche. Cinq minutes pour découvrir, par le biais d'un QR code ou d'un simple clic, une page dédiée sur le site internet de l'association. Dès l'ouverture, un minuteur se déclenche, pour prouver qu'il ne s'agit pas d'une pub mensongère. Et que ce court laps de temps suffit pour découvrir des moyens d'agir à la portée de tous, afin de recréer du lien social entre ceux qui ont un domicile et ceux qui n'en ont plus.

Le Carillon, un réseau de commerçants solidaires

Née en 2015, l'association est aujourd'hui présente dans neuf villes de France, dont Strasbourg depuis 2018. Dans la capitale alsacienne, durant la période d'avant la crise sanitaire, sa principale action a été de créer le réseau du Carillon : fédérer une bonne trentaine de commerçants qui acceptent d'offrir aux personnes sans domicile un accueil bienveillant, et les petits services quotidiens dont elles ont tant besoin : boire un verre d'eau ou un café, avoir accès aux toilettes, recharger leur téléphone, imprimer un document, déposer un bagage, réchauffer un plat au micro-ondes, recevoir un sandwich…
 
Un autocollant et des pictogrammes pour repérer les commerçants participants
Un autocollant et des pictogrammes pour repérer les commerçants participants © Marques Brosio

Certains de ces petits services sont bien sûr mis à mal par la fermeture, suite au confinement, de bon nombre de commerces participants. Mais ceux qui ont pu rester ouverts, comme les boulangeries et les pharmacies, continuent à les proposer. Chaque commerçant membre du Carillon est identifié par un autocollant collé en vitrine, et des pictogrammes précisent les services proposés. Ainsi, d'emblée, la personne sans domicile sait qu'elle est la bienvenue, et à quoi elle peut s'attendre. Le commerçant peut aussi préciser l'horaire souhaité pour ce type de visite, souvent en-dehors des heures d'affluence, pour pouvoir avoir un petit moment d'échange et de discussion avec la personne accueillie. 
 

Ça nous fait des rencontres sympas, avec différentes personnes.

Jean-Claude (nom d'emprunt), SDF

Car dans le fond, c'est cela, le plus important, et la raison d'être de l'association La Cloche : aider à faire tomber les barrières créées par la peur de l'autre – une peur souvent réciproque. Et créer les conditions qui permettent de rétablir la confiance. "Le Carillon, j'y viens depuis juillet-août (...) ça nous fait des rencontres sympas, avec différentes personnes" explique Jean-Claude (nom d'emprunt), lui-même sans domicile. "Quelqu’un qui ne va plus dans les magasins, c’est un lien qui se brise. Avec l’association, on recrée ce lien, on côtoie des gens qu’on ne côtoie plus ailleurs", précise Gérard (nom d'emprunt), lui aussi dans la rue.
 
Les cafés et repas "suspendus" sont prépayés par des clients de restaurants
Les cafés et repas "suspendus" sont prépayés par des clients de restaurants © Gabrielle Ripplinger

En temps ordinaire, certains restaurants ou cafés invitent aussi les consommateurs qui le souhaitent et le peuvent à payer d'avance un repas ou une boisson à destination d'une personne à la rue. C'est le principe des "produits en attente". D'autres restaurateurs s'engagent à offrir un nombre défini de cafés ou de repas chaque mois. A partir de ces promesses, La Cloche édite des bons qu'elle distribue aux personnes dans le besoin. 

Des moments conviviaux pour mieux se connaître

Hors période de crise sanitaire, l'association organise aussi à Strasbourg des ateliers de cuisine hebdomadaires, et des temps festifs mensuels : petit déjeuner solidaire, projection de film avec débat, tournoi de pétanque, fête de quartier. Tous ces moments sont proposés, pensés et organisés par des bénévoles avec ET sans domicile.
 

Dehors, on ressent les sentiments d'impuissance, de culpabilité, d'effacement

Jean-Pierre (nom d'emprunt), SDF

"Dehors, on ressent les sentiments d’impuissance, de culpabilité, d’effacement face aux insultes (…) On ressent ces montagnes russes, dans les relations avec ceux qui ne sont pas concernés par la précarité (…) On a peur de répondre, de réagir, on n’a plus envie de faire face aux provocations, aux agressions, à l’arrogance des autres face à sa propre situation" raconte Jean-Pierre (nom d'emprunt), l'un de ces bénévoles. "L’association donne des lieux de parole, soude des relations de groupe, invite les gens à se confronter les uns aux autres (…) Le fait d’avoir les bons alimentaires, de travailler ensemble, de faire la cuisine, ça permet d’apprendre à vivre en groupe, à valoriser ses compétences et à penser un peu à soi-même."

Des activités réaménagées durant le confinement

Malgré le confinement, l'association a pu maintenir certaines de ses actions : une tournée de rues, une à deux fois par semaine, pour distribuer les bons repas disponibles. Et un moment convivial, tous les mardis de 14h à 16h, au Centre Bernanos (30 rue du Maréchal Juin), pour boire un café et prendre un goûter au chaud. Là aussi, les bons repas sont distribués, ainsi que des "kits covid" offerts par les pharmacies partenaires, avec masques, gel hydroalcoolique et produits d'hygiène.  

Depuis la crise sanitaire, les bénévoles réalisent aussi chaque semaine un "carnet de confinement", petit journal à destination des personnes à la rue. Il contient des informations pratiques (la liste des lieux d'accueil et de ceux où trouver de quoi manger, ainsi que des commerçants partenaires restés ouverts). Mais aussi des petits jeux et des informations ludiques.
 
Un "panier suspendu" avec l'affiche explicative durant ce deuxième confinement
Un "panier suspendu" avec l'affiche explicative durant ce deuxième confinement © Laura Buschmann

Par ailleurs, des "paniers suspendus" ont été installés au centre-ville. Le concept est tout simple : les Strasbourgeois qui le peuvent sont invités à poser une cagette en bas de chez eux, dans un endroit protégé mais visible, et à y déposer des denrées alimentaires (bouteilles d'eau, boîtes de conserve et aliments emballés) et des produits de première nécessité (dentifrice, savon, gel hydroalcoolique, papier toilette, rasoirs, masques, etc.) Et celui qui a besoin de quelque chose peut se servir. "Pour le moment, on compte une dizaine de ces 'paniers' un peu partout dans Strasbourg", précise Gabrielle Ripplinger. Cette forme de solidarité concrète, locale, a déjà bien fonctionné lors du premier confinement, au printemps dernier, et ces paniers "étaient régulièrement alimentés."

L'association prévoit également de réaliser très prochainement un podcast intitulé "en rues libres", pour donner la parole à tous ceux qui participent à l'aventure de la Cloche, bénévoles et partenaires. Mais pour mener à bien toutes ces activités, l'association a toujours besoin de nouvelles forces vives. D'où son appel : "T'as pas cinq minutes ?"
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