“Les suicides d’agriculteurs, ça ne dérange personne” : Joseph Daul, ex-président du PPE dresse son bilan de l'Europe

Joseph Daul / © AFP
Joseph Daul / © AFP

Joseph Daul, le président du Parti populaire européen, a quitté ses fonctions le 20 novembre et a laissé la place au Polonais Donald Tusk, l'actuel président du Conseil de l'Union européenne. Retour sur la longue carrière de l'éleveur alsacien originaire de Pfettisheim.

Par Caroline Kellner et Léna Romanowicz

Joseph Daul a quitté la présidence du Parti populaire européen (PPE) qu'il occupe depuis 2013. Majoritaire au Parlement européen, le parti des chrétiens-démocrates (droite) sera présidé par le Polonais Donald Tusk qui a pris ses fonctions le mercredi 20 novembre 2019.


Quel est votre état d’esprit au moment du départ ?

J’ai accompli une mission et il faut tourner la page. J’en ai accompli plusieurs dans ma vie et à chaque fois on arrive à la fin. C’est moi qui ai décidé d’arrêter et bien sûr il y a un petit pincement au cœur, avec tout ce qu’on a connu, tous les gens avec qui on a travaillé, sinon on n’est pas humain. Et comme je suis chrétien démocrate, je suis humain.
 
 
L'Europe ne va pas très bien, on pense au Royaume-Uni qui est sur le départ, est-ce un échec ou la suite d’un long processus étant donné que le Royaume-Uni n’a jamais été aussi intégré que les autres pays ?

"Aujourd’hui, c’est trop facile, les chefs d’Etat ou de gouvernements disent que c’est à cause de l’Europe. Non ce n’est pas à cause de l’Europe. Les problèmes sont dans les pays. Regardez le problème du Brexit, il est au Royaume-Uni, ça fait des années que ça dure, ils ont décidé du Brexit et on n’arrive pas à s’en sortir. (...) On peut citer le déficit de la France. Ce n’est pas à cause de l’Europe, c’est parce que la France a été mal gérée. L’Italie, c’est parce qu’ils n’ont pas respecté les règles européennes. Si on les avait respectées, on serait tous très bien."
 
 

La montée des nationalismes pourrait être votre inquiétude en quittant votre poste ?

"Le nationalisme, c’est toujours l’inquiétude, ce n’est pas la paix. L’Europe a été construite après la guerre et on a eu 70 années de paix et de prospérité. Et si nous nous remettons sur nous-mêmes, chacun dans sa boîte, ce n’est pas possible. La guerre n’est pas très loin, regardez les Balkans, à n’importe quel moment un conflit peut éclater. Ce qui se passe en Syrie et en Turquie, c’est à nos portes. Les gens vivent sur ce que l’Europe a construit pendant 70 ans sans se soucier de ce qu’il se passe à côté. Et avec le nationalisme on se replie sur soi-même ? C’est le meilleur moyen de retourner 200 ans en arrière et qu’un conflit éclate."
 
 

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour vraiment aller de l’avant dans l’Union ?

"Ce qu’il faudrait faire, c’est avoir des hommes et des femmes politiques comme on en a eus après la guerre (…) Et aujourd’hui, j’ai l’impression que nous avons des chefs d’Etat et de gouvernements qui ont beaucoup de soucis internes mais qui ne pensent qu’à ce qu’il va se passer le mois prochain ou la semaine prochaine. Et la vision globale, par exemple sur la défense européenne, comment voulez-vous réagir à Erdogan qui est en train de faire sa petite guerre là-bas ? Comment réagir sans défense ? C’était mon dossier et je ne suis pas satisfait, on n’a pas bien avancé au niveau de l’Europe. Même si vous n’avez pas de guerre, il faut une armée, non pas pour faire la guerre, mais pour assurer la paix."
 
 

L’agriculture en Europe vous inquiète ?

"C’est grâce à l’agriculture qu’on a eu 70 années de paix. Ça a commencé avec l’acier et le charbon et ensuite on s’est battu avec l’agriculture et on a fait une politique européenne de l’agriculture. Ce qui m’inquiète, c’est le projet de budget, que je voulais faire l’année dernière pour avoir une certaine stabilité, mais bon, selon la nouvelle génération, il faut tout changer donc maintenant, je suis un peu inquiet. C’est vrai qu’il faut faire d’autres politiques mais avec le même argent. Ce qui m’inquiète aussi au niveau de l’agriculture, c’est qu’on ne se soucie plus des agriculteurs, on les accuse tous les jours, vous voyez le nombre de suicides et le nombre d’exploitations qui vont fermer. Et la matière première est très convoitée, la Chine aussi a besoin de matières premières aussi au niveau agricole, et ça m’inquiète."
 
 

Est-ce qu’il ne faudrait pas, comme vous le disiez pour la défense, voir l’agriculture comme un domaine européen plutôt que pays par pays ?

"Regardez les secteurs de l’agriculture qui disparaissent. Pour la production de poulets, on était autosuffisant en Europe, aujourd’hui on importe 60% et personne ne s’inquiète. La production qui rentre, personne ne se soucie de comment elle est produite. Les produits interdits chez nous sont utilisés ailleurs et personne ne s’en inquiète. Pourquoi s’inquiéter ? Allez dans les grandes surfaces, il y en a assez, il n’y a pas de problème, vous avez le choix. Regardez ce qu’il s’est passé avec le porc. D’un seul coup, les prix ont explosé, pourquoi ? Parce que la Chine achète toute la production européenne, ils ont eu un problème sanitaire à l’intérieur du pays. La Chine pense avant tout à nourrir les gens. Ça, dans nos esprits, plus personne n’y pense parce qu’on en a assez."
 


Les agriculteurs sont au cœur du problème à cause de l’environnement. On les accuse de nous "empoisonner". Il va falloir que certains changent ? Il va falloir les aider pour qu’il y ait une évolution en douceur ?

"Quand j’ai commencé l’agriculture, nous n’avons utilisé que les produits homologués qui étaient sur le marché. Ces produits sont interdits et c’est très bien mais je les trouve encore quand je visite l’Argentine. Je crois que les efforts des agriculteurs ne sont pas connus. C’est trop facile de cibler un agriculteur et un paysan. Je le vois chez nous, personne ne va reprendre la ferme, et ça m’inquiète. Les gens vont partir faire d’autres études et ne vont pas se laisser accuser. Et après qu’est-ce qu’on va avoir ? Il y a des grandes sociétés qui se créent avec des capitaux chinois parce que les Chinois ont besoin de matières premières. Si on nous avait obligés dans les années 60 à faire ce que les nôtres font quotidiennement pour l’environnement, on aurait fait la révolution."

"Encore une autre image. Le mardi matin, il y a douze kilomètres de bouchons de Strasbourg à Pfettisheim avec une voiture derrière l’autre et une personne dans chaque voiture, et ça ne dérange personne. Mais l’agriculteur qui travaille et qui se soucie de la santé et de la qualité des produits, on l’accuse tous les jours. Si on veut respecter l’environnement, il faut le faire, dire aux gens que toutes les chaudières à fioul il faut les enlever dans les cinq à dix ans qui viennent, il faut dire la vérité aux gens. Quand on parle des suicides d’agriculteurs, ça dérange personne et ça me fait mal au cœur."
 

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