TEMOIGNAGE - Coronavirus : "Les gars faut faire quelque chose", Philippe Liverneaux, chirurgien à Strasbourg

Philippe Liverneaux est chirurgien de la main aux HUS (Hôpitaux Universitaires de Strasbourg). En tant que tel, il n'est donc pas en première ligne face au Covid19. Il a toutefois décidé de se rendre utile, voire indispensable, en créant une cellule d'écoute des familles des victimes de l'épidémie.
Philippe Liverneaux est bien connu des Strasbourgeois. Surtout des Strasbourgeois maladroits. Ce chirurgien de la main et du poignet intervient sur notre antenne les soirs de réveillon. C'est une tradition aussi immuable que la dinde. Dans notre jargon journalistique, c'est "un bon client". Charismatique et concis.

Si j'appelle le professeur Liverneaux ce 1er avril, ce n'est évidemment pas pour qu'il me parle des dangers des pétards ou des couteaux à huîtres. Mais pour qu'il me raconte comment, lui, chirurgien, chef du pôle traumatologie aux HUS (Hôpitaux Universitaires de Strasbourg), vit le covid de l'intérieur. Tout en n'étant pas en première ligne. Une position que j'imagine inconfortable pour un homme de sa trempe. Une position qu'il n'a, en effet, pas pu longtemps supporter. Portait d'un professeur qui a su mettre ses mains savantes dans le cambouis. Pour une cause qui le dépasse.

50% d'activité en moins

Philippe Livernaux fait partie d'une caste. Celle des chirurgiens. C'est du moins l'impression que j'en ai. Je sens tout de suite à sa voix, à ses intonations, que cet entretien sera différent de tous les autres. Que d'une certaine façon, c'est lui qui mènera la danse. Peu importe. Je sais, quand c'est nécessaire, me mettre au pas. Ses mots sont précis, tranchants comme le scalpel, impatients sur les bords. L'homme sait ce qu'il vaut. N'a-t-il pas, après tout, des doigts d'or ?
 


Philippe Liverneaux, 59 ans, est chirurgien de la main aux HUS depuis 1995. Il y est également chef du pôle chirurgie orthopédique / traumatologie. De quoi bien occuper ses journées. Mais depuis le début de la crise sanitaire les choses ont sensiblement évolué.  Au 1er avril, son service a "environ perdu 50% de son activité". Toutes les opérations non urgentes ont été déprogrammées. "A SOS mains par exemple, nous sommes au quart de notre activité habituelle, les gens sont confinés, ils ont donc moins de possibilités de se faire mal. Nous avons encore quelques fractures du poignet chez les personnes âgées, quelques accidents de bricolage, quelques phlébotomies aussi, tentatives de suicides quoi."
A l'accueil de SOS mains, le rythme tourne à 4 consultations par jour, contre 50 habituellement. Quant aux consultations externes, elles sont de 5 par jour contre 150.

Beaucoup de personnes n'osent plus venir aux urgences par crainte d'attraper le virus
- Philippe Liverneaux-

Les locaux ont été entièrement réorganisés. "Nous avons pris des mesures drastiques comme dans tous les services d'urgences. Pour protéger les patients. Nous avons mis en place deux circuits distincts: un pour les patients présentant des syndromes du covid19. Un autre pour les personnes saines. Il faut le dire car beaucoup de personnes n'osent plus venir aux urgences par crainte d'attraper le virus. A long terme, cela peut être dangereux." Philippe Livernaux a également mis en place un service de téléconsulation: "Pour assurer le suivi de certains patients et remplir les documents administratifs ou les ordonnances. Ça a été un sacré binz. Il nous a fallu énormément de temps pour nous approprier les outils informatiques, mais ça va, on s'y fait." 


Surgical Task Force

Ce à quoi Philippe Liverneaux ne s'est pas fait, c'est à cette toute nouvelle vacuité. "Mi-mars, on s'est sentis désœuvrés, déprimés même. Vous savez, les chirurgiens sont de fortes têtes, des accros au boulot. On a eu comme un syndrome de manque, une déprime. Une situation d'autant plus difficile à vivre que nos collègues infectiologues, réanimateurs, urgentistes, virologues, infectiologues, médecins du travail et j'en passe avaient la tête sous l'eau. Ils étaient débordés." 

On a eu comme un syndrome de manque, une déprime
-Philippe Liverneaux-

Devant ce constat, ne pouvant se servir de ses doigts, Philippe Liverneaux va utiliser sa tête. Tout aussi habile. "Moi, je me suis dit, bon les gars-là, va falloir faire quelque chose et vite." C'est ainsi que naît, première du genre en France, une Surgical Task Force. Ronflant à souhait. Disons plus simplement, une équipe de chirurgiens mobilisés contre le covid. "J'ai demandé à tous les chirurgiens de mon pôle de se mobiliser. Puis ce sont les chirurgiens d'autres disciplines qui nous ont suivis: ORL, appareil digestif, radiologie, pédiatrie. Nous sommes une centaine à présent. 20 par jour sur le pont." 

Tous ces chirurgiens ont dû mettre leur ego dans la doublure de la blouse pour faire ''des tâches qu'on ne fait pas habituellement, des tâches secondaires." Ces grandes mains sont devenues, celles, plus modestes, des anesthésistes. "Nous nous sommes mis à leur service, nous grands professeurs, internes et chefs de cliniques. On aide les anesthésistes qui se sont, par la force des choses, transformés eux en réanimateurs à cause du covid. On aide à porter les patients, les faire changer de position, c'est peu et c'est beaucoup. Ça permet aussi aux infirmières déjà fatiguées de se ménager. Il faut 5 à 6 personnes pour retourner quelqu'un sur le dos par exemple. On apporte du sang neuf."
  

Faire le lien

Cette entraide ne s'arrête pas au service de réanimation. "On va partout où on est utile et surtout vers les familles." Car contre le covid, l'hôpital s'est transformé en véritable machine de guerre. Une mécanique sans âme. Faute de temps. "Les personnes admises en réanimation ne sont pas conscientes et les proches n'ont pas le droit d'entrer à l'hôpital. Il y avait là une grande faille que nous avons décidé de combler." 

Comment? En faisant le lien entre l'hôpital et les familles. Ecartées brutalement du processus de soin. Inquiètes, on l'imagine sans mal. "On communique à la place des soignants. Ils sont trop occupés pour cela. Vraiment. Nous on a le temps, largement. On a les compétences aussi. Il faut être médecin pour faire cela." Pour se tenir informés des cas de covid et de leurs évolutions, les membres de la task force assistent, à tour de rôle et en visioconférence, aux réunions qui ponctuent le quotidien des équipes de réanimation. "J'ai fait des plannings sur deux semaines pour répartir le travail, les patients. On prend les informations qui nous intéressent et on appelle la personne référente deux fois par jour pour lui donner des nouvelles."

Les familles sont extrêmement inquiètes, elles veulent savoir, c'est normal
-Philippe Liverneaux-

Au bout d'un certain temps, long en réanimation, la confiance s'installe. Toutes ces familles sont rassurées de n'avoir qu'un unique interlocuteur. Qui les informe et, dans une moindre mesure, compatit. "Elles sont extrêmement inquiètes, elles veulent savoir, c'est normal. Les entretiens durent longtemps mais c'est indispensable. Avec notre formation médicale, nous sommes à même de répondre à leurs questionnements. On a ça dans notre ADN. C'est comme le vélo. Alors oui nous avons parfois de mauvaises nouvelles, mais vous savez en tant que chirurgien, on en a vu des vertes et des pas mûres. C'est pas plus difficile qu'en temps normal, c'est juste plus souvent." Oui décidément, les chirurgiens sont des êtres à part. A sang froid. 

La task force participe également à la régulation du Samu et aux annonces des résultats biologiques. Des petits coups de main qui en disent long comme le bras. A l'hôpital, chose inédite, les chapelles sont tombées. Pour un temps du moins.
 

Rapprochement des services

Et c'est ce que le professeur Liverneaux veut retenir de cette crise. La capacité de l'hôpital public de se réinventer. Sous ses airs doctes, Philippe est un rêveur. "Moi, je suis fier de voir que tous les chirurgiens jouent le jeu de ces tâches secondaires, qui ne relèvent absolument pas de nos fonctions. On est, il faut le dire, sous exploités." Le professeur rit dans sa barbe d'une telle incongruité. "Eh bien, cela me remplit de fierté. Il règne une ambiance paradoxalement apaisée dans les services de réa et d'anesthésie, plus personne ne s'engueule, tout le monde travaille comme un seul homme. Tous les conflits habituels ont disparu comme par enchantement."

Ce qui n'était pas possible hier est devenu incroyablement possible
-Philippe Liverneaux-

S'il a fallu attendre le covid19 et son cortège funeste pour que la magie opère. S'il a fallu attendre une catastrophe pour que l'hôpital se relève et se révèle, c'est que ce dernier est régi depuis des temps immémoriaux par les sacro-saintes disciplines. Des chapelles. "Ce qui n'était pas possible hier est devenu incroyablement possible. Il y a, grâce à cet état d'esprit, un rapprochement des services. Les barrières interdisciplinaires, interprofessionnelles, sont tombées au profit des barrières contre le covid." De quoi dessiner peut-être l'hôpital public de demain. De l'après. "C'est certain, il y aura des conséquences dans les cœurs, les rapports humains vont changer. Nous avons tous appris à mieux nous parler, mieux nous connaître et donc à mieux travailler. Je crois aussi qu'il faudra réactualiser la formation générale des médecins. Penser à introduire dans les cursus des simulations de catastrophes par exemple."

Nous n'aborderons pas ici la problématique du manque de moyens, pas vraiment. Pas maintenant. "C'est clair qu'il faut renforcer l'hôpital public en souffrance depuis des années mais nous sommes en guerre, en état d'urgence sanitaire. Une fois que ce sera fini, on discutera peut-être avec le sergent car nos fusils n'étaient pas chargés mais ce n'est pas le moment de critiquer. Il faut bosser." 

Justement, Philippe Livernaux reçoit un double appel. Il doit assister en visioconférence à une réunion du staff des anesthésistes. "En ce moment, j'enchaîne. Je bosse 12h/jour. Et le week-end, je suis le cul sur ma chaise à répondre aux sollicitations." Nous nous quittons là. Non sans satisfaction, Philippe Liverneaux est redevenu un homme pressé. Un homme de premier ordre.
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