Coronavirus et confinement : "le télétravail a remis l’accent sur l’efficacité contre la quantité"

Télétravail, visioconférence, audioconférence, monde d’avant... notre vocabulaire et nos comportements ont changé de façon brutale avec le coronavirus. Nous faisons le point avec notre spécialiste de l'émission "Ensemble c'est mieux", Damien Rilliard, coach en transition.
 
"Tout le monde a constaté qu’une heure de visioconférence est bien plus épuisante qu’une heure de réunion en présentiel."
"Tout le monde a constaté qu’une heure de visioconférence est bien plus épuisante qu’une heure de réunion en présentiel." © Catherine Linder-Collinet. France Télévisions

La crise sanitaire a, en quelques jours, complétement changé la façon de travailler d’une grande partie des Français. Du jour au lendemain, il a fallu faire cohabiter vie privée et lieu de travail. Nous avons dû changer de comportement en quelques heures. Ces changements sont-ils l’ébauche d’un nouveau monde du travail ? Damien Rilliard qui intervient régulièrement dans l’émission Ensemble c'est mieux sur France 3 Alsace conseille les entreprises depuis plusieurs années, nous lui avons demandé son avis sur les conséquences de la crise du covid19 dans le monde du travail.

Est-ce que le confinement a réellement réduit notre espace de vie ? Je crois qu’il l’a déplacé surtout. Ne sommes-nous pas "confinés" 8 heures par jour au moins dans nos espaces de travail ?

Damien Rilliard

Le 14 mars, avec le confinement, le télétravail est devenu la norme pour beaucoup, sans aucune préparation, quelle leçon tirer de cette expérience ?

La principale est qu’elle rappelle la plus grande capacité de l’homme, celle de s’adapter. De l’individu jusqu’à l’échelle planétaire, tout a dû être rapidement adapté à la nouvelle situation, et cela a été fait. La manière dont chacun a justement su "faire avec" est très intéressante, cela va de celui qui a essayé autant que possible de "mettre sur pause" en attendant un retour à une vie plus habituelle, à celui qui en a profité pour réorganiser son travail, son chez soi, sa relation avec les autres.

"L’homme est un animal d’habitude", nous avons besoin de repères quotidiens, de rituels, d’habitudes rassurantes. Tout le monde aime partir en vacances (et souvent dans des endroits ou avec des gens que l’on connait déjà), mais tout le monde adore retrouver son chez soi. Nos habitudes nous rassurent, nous donnent une impression de contrôle de notre environnement, de notre quotidien.

De fait il faut une certaine dose de confiance en soi pour remettre en question ses habitudes. Et le corollaire est qu’il faut se poser des questions sur sa confiance en soi, sa force intérieure, quand il devient impossible de sortir de ces habitudes. Vous avez croisé des gens pendant et après cette période qui se sont montrés moteurs dans des projets personnels ou professionnels, et d’autres qui vous expliquaient qu’ils attendaient les directives de leur direction voire du gouvernement. Je vous renvoie à la notion de locus de contrôle interne ou externe. Le locus de contrôle se définit comme la tendance que les individus ont à considérer que les événements qui les affectent sont le résultat de leurs actions (locus interne) ou, au contraire, qu’ils sont le fait de facteurs externes sur lesquels ils n’ont que peu d’influence (locus externe), par exemple la chance, le hasard, les autres, les institutions ou l’État.

Le télétravail est donc venu soit accompagner soit bousculer les individus selon leurs propres expériences. La résilience de chacun est liée à sa propre expérience de vie. Il est plus facile de déménager quand on l’a déjà fait quinze fois que lorsqu’on est dans la même maison, le même appartement depuis toujours.

Voir comment la façon dont la mise en place du télétravail a été acceptée doit être analysé par chacun pour en tirer sa propre expérience. Comprendre la réaction des collaborateurs, collègues ou s’auto-analyser sur la question peut être une très bonne base pour en tirer des conclusions constructives : qu’est-ce qui nous a plu et pourquoi ? Qu’est-ce que de fait nous pouvons garder comme bonnes pratiques utiles, efficaces, écologiques ? Comment préparer les changements à venir qui seront cette fois choisis et non subis ? Qu’est-ce que cela a révélé de bon, de surprenant dans mes attitudes, mes fonctionnements et ceux des autres ?

Ces questionnements quand ils sont faits à plusieurs et de manière bienveillante sont sources de nombreuses solutions et aménagements à des problèmes face auxquels nous étions parfois résignés. Assurément, non. Il est évident que la concentration, l’implication, l’interaction n’est pas la même d’écran à écran par rapport à une réunion où nous sommes tous dans la même pièce. Il y a plusieurs raisons à ça.

 

Les applications pour organiser des réunions virtuelles ont envahi notre quotidien et notre espace privé. Peuvent-elles remplacer les rencontres physiques ?

Dans une réunion en ligne, nous n’avons pas tous les éléments de la communication non-verbale habituelle. La webcam, le son plus ou moins bon de l’ordi, déforme notre voix et la perception des micro expressions de notre interlocuteur. Dans notre analyse de la conversation, notre cerveau est comme borgne, il lui manque des éléments donc il doit faire des efforts pour combler les trous, d’où le malaise aujourd’hui pour discuter avec une personne qui porte un masque. Tout le monde a constaté qu’une heure de visioconférence est bien plus épuisante qu’une heure de réunion en présentiel.

Néanmoins cela peut évoluer et nous pourrions apprendre et affiner notre analyse, notre compréhension, par l’expérience en multipliant l’utilisation de ces outils, reconnaissons-le, très pratique. Cette fatigue après une ou deux heures de négociation tendue par webcam interposée reste toute relative si on compare la fatigue accumulée par trois ou quatre heures de circulation chargée pour aller voir un client ou un fournisseur pour cette même négociation, sans même parler du point de vue économique et écologique.

Réunion en ligne, vidéo-conférence
Réunion en ligne, vidéo-conférence © Pixabay

Une autre raison, plus profonde, est liée aux hormones et neurotransmetteurs qui interviennent dans les interactions sociales. Recevoir un like sur Instagram ou un commentaire valorisant sur Facebook libère surtout de la dopamine, l’hormone du bien être. On se sent bien, comme quand nous fumons, nous parions, etc à cause de la même hormone. Mais le contact physique, qu’il s’agisse de serrer la main d’un ami ou le prendre dans ses bras, libère également de l’ocytocine qui va directement agir pour réduire la production de cortisol, l’hormone du stress.

L’homme reste profondément un animal social.

 

Le confinement a réduit notre espace de vie, le télétravail réduit-il l’espace social ?

Est-ce que finalement le confinement a réellement réduit notre espace de vie ? Je crois qu’il l’a déplacé surtout. Ne sommes nous pas "confinés" huit heures par jour au moins dans nos espaces de travail ? Quand nous en sortons, c’est pour aller dans nos lieux de vie habituels (ma salle de sport, mon restaurant préféré, mon chez moi...). La crise du covid et son confinement ont finalement davantage redistribué les cartes existantes que réellement créé ou supprimé des cartes du jeu.

Les réunions virtuelles quotidiennes ont souvent permis de se rendre compte de la vacuité de ces moments devenus automatiques. Si certains ont d’abord failli retomber dans la réunionnite aiguë pour compenser le manque d’échanges qu’il y a au quotidien dans un espace de travail partagé, il a fallu très vite mettre des ordres du jour, des objectifs, des règles de participation, pour les rendre efficaces et réduire leurs fréquences.

Donc dans un sens le télétravail a remis l’accent sur l’efficacité contre la quantité. Si nous pouvons apprendre à être plus efficace, nous pouvons gagner du temps qui pourra être donné à notre vie sociale, temps gagné dont la qualité devra être travaillé d’ailleurs. Par exemple, en télétravail, je peux choisir le moment le plus approprié pour donner du temps de partage à mes enfants et celui pour me concentrer sur la rédaction d’un rapport. Hors télétravail, je DOIS faire le rapport pendant mes heures au bureau, même si je ne suis pas pleinement productif au moment donné, et je n’ai peut être pas l’énergie ou la disponibilité mentale pour aider aux devoirs avec le sourire quand je rentre.

Et puis le télétravail ne permet-il pas aussi de redéfinir ce que l’on attend de sa vie sociale ? L’interaction sociale quotidienne au travail peux donner l’illusion d’une vie sociale riche. Au fond, quels sont les collègues qui vous ont le plus manqués ? Au contraire, quels sont les amis qui finalement ne vous ont pas tellement manqués ? Encore un moyen d’améliorer la qualité de votre quotidien en observant et corrigeant des habitudes qui se sont mises en place avec les années au profit d’habitudes que vous choisirez pour mieux vivre.

"Donner l'exemple n'est pas le principal moyen d'influencer les autres, c'est le seul moyen" Albert Einstein.
"Donner l'exemple n'est pas le principal moyen d'influencer les autres, c'est le seul moyen" Albert Einstein. © Damien Rilliard

 

Le confinement va t’il changer définitivement l’organisation du travail ?

Je ne crois pas. Ce confinement rapide a déclenché ou accéléré des changements qui attendaient leur temps. Depuis des années déjà, j’interviens en entreprise pour remettre les responsabilités de chacun en bonne place. Les gens veulent de plus en plus trouver un sens à leur travail, pas simplement faire des heures contre un salaire. Encore plus avec les nouvelles générations. Elles sont hyper connectées, font de moins en moins de séparation entre la vie pro et la vie privée, relevant leurs emails le week-end sur le téléphone, ou jetant un oeil sur leur profil Instagram pendant les heures de travail. C’est probablement pour ça que le télétravail a pu se mettre en place aussi facilement, les soucis étaient surtout organisationnels et techniques, pas culturels. Dans un sens, ce confinement était un accélérateur pour des modes de travail évidents et attendus pour certains.

Dans le même temps, il y a la naturelle résistance au changement dont je parlais plus haut, liée aux habitudes. Il y a encore de très nombreuses structures privées ou institutionnelles où la hiérarchie est très directive, descendante, et où les responsabilités sont très concentrées. Il va y avoir confrontation de ces modes de fonctionnement : pilotage de la société par la fonction, opposé au pilotage de la société par la hiérarchie, et cela donnera un équilibre qui ressemblera encore un moment à ce que nous connaissons de l’organisation du travail.

Le confinement et le télétravail ont permis de voir la mise en place, au moins temporaire, de systèmes d’organisation connus depuis des années, et de se rendre compte que le 100% au bureau n’était pas indispensable pour la bonne organisation de l’entreprise. Certains vont pérenniser ces systèmes, d’autres vont trouver l’expérience juste amusante. Il y a de nombreuses raisons économiques et techniques qui vont forcer les structures les plus importantes, et je pense en premier au service public, à d’abord devoir revenir sur une organisation classique. Elles vont grandement influencer les autres dans leur choix d’organisation à court et moyen terme.

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