Déconfinement : en Alsace, des kinés craignent une reprise désarticulée et s’inquiètent pour leurs patients

La plupart des kinés alsaciens rouvriront leur cabinet le 11 mai. Tandis que la confusion règne dans les instances, les professionnels sont livrés à eux-mêmes et se débrouillent comme ils peuvent, tiraillés entre leur sens du devoir et la crainte de diffuser le covid19 à leurs patients. Témoignages.

Les kinésithérapeutes alsaciens prennent des mesures drastiques pour accueillir des patients, mais tous ne sont pas aussi bien équipés.
Les kinésithérapeutes alsaciens prennent des mesures drastiques pour accueillir des patients, mais tous ne sont pas aussi bien équipés. © Thierry Gachon/ Maxppp.
Philippe (le prénom a été modifié à sa demande) est kinésithérapeute dans un cabinet à une trentaine de kilomètres au nord de Strasbourg. Ce lundi 4 mai, un peu à contre-coeur, il a repris son activité. Doucement. Tout doucement. Il doit voir une vingtaine de patients cette semaine.

"Un par heure, pas plus, explique-t-il. Les personnes à risque, je vais les voir à domicile si c’est vraiment nécessaire. Je gagnerai peut-être 60 euros cette semaine, mais je fais ça pour les patients. Ceux qui vraiment en ont besoin", ajoute-t-il.

Les paramédicaux en deuxième ligne

Comme beaucoup de membres du personnel paramédical, Phillipe est déboussolé. En deuxième ligne dans cette épidémie, il appréhende la tournure que prendront les événements ces prochaines semaines. Bientôt, les patients post-covid déferleront dans les cabinets pour entamer leur rééducation. A ceux-là s’ajouteront tous les autres, qu’il ne faut pas oublier, et dont les séances non urgentes ont été renvoyées aux calendes grecques.

Psychologiquement, il est prêt. Aider les autres, leur prodiguer des soins, c’est sa vocation. Mais dans quelles conditions pourra-t-il exercer? Avec quel matériel? Et selon quel protocole? Dans le monde des kinés, c’est un peu l’art de la débrouillardise qui prévaut. A chaque cabinet sa manière de s’organiser en fonction des locaux. Des convictions de chacun aussi.

Ça jase un peu partout
- Julia, kiné dans le secteur de Bischwiller

"Ça jase un peu partout, sur les réseaux notamment. Certains cabinets n’ont jamais vraiment fermé, d’autres ont rouvert à partir du 25 avril. On lit tout et son contraire", relève Julia (le prénom a été modifié à sa demande), kiné dans le secteur de Bischwiller (Bas-Rhin), qui redémarrera le 11 mai.

Limiter les séances aux urgences, même après le 11 mai?

Et là encore, ce n’est pas si simple. Car la levée du confinement ne sera pas synonyme de retour à la normale. Dans un courrier interne daté de ce lundi 4 mai, l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) incite les kinés à prendre en charge uniquement les patients "les moins fragiles pour les soins essentiels et non reportables", le tout sous couvert que chaque "kinésithérapeute dispose de moyens nécessaires" pour assurer la sécurité sanitaire de son cabinet.

En d’autres termes, il faut être équipé en masques, en surblouses, en gel hydro-alcoolique et en gants. Ce lundi 4 mai, le gouvernement fait état dans un document de la distribution gratuite de "18 masques chirurgicaux et de six masques FFP2 par semaine" que les kinés pourront se procurer dans les pharmacies autour de leur lieu d’exercice.

Le cap est donné. Aucun paragraphe cependant ne mentionne la possibilité de s’approvisionner en surblouses jetables, des protections qui semblent pourtant " indispensables" selon Julia, puisque la proximité  et la manipulation du patient sont inhérentes à la profession.

Est-ce que je risque d'être radiée de l'ordre?
- Julia, kiné 

"Tout ça reste très flou, estime encore la jeune femme. On veut tous retourner au travail, remplir notre mission, participer au combat. Mais je ne veux pas avoir à culpabiliser en transmettant le virus à un patient. Et si je contamine quelqu’un qui s’est bloqué le dos, est-ce considéré comme une urgence? Est-ce que je suis protégée? Est-ce que je risque d’être radiée de l’ordre?" 

Des procédures d'accueil mises en place

Le débat sur la responsabilité pénale existe mais difficile de trouver des réponses unanimes. Pour se couvrir, Philippe a trouvé une solution, fastidieuse certes, qui peut malgré tout fonctionner à petite échelle et à court terme. "J’appelle le médecin traitant de chaque patient avant de le recevoir ou d’aller le voir chez lui. Dans les faits, on sait souvent s’il s’agit ou non d’une personne à risque, mais je prends le maximum de précaution."

Dans son cabinet, Julia tâtonne et finalise également une procédure d’accueil avec son confrère. Un casse-tête qui débute par la prise de rendez-vous. "Chaque patient réserve un créneau par téléphone ou via la plateforme doctolib. Ensuite, nous laisserons les portes ouvertes ou nous les ouvrirons nous-mêmes aux personnes afin qu’elles ne touchent aucune poignée. Il y aura aussi du gel à disposition et nous demanderons que les patients se lavent les mains avant chaque séance."

Pour éviter les croisements, enfin, les patients sont encouragés à ne pas se présenter trop en avance. Du fait maison, comme chez Philippe, pour des professionnels qui doivent combiner empathie, extrême rigueur et sens de l’improvisation.

Attention à ne pas décrédibiliser la profession
- Philippe, kiné 

De son côté, ce dernier comprend parfaitement ceux qui font le choix de garder leurs portes fermées pour l’instant. "Selon le type de patients, il vaut mieux parfois ne rien faire plutôt que de mal faire, juge-t-il, en l’absence de directives claires. Il faut faire attention à ce que les décisions des uns et des autres ne créent pas de cassure entre kinés, au risque de décrédibiliser la profession."

L'Alsace, un contexte singulier

Le sacerdoce, toujours, mais pas à n’importe quel prix, surtout pas lorsque la santé des patients est en jeu. Dans une région alsacienne particulièrement meurtrie, Julia regrette que la reprise progressive qui s’annonce ne puisse se faire dans un climat plus serein. "Il faut que les autorités de notre profession s’entendent. Ce n’est pas à nous de dire s’il faut laisser de côté les personnes fragiles ou les prendre en charge", poursuit la jeune femme qui recevait ou visitait en majorité des aînés avant la crise sanitaire. D'autant que "la question de l'intervention dans les Ehpad" se posera "rapidement", ajoute Philippe.

En attendant de prendre le pouls de la situation et d’autres consignes éventuelles, Julia et Philippe avancent à vue. Eux, comme le reste des kinésithépareutes, ne retrouveront pas de sitôt le rythme de croisière qui était le leur avant la crise sanitaire. Ils n’en seront pas moins fortement sollicités pour prendre en charge les anciens malades du covid19. Raison de plus, espèrent-ils, pour qu’eux et leurs confrères ne soient pas les laissés-pour-compte de l’après 11 mai et les grands oubliés du déconfinement.
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus santé société
l’actualité de votre région, dans votre boîte mail
Recevez tous les jours les principales informations de votre région, en vous inscrivant à notre newsletter