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Interpellés pour financement du terrorisme, relâchés deux jours après: “On est traumatisé, on se sent enterré vivant”

L'immeuble où réside la famille à Obernai (Bas-Rhin). / © Document remis
L'immeuble où réside la famille à Obernai (Bas-Rhin). / © Document remis

Soupçonné de financement du terrorisme, un couple interpellé par la DGSI mardi à Obernai (Bas-Rhin), a été libéré jeudi 11 avril, après plus de 48 heures de garde à vue. Il a pu rejoindre son domicile et retrouver ses enfants. Le père de famille, joint par France 3, clame son innocence et raconte.

Par Catherine Munsch et Aymeric Robert

"Mardi , il était 6 heures du matin, je partais au travail comme tous les jours. Quand je suis arrivé au rez-de-chaussée de mon immeuble, il y avait la police, une dizaine d’hommes, deux femmes, tous cagoulés. Ils avaient des armes lourdes en main. Ils m’ont intercepté, l’un deux a retiré sa cagoule et m’a demandé si j’étais bien monsieur untel. J’ai répondu oui et il m’a dit: «Vous êtes en garde à vue.»"

Le 9 avril, des policiers de la DGSI (direction générale de la sécurité intérieure) interpellent ce père de famille et sa femme à Obernai (Bas-Rhin). Une interpellation menée dans le cadre d'une enquête préliminaire ouverte du chef "d'association de malfaiteurs terroriste criminelle" par le parquet antiterroriste de Paris.

Le couple qui habite dans cet immeuble de la place de l'Europe depuis un an et demi est soupçonné de "financement du terrorisme".  L'homme et la femme sont aussitôt emmenés et placés en garde à vue, à Strasbourg. Les trois enfants, âgées de moins de 10 ans, sont placés. Cinq autres personnes de la même famille sont également interpellés dans la région lyonnaise.
 

Plus de 48 heures après, jeudi 11 avril, le couple est relâché dans l'après-midi. Aucune charge n'est pour l'instant retenue. Mais "l'enquête est encore en cours", précise le parquet antiterroriste. Trois jours après leur interpellation, le couple et ses trois enfants sont de retour à leur domicile, mais plus rien n’est comme avant. Le père explique sans détour à France 3 Alsace le traumatisme que la famille a vécu.
 

La seule chose qu’ils ont pu me reprocher, c’est d’avoir envoyé un mandat à mon frère en Turquie, en 2015, de 300 euros


"Alors que je partais au travail et qu'ils m'interpellaient, certains sont montés frapper à l’appartement. Ils toquaient si fort que je pouvais les entendre malgré les trois étages. Ils ont réveillé ma femme et mes enfants. Elle est encore traumatisée. Ils avaient des armes lourdes. J’ai demandé les raisons de cette garde à vue. Ils m'ont répondu:  «on va faire une perquisition.»"

"Ils ont tout fouillé et retourné. Ordinateur, téléphones, clés USB. Ils sont allés dans toutes les pièces, ils ont sorti les vêtements des tiroirs et les affaires des armoires. C’était pire qu’un déménagement. Sauf que dans un déménagement, il y a des cartons…"
 
La chambre de la fillette de neuf ans après la perquisition / © Document fourni par le père de famille
La chambre de la fillette de neuf ans après la perquisition / © Document fourni par le père de famille

"Pendant la perquisition, mes enfants avaient les yeux grands ouverts, il y avait tous ces hommes armés. J'ai dit: «faut pas les réveiller». Ils m’ont dit: «Ils sont réveillés.» Forcément avec tout le bruit qu’ils ont fait. Sincèrement, je n’ai rien à voir avec le terrorisme. Ils ont tout décortiqué. La seule chose qu’ils pouvaient me reprocher, c’est d’avoir envoyé un mandat à mon frère en Turquie, en 2015, de 300 euros. A l’époque, il sortait de prison, il n’avait pas de travail. Ils m’ont dit qu’il se serait radicalisé et serait passé en Syrie pour trois heures et serait revenu en Turquie. D’après la police, sa copine est syrienne. Peut-être qu’ils sont allés voir sa famille, moi je n’en sais rien. Je vais contacter le consulat turc. Il faut qu’il m’aide."
 

Mes enfants ont été placés, pendant deux jours. Ma fille de 9 ans est choquée. On va devoir aller voir un psychologue.


"Mon père aussi a été arrêté. Il envoyait de l’argent à mon frère tous les trois ou quatre mois. Les seules personnes à ne pas avoir été interpellées sont ma mère et mon grand frère. Ça fait cinq personnes là-bas, plus mon épouse et moi ici. Sept personnes en tout. Jeudi après-midi, on est tous sorti. Je l’ai appris en rentrant une fois que j’avais rechargé mon téléphone qui avait été complètement décortiqué par la police. C’est la fille de mon grand frère qui a appelé. On est une famille enterrée vivante."

"Pendant mon interrogatoire, ils voulaient me faire dire des choses comme ça les arrangeait. Au bout de quelque heures, ils m’ont dit: «Vous savez très bien qu’il est partie en Syrie pour rejoindre Daesch.» Moi, je ne sais rien du tout. S’ils savent tout ça, pourquoi ils ne vont pas le chercher lui au lieu de venir nous chercher nous?  Je ne peux même pas contacter mon frère, quand je veux rappeler sur le numéro duquel il m’appelle, ça ne décroche pas."
 

Moi, Daech et Al-Qaïda, je connais seulement par la télé comme tout le monde
 

"Mais pour moi, ce n’est pas possible, il n’est pas radicalisé. Je le connais, il est musulman comme moi. Même si moi, je ne pratique pas et que lui fait ses cinq prières par jour. Il a quitté la France en 2015, parce qu’il n’a pas accepté un contrôle judiciaire après une longue peine de prison. Moi, à l’époque, j’ai dû aller le voir une fois par an dans cette prison. C’est en prison qu’il a appris à faire la prière. A ma connaissance actuellement, il est dans une maison familiale en Turquie, à proximité d’un autre membre de la famille. Pour moi, ce n’est pas possible qu’il fasse des choses comme ça. Je n’ai jamais eu de soupçon au fond de moi."

"S’il devait me recontacter, je ne répondrais plus. Mes enfants ont été placés, pendant deux jours. Ma fille de 9 ans est choquée. On va devoir aller voir un psychologue. Pas seulement pour elle, pour chacun de nous. Je n’ai pas dormi pendant trois jours pendant la garde à vue. Depuis que je suis rentré chez moi, je ne peux plus dormir. Je ne comprends pas. Moi, Daech et Al-Qaïda, je connais seulement par la télé comme tout le monde. On est une famille enterrée vivante."

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