Lycéens agressés sexuellement : "il me faisait souffrir, en m’enfonçant des trucs sous les ongles", raconte un élève

Deux mois après le suicide d’un enseignant de Châlons-en-Champagne (Marne) accusé d’agressions sexuelles sur ses élèves, l’affaire est loin d’être terminée pour les parents d’élève du lycée Pierre-Bayen. Ils dénoncent une mise à l’écart de l’enseignante qui a révélé l’affaire. Une manifestation devant l’établissement est prévue le 21 février. Un ancien élève raconte avoir subi des actes de torture de la part de ce professeur.

Le dossier paraissait clos le 7 décembre 2023, lorsque Pascal V. est mort. Ce professeur de lettres au lycée Pierre-Bayen de Châlons-en-Champagne (Marne) était en charge de la spécialité Art du cirque, et visé par une enquête pour des faits de harcèlement et agressions sexuelles sur ces élèves.  Pourtant, une manifestation prévue le mercredi 21 février prochain montre que les conséquences de cette affaire se font encore sentir aujourd’hui.

Les premières alertes en 2021

Pour comprendre, il faut remonter à près de trois ans en arrière. En 2021, les premières accusations de pédophilie dans le monde du cirque commencent à émerger sur les réseaux sociaux, sous le hashtag "balance ton cirque". Le nom de Pascal V. apparaît.

Une de ses collègues, Marie-Pierre Jacquard, elle aussi en charge de la section Art du cirque s’en alarme. « J’en ai parlé à ma proviseure, son adjoint, et les deux inspectrices en charge de l’option » nous explique-t-elle. « Il avait tendance à faire des blagues déplacées, mais je ne pensais pas que ça pouvait aller plus loin ».

Elle décide tout de même de s’entretenir avec ses élèves : « je leur ai dit qu’ils pouvaient me parler s’il leur arrivait quoi que ce soit ». Les premiers éléments qu’ils dévoilent alors sont déjà suffisamment graves pour justifier une mise à pied de ce professeur. « Ils m’ont par exemple raconté qu’ils étaient obligés d’être amis sur les réseaux sociaux avec lui « sinon il leur faisait la misère », ce qui leur permettait d’avoir accès à leurs photos et informations sur leurs vies privées. ».

"il leur montrait ses "suçons" en cours"

Marie-Pierre Jacquard, enseignante

L’enseignante leur propose de bloquer tous ensemble l’accès de ce professeur à leurs comptes, mais ils refusent, de crainte d’un impact sur leur avenir. Une réaction qui illustre l’emprise psychologique de cet enseignant sur ses élèves.

Parmi les autres récits édifiants, il y a certains gestes et propos tenus en salle de classe: « Ils me disaient qu’il était « crade », qu’il leur « faisait voir ses suçons » en cours ». Marie-Pierre Jacquard retourne voir l’administration, mais Pascal V. reste à son poste.

En revanche, le CNAC, Centre National des Arts du Cirque, qui accueille dans ses locaux les élèves en option cirque décide de ne plus collaborer avec lui. « J’ai décidé qu’il était persona non grata dès mon arrivée en 2022 » nous explique Peggy Donck, directrice générale du CNAC. « Les rumeurs couraient dans le monde du cirque depuis une vingtaine d’années, même hors de Châlons. Et des étudiants du CNAC qui étaient d’anciens élèves de Pascal V. m’avaient demandé de ne plus l’accueillir ».  

Une enquête ouverte

Au lycée Pierre Bayen, Marie-Pierre Jacquard décide donc de se tourner en mars 2023 vers l’association Colosse au pied d’argile, qui lutte notamment contre les violences sexuelles en milieu éducatif et qui lance un appel à témoignages. « En deux semaines, ils ont recueilli 15 ou 16 témoignages » explique-t-elle. « Le dossier a été envoyé au procureur et au recteur en avril 2023. Début juin, l’enquête a commencé et j’ai été la première à être interrogée par la police. »

Parmi les témoignages les plus frappants figurent celui d’un jeune homme aujourd’hui âgé de 25 ans que nous avons contacté. Il nous décrit une relation malsaine qui s’est instaurée progressivement alors qu’il était en première. Pascal V. était son professeur principal. « C’était un personnage. Il était très doué dans l’art de la rhétorique et s’en servait pour nous manipuler ».

"il me torturait sous prétexte de m'apprendre la vie"

ancien élève de Pascal V

Le jeune homme est alors passionné de dessin et de littérature. L’enseignant l’invite chez lui à plusieurs reprises pour qu’il lui présente ses créations. Il ne les regardera jamais. Petit à petit, il s’impose comme un « mentor » qui doit « lui apprendre la vie ». Un apprentissage qui passe par des sévices physiques et de la torture psychologique. « Il me faisait souffrir, en m’enfonçant des trucs sous les ongles par exemple, pour me prouver ma résistance à la douleur, ou alors m’enfermait dans la salle de bain et me demandait de réfléchir ».

À la sortie de cet élève du lycée, Pascal V. reste en contact avec lui et tente de lui faire une fellation, ce que le jeune homme refuse. « Aujourd’hui, je suis profondément traumatisé, dans ma vie de tous les jours, mais aussi dans ma vie intime. Je ne supporte pas que ma petite amie touche les cicatrices qu’il m’a laissées. J’y pense très souvent et j’essaie de surmonter cela avec un psy. »

 

L'enseignant est mis à pied puis se suicide

Malgré l’enquête de police, ce professeur reste en poste à la rentrée de septembre 2023. Une surprise pour les élèves comme les autres enseignants. Marie-Pierre Jacquard décrit des adolescents très perturbés par la situation « Les élèves m’envoyaient des messages jour et nuit. Ils avaient peur, car il leur a dit « qu’il règlerait ses comptes ».

Pascal V. est finalement mis à pied le 29 septembre 2023. Le rectorat de l'académie de Reims explique avoir pris cette décision après avoir appris, le 28 septembre qu’un ancien élève avait porté plainte contre le professeur. 

Le soulagement est de courte durée pour les élèves et leurs parents. Ils apprennent deux mois plus tard, le 7 décembre, que le professeur de lettres s’est suicidé. Une nouvelle qui bouleverse à nouveau les lycéens. « Forcément mon fils a ressenti une culpabilité » nous confie le père d’un élève qui dit avoir subi des faits de harcèlement de la part de Pascal V, au point d’en faire une tentative de suicide. « On a l’impression que cet événement fait à nouveau porter le chapeau aux élèves et ils ne pourront jamais être reconnus comme victimes » ajoute-t-il.

« Certains élèves avaient du mal à croire qu’il était réellement mort » nous confie Marie-Pierre Jacquard. Elle décrit des adolescents profondément traumatisés par toute cette affaire : « plusieurs d’entre eux souffrent aujourd’hui de problèmes d’addiction ou de problèmes psychologiques ».

La colère des parents d'élève

Les parents d’élève reprochent à la direction de l’établissement d’avoir systématiquement refusé leurs demandes de rendez-vous et de ne jamais avoir entendu les témoignages des lycéens. « Depuis septembre, nous envoyons des courriers, explique une mère d’élève, la direction n’a jamais donné suite ou alors par des courriers avec des numéros de loi ».

Toutefois, jeudi 15 février, après l’annonce de leur manifestation à venir, le rectorat leur a enfin proposé un rendez-vous. Dans un communiqué de presse, il précise : « Une délégation de parents d’élèves sera reçue ce lundi 19 février par la DASEN de la Marne, la proviseure et l’inspectrice en charge de la section pour leur apporter les éclaircissements nécessaires ».

Une crainte pour la section cirque 

Les parents craignent en effet pour l’avenir de la section cirque au lycée Pierre Bayen. Depuis la rentrée, tous les projets proposés par Marie-Pierre Jacquard sont systématiquement refusés. Le rectorat se défend : « concernant les sorties scolaires (…) une demande a bien été refusée, car présentée trop tard pour passer en conseil d'administration comme l'impose le cadre réglementaire et une autre demande a également été refusée puisque prévue début juin en pleine préparation des épreuves du baccalauréat. ». Mais pour les parents d’élève que nous avons interrogé, il s’agit davantage de pousser l’enseignante à changer de poste.

Surtout, le rectorat annonce suspendre provisoirement le recrutement des nouveaux élèves en section cirque, à la rentrée 2024. Une suspension justifiée par le besoin de « l’inspection générale de réaliser ses investigations ». Mais les parents d’élèves craignent de voir cette section cirque progressivement supprimée alors que certains viennent de toute la France pour pouvoir bénéficier de cette option.

En attendant d’en savoir plus, ils maintiennent leur manifestation. Le rendez-vous est donné à 10h mercredi 21 février devant l’établissement.