Déconfinement : les femmes battues appellent à l'aide

Les femmes victimes de violence ont doublement souffert depuis le début du confinement le 17 mars. L'enfermement avec un conjoint violent a rendu l'accompagnement plus difficile. Les associations de Meurthe-et-Moselle qui leur viennent en aide redoutent une affluence post-confinement.
Pendant le confinement les victimes de violence ont souffert de l'enfermement.
Pendant le confinement les victimes de violence ont souffert de l'enfermement. © Cécile Boisson. France Télévisions
Au début du confinement, le 17 mars, tous les professionnels de l’aide aux femmes victimes de violence avaient tiré la sonnette d'alarme, le risque d'une explosion des violences était maximal.
Et le plus inquiétant au départ, ce fut le silence. Pendant les quinze premiers jours, le téléphone du Centre d'information des droits des femmes et des familles de Meurthe-et-Moselle (CIDFF54) n’a quasiment pas sonné. Les permanences physiques étaient alors remplacées par des permanences téléphoniques. 
"D’habitude les femmes viennent à nous, alors on a essayé d’être pro-actif, il fallait montrer que nous étions toujours présents à l’écoute. Nous avons par exemple recontacté certaines personnes que l’on savait exposées et fragiles ", nous explique Marie-Pierre Derexel, directrice du CIDFF54.
En plus des permanences téléphoniques, les femmes qui avaient besoin d’aide et de conseils pouvaient également s’exprimer par mail. "Nous avons eu beaucoup d’échanges sous cette forme, c’était pour certaines plus facile de communiquer comme pour les SMS avec le 114. Avec le confinement il était encore plus difficile pour elles de s’isoler pour nous appeler."

Des appels désespérés 

C'était terrible pour les femmes déjà victimes de violences, elles étaient frappées plus souvent et à la moindre contrariété.
Séverine, conseillère conjugale et familiale

Séverine, conseillère conjugale et familiale à Nancy, a reçu plus d'appels à l'aide que d'habitude. Les échanges étaient souvent brefs, ces femmes devaient trouver une astuce pour appeler, elles avaient peu de temps et voulaient aller droit au but. "Il me tape, je ne sais pas comment ça va finir, comment je fais pour partir ? J'ai eu des demandes vraiment désespérées", déplore Séverine.

"Je leur donnais les conseils d'urgence : quand vous sentez que la colère monte, mettez-vous à l'abri dans une pièce que vous pouvez fermer et appelez la police. Photocopiez vos papiers et cachez-les dans un endroit accessible, préparez un sac avec quelques vêtements et appelez une personne de confiance quand vous vous sentez prête à partir ou faites le 115 qui vous trouvera un hébergement d'urgence. Evidemment avec des enfants c'est plus compliqué, il faut les prévenir mais qu'ils n'en sachent pas trop sinon ils risquent de dénoncer leurs mères sans le vouloir."
"C'était terrible pour les femmes déjà victimes de violences, elles étaient battues plus souvent et à la moindre contrariété. J'ai eu le cas de deux personnes qui craignaient pour leur vie, l'une d'entre elle est partie après avoir appelé la Police mais la deuxième a choisi de revenir."

Avant le confinement 50% des appels reçus par Séverine concernaient des violences conjugales, les autres appels étant plutôt liés à la parentalité. La proportion est montée à 70% pendant le confinement. Après le silence du début, le téléphone a recommencé à sonner plus souvent.
"Une autre femme était victime de violence psychologique depuis des années, des insultes, un dénigrement permanent mais cette fois son mari est passé à l'acte physiquement. Ce qu'elle acceptait jusqu'alors, elle ne l'a plus accepté et elle a décidé de partir", nous confie Séverine.

Plus de conflits familiaux 

Comparés à 2019, le nombre de plaintes pour violences conjugales enregistrées par la Direction département de la sécurité publique de Meurthe-et-Moselle (DDSP54) pendant le confinement (du 17 mars au 11 mai 2020) est en baisse :

Les plaintes enregistrées par la gendarmerie de Meurthe-et-Moselle sont, elles, en légère hausse :

Cela ne signifie pas que les violences ont diminué, l’explication la plus simple étant que les victimes pouvaient difficilement sortir de chez elles pour porter plainte avec un bourreau à leurs côtés 24 heures sur 24.

Le nombre des interventions pour différents familiaux a quant à lui explosé :

Toutes ne concernent pas des violences conjugales, ni des violences tout court puisqu'il peut s'agir de conflits familiaux sans gravité mais cela montre que le degré de tension dans les foyers a nettement augmenté.
"Vivre à plusieurs dans un appartement, confinés pendant deux mois c'est compliqué, les caractères ressortent", nous confirme Séverine qui a reçu des appels de mère et de filles qui ne se supportaient plus ou de familles monoparentales qui n'arrivaient pas à gérer le télétravail avec des enfants par exemple.

L’après

Les permanences physiques ont repris depuis quelques jours au CIDFF 54 et les demandes d’aide ont augmenté fortement depuis le déconfinement.
"On craint l’effet boomerang, nous sommes très inquiets", nous confie Marie-Pierre Derexel. "Il y a des situations nouvelles, un vrai besoin de réaccompagnement de certaines femmes avec un risque d'enlisement, car certaines d'entre elles ont sans doute perdu encore plus confiance en elle pendant cette période."

Au sein de l'association Arelia qui propose à la fois un accueil de jour et une structure d'hébergement pérenne aux femmes en détresse, on enregistre plus d'appels depuis la fin du confinement.
"Ces femmes ont souvent été dans une position d'hypervigilance permanente pendant le confinement. Ce sont elles qui essayaient d'éviter l'agression, c'est un climat très insécurisant d'autant qu'il était compliqué voire impossible pour elles de se réfugier dans une autre pièce. Ces femmes déjà victimes de violence ont été plus en danger", nous explique Stéphanie Arnoux assistante sociale chez Arelia.

La structure d'hébergement, actuellement complète, compte 15 places, de nombreuses femmes qui passent par Arelia ont des enfants. "Le passage à l'acte sur les enfants peut-être le déclencheur pour partir et pour une déclaration à la Police ou la gendarmerie. Il ne faut pas oublier les femmes séparées qui sont harcelées par leurs ex qui ont été 'tranquilles' pendant le confinement mais qui sont de nouveau exposées", nous rappelle Stéphanie.
"Ce qui a été compliqué pour nous c'est de ne pas pouvoir appeler certaines femmes que nous accompagnons de peur de les mettre encore plus en danger alors que nous savions qu'elles avaient besoin d'aide. Certaines nous envoyaient des sms quand c'était possible, cela nous permettait de garder un lien."

Le centre d'accueil de jour fermé pendant le confinement a rouvert, les travailleurs sociaux d'Arelia espèrent pouvoir répondre à la demande. L'association fait partie de la Fédération nationale solidarité femme  qui collecte en ce moment des dons pour aider les femmes victimes de violence et qui promeut le 3919.

Le 3919 est un numéro gratuit pour les femmes victimes de violence.
Le 3919 est un numéro gratuit pour les femmes victimes de violence.

Qui appeler en cas d'urgence

Si vous êtes victime de violences plusieurs numéros sont à votre disposition :

Amarrage, une plateforme téléphonique spécifique à la Meurthe-et-Moselle a également vu le jour au début du confinement pour trois mois. C'est un dispositif d’écoute et de prévention des violences familiales. Ce service destiné à tous les parents en crise pour prévenir les violences est coordonné par la préfecture de Meurthe-et-Moselle, la CAF, l’ARS, le conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, les 3 CIDFF du département et l’association Arelia,

Les violences conjugales concernent tous les publics sans exception quelles que soient les catégories socio-professionnelle. La parole s'est libérée sur ces sujets, en particulier depuis le Grenelle contre les violences conjugales en novembre 2019 avec une prise de conscience dans la société.
"Ces femmes maltraitées continuent à avoir honte, elles pensent qu'elles sont seules mais elles ne le sont pas, elles pourront toujours trouver une aide, elles peuvent s'en sortir ", rappelle avec bienveillance Séverine, conseillère conjugale et familiale à Nancy.

Testez votre relation avec le violentomètre
Conçu en 2018 par le Centre Hubertine Auclert sur demande du Conseil Régional d'Île de France,  le violentomètre est un outil de prévention des violences faites aux femmes. Il permet d'évaluer si votre relation amoureuse est saine ou non.
Il se décline en trois parties : "Profite", "Vigilance, dis stop" et "Protège-toi, demande de l'aide".
Objectif sensibiliser les jeunes femmes à ce qu'est la violence et ce qu'elles ne doivent pas accepter pour éviter le déni et sortir de l'emprise de l'autre.
L'outil aujourd'hui répandu est par exemple utilisé par les conseillères familiales et conjugales ou dans les lycées pour des opérations de prévention.
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