Marion Créhange, première personne à avoir obtenu un doctorat en informatique en France, vient de s’éteindre à 85 ans à Nancy

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Écrit par Malika Boudiba

La première thèse en informatique de France a été soutenue par une femme, Marion Créhange, en 1961. Elle vient de s’éteindre à 85 ans à Nancy. Visionnaire, elle s'est intéressée à la structure du langage de programmation et à la recherche d'images.

Le 31 mars 2022, Marion Créhange s'est éteinte à Nancy, à 85 ans. Peu connue des Nancéiens et encore moins du grand public, elle est pourtant la première personne à avoir soutenu une thèse en informatique et à avoir obtenu ce doctorat en 1961 à Nancy. Sa thèse, intitulée "Structure du langage de programmation" a jeté des bases importantes pour l'informatique.

J'ai toujours souffert d'une mauvaise mémoire et lorsque je songe au temps écoulé depuis mon entrée dans le domaine de ce qui ne s'appelait pas encore l'informatique, j'ai l'impression de voir depuis une montgolfière (spatio-temporelle) mon long cheminement, pas à pas dans la montagne

Marion Créhange

interstices.info

En octobre 2021 le site interstices.info publie un article, intitulé "Ma randonnée informatique", dans lequel Marion Créhange écrit : "Je suis en retraite depuis 23 ans, j'ai toujours souffert d'une mauvaise mémoire et lorsque je songe au temps écoulé depuis mon entrée dans le domaine de ce qui ne s'appelait pas encore l'informatique, j'ai l'impression de voir depuis une montgolfière (spatio-temporelle) mon long cheminement, pas à pas dans la montagne. J'aime la montagne".

Elle y raconte les différentes étapes de sa vie " en informatique". Elle dit avoir quelques regrets : "Un autre regret, que j’ai éprouvé presque tout au long de ma carrière, est d’être venue trop tôt ! C’est particulièrement flagrant dans le domaine de la recherche d’information, domaine où, à l’époque, l’information à fouiller manquait cruellement, tout particulièrement lorsque j’ai travaillé sur des bases de données d’images indexées ! "

 

Elle a participé pleinement aux débuts de l'informatique à l'Université de Nancy, avant que le mot "Informatique" ne soit inventé.

Academie-stanislas.org

Dans ce texte, on découvre sa trajectoire et plus encore sa philosophie. Mais, il faut mesurer le chemin parcouru par cette femme, cette pionnière de l’informatique.

Sur le site de l'Académie Stanislas, on apprend que Marion Créhange "a commencé sa carrière en 1959, comme assistante à la Faculté des Sciences de Nancy, Jean Legras lui ayant proposé de tenter avec lui l'aventure du "calcul automatique" naissant. Ainsi, elle a participé pleinement aux débuts de l'informatique à l'Université de Nancy, avant que le mot "Informatique" ne soit inventé. Dès cette période, elle a essayé d'équilibrer harmonieusement les quatre volets de son métier : enseignement, recherche, administration, diffusion". 

Elle fait partie de l'équipe de pionniers, qui a créé, à Nancy, le CRIN (Centre de recherche en Informatique de Nancy), qui deviendra le Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications (LORIA). Un lieu qui, désormais associé à l'INRIA, rayonne à l'échelle internationale.

Le dialogue homme-machine y donnait un rôle essentiel à la vision humaine

Marion Créhange

Marion Créhange était visionnaire. Elle a créé l'équipe EXPRIM ( EXPert pour la Recherche d'IMages) au CRIN en 1983.

"Le projet EXPRIM avait pour but d'aider de manière interactive un utilisateur à interroger une base d'images, couplée à une base de données descriptives. Le dialogue homme-machine y donnait un rôle essentiel à la vision humaine, en réalisant un bouclage de pertinence pour amener la requête à représenter de mieux en mieux le besoin". S’il fallait encore des preuves pour montrer à quel point Marion Créhange, était pionnière, on trouve dans la revue régionale, "Le pays Lorrain" du 01 janvier 1990, ces mots : "Ces langages, qui mirent un certain temps à arriver à Nancy, soulevaient des questions qui contenaient en germe les fondements de la science de programmation (…) Claude Pair et les quelques chercheurs qui l’entouraient prirent conscience de l’apparition d’une nouvelle discipline. Ainsi, Marion Créhange soutenait en 1960, une thèse de troisième cycle, qui portait sur la définition et la réalisation d’un micro assembleur, langage intermédiaire entre langage machine et langage évolué. Et de 1963 à 1965 fut réalisée une maquette d’un compilateur ALGO60". 

Dans le texte publié par interstices.info, Marion Créhange écrivait pour finir : "Je regrette aussi de ne pas vivre, en acteur, les actuels progrès théoriques, mais surtout certaines applications extraordinaires. Je suis très impressionnée, maintenant, d’avoir participé à une évolution historique… Et de ne m’en être pas complètement rendu compte !

Elle a fait plus que participer à une évolution historique. Elle fait partie de ceux qui l’ont initiée.