Voyage au pays de la "bousille", le tatouage des taulards : "on était comme un gang, on se tatouait les uns les autres"

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Le tatouage moderne vise à rivaliser avec les autres disciplines artistiques. Mais une poignée d’initiés mosellans restent adeptes de la bousille, des dessins bruts aux traits irréguliers nés dans les bagnes et les prisons. Voyage dans le temps, au pays des glorieux bouseux.

Baptiste Tomassoli, alias Bab, se souvient bien de ses premiers dessins en 2010 : "j’avais 16 ans, j’étais en seconde". Avec son ainé Raphaël, alias Raf, ils choisissent l’option DIY. Do it yourself, fais le toi-même : "à l’encre de chine et à l’aiguille, on appelle ça le handpoke". Forcément, les premiers motifs sont simples, les traits irréguliers, le réalisme approximatif. En souvenir, ils gardent un "nique l’école, vive la picole", qu’ils portent toujours sur leurs jambes, "et on l’a fait à plein de monde celui-là !"

S’ils puisent leurs références culturelles et musicales dans le sud des Etats-Unis en Louisiane, terre promise des sonorités brutes et crasseuses, les motifs encrés sur leurs peaux dédaignent toute connotation US. Les frangins préfèrent depuis toujours la bousille. Les deux frères se sont saisi rapidement de la portée symbolique de chacun de leur dessin encré dans ce style. Ils poursuivent un siècle après la tradition née dans la sueur des lieux de relégation, les prisons et les camps.

On était comme un gang, on se tatouait les uns les autres

Baptiste Tomassoli alias Bab

Quelques années après, les deux frères craquent pour leur premier "dermo (dermographe : machine à tatouer)". "Au départ, on cherchait un local pour répéter avec nos groupes" explique Bab, "mais on ne trouvait rien, c’était trop cher. Finalement, on s’est rendu compte qu’avec le budget on pouvait louer une maison ! On en a trouvé une, à Marspich près d’Hayange et on y a vécu quelques années avec mon frère".

Beaucoup d’amis y passent pour une nuit ou plus. Les deux frères s’exercent sur tout le monde : "on faisait des soirées bousille, on dessinait avant, on s’inspirait des vieux motifs classiques, et on essayait de les reproduire". Un délire collectif se retrouve ainsi tatoué sur tous les mollets du groupe.

La bousille, le tatouage des fortes têtes

Niglo de la Calle est intarissable sur la bousille. Tatoueur professionnel depuis cinq ans, il en connait l’histoire sur le bout de l’aiguille : "la bousille est née des bataillons d’infanterie légère d’Afrique, une unité disciplinaire née vers 1830 et composée de militaires sanctionnés pendant leur carrière".

Ces fortes têtes, casernées en Afrique du Nord, sont utilisées pour mater les rebellions, et sur tous les coups durs. Pour se distinguer des autres militaires, ils ont recours au tatouage : "ils n’avaient pas d’encre à disposition… ils utilisaient le noir de fumée, du charbon mêlé à de l’eau et du savon. Les aiguilles étaient rudimentaires. Forcément, les traits et les dessins étaient imprégnés de cette technique très basique" explique Niglo de la Calle, "les portraits de femmes, les fleurs, et les slogans anarchistes figurent parmi les premiers motifs tatoués".

La bousille nait artisanale et clandestine. Elle s’installe en métropole au début du vingtième siècle, avec "les monte-en l’air des Batignolles, les costauds de la Villette, les Apaches et la criminalité parisienne qui se fait tatouer" poursuit Niglo. Leur cri de ralliement est porté sur la peau : "mort aux vaches, à bas les flics, vive l’anarchie".

La bousille s’ancre dans la marginalité, revendiquée par ceux qui choisissent de porter pour toujours leur rejet de la vie bourgeoise. "On voit de tout à l’époque comme technique… comme les cicatrices parlantes, des dessins taillés à la lame de rasoir, et recouverts d’encre ! Ou le tatouage avec une aiguille et un fil qui passaient sous la peau et laissait un dessin une fois qu’ils étaient retirés" explique le spécialiste, qui travaille entre Montpellier et Paris, et parfois en guest, comme à Metz en novembre 2021 où il tatoue "Ni Dieu ni maître" dans le cou de Bab.

Niglo tente de faire revivre cette époque rêvée du tatouage à la française : "je ne veux pas me contenter de reproduire les bousilles, mais développer mon art à moi. Par exemple, je refuse d’utiliser le magnum (une aiguille très large) et je ne me contente d’aiguilles de 3, très fines, même pour les grandes surfaces. Le rendu n’est pas le même… dans mon encre à bousille je mets du gris dans le noir, qui donne au tatouage final un aspect déjà vieilli".

Trop abrasive et connotée, la bousille n’est pas récupérable en mode du moment, "mais elle a une âme, et un romantisme auquel je tiens. Elle constitue toujours un marqueur social, les marginaux au sens large constituent une partie de ma clientèle, mais les classes supérieures s’y mettent aussi". Niglo confesse son penchant pour les slogans désuets du siècle dernier. Son préféré, qu’il n’a pas encore tatoué: "j’aurais pu t’aimer toute ma vie, mais pas dans celle-ci".

Bruno le tatoueur, premier professionnel de France

Bab, Raf et Niglo, marchent dans les pas du premier tatoueur professionnel français, Bruno Cuzzicoli (ou Koutsikoli, selon les époques). Au début des années 60, il réussit à se faire enregistrer comme dessinateur intradermique. Il travaille en itinérant, avant de tenir une boutique à Pigalle jusqu’à sa retraite à 75 ans. Il connait son art sur le bout des doigts, et la symbolique forte qui était associée au tatouage dans l’hexagone de l’après-guerre.

Dans un reportage qui lui est consacré par l’ORTF lors de son installation, il détaille par exemple celle du serpent : dessiné la tête en haut, il réclame vengeance. La tête en bas : le tatoué est vengé. "Maintenant, c’est devenu tellement beau que c’est plus devenu du décor intradermique que du tatouage" regrette Bruno dans un témoignage récent. Son art pour "les gangsters et les amoureux" s’est aujourd’hui largement démocratisé, mais la symbolique s’est perdue en route. La langue secrète que constituaient les dessins bousillés se perd peu à peu.

La bousille, une langue secrète

Bab revendique la filiation : "on se sent dans la même veine que les bagnards du siècle dernier. Chacun de leur motif avait une signification précise, une symbolique particulière. Un message était envoyé depuis la peau". A ses débuts, le tatouage pouvait se définir comme un cryptolecte, une langue pour initiés, pratiquée pour ne pas se faire comprendre de la majorité des individus.

Les bousilles ne reviennent pas à la mode, elles n’ont jamais disparu, malgré les tatouages aux influences américaines, japonaises, polynésiennes… et même russe, comme le pratique également Niglo.

La peau encrée pour toujours ne se nourrit d’aucun regret chez les glorieux bouseux de la vallée de la Fensch. "Aucun regret ! J’ai grandi à Fontoy, tout au bout de la vallée de la Fensch. Pour rentrer chez moi, je devais prendre la ligne de bus numéro 1, qui avait tout le temps des problèmes… du coup je l’ai fait tatouer sur ma cuisse, en flammes. Chaque tatouage est associé à un bon moment qu’on a passé ensemble, pendant une période où on vivait tous ensemble" rigole Dylan, un autre glorieux bouseux. Il s’est fait tatouer une bousille que son grand-père portait également : "un véritable ennemi vaut mieux qu’un faux ami".

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